‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je commence à tenir un journal. — Nom que je donne à mon île. — Expédients pour fabriquer des outils. — J'achève la construction de mon habitation. — Tremblement de terre. — Je tombe malade.

Le 50 septembre de l'année 1659, après avoir fait naufrage durant une horrible tempête qui, depuis plusieurs jours, emportait le bâtiment hors de sa route, moi, malheureux Robinsoin Chusoé, seul sauvé de tout l'équipage, que je vis périr devant mes yeux, étant plus mort que vif, je pris terre dans cette île, que j'ai cru pouvoir, ajuste titre, appeler Y île du Désespoir.

Ci ROBINSON CRUSOE.

Je passai tout le reste du jour à m' affliger, de l'état affreux où j'étais réduit, n'ayant ni aliments, ni retraite, ni habits, ni armes, dénué de toute espérance de secours, m'attendant à être la proie des bêtes féroces, la victime des sauvages ou de la faim, ne voyant, en un mot, devant moi que l'image de la mort. A rapproche de la nuit, je montai sur un arbre, de peur des animaux, et je dormis toute la nuit d'un profond sommeil.

Le 1er octobre, le matin, je fus surpris en apercevant fjue le navire, ayant flotté avec la marée, s'était sensiblement rapproché du rivage. Ce fut un sujet de consolation pour moi de le voir dressé sur sa quille ; j'espérai que, si le vent venait à s'abattre, je pourrais aller à bord y chercher de quoi manger, et en tirer plusieurs choses qui pourraient m'être le plus utiles. Une partie de cette journée se passa en pénibles réflexions; mais enfin, voyant que le navire était presque à sec, je marchai sur le sable aussi loin que je pus, et je me mis à la nage pour aller à bord.

Depuis le 1er octobre jusqu'au 24, je fis chaque jour un voyage pour tirer du bâtiment tout ce que je pouvais emporter, le conduisant ensuite à terre sur des radeaux avec la marée montante. Il plut beaucoup pendant ces trois semaines, mais avec plusieurs intervalles de beau temps.

Le 24, mon radeau chavira avec tous les effets qui étaient dessus; mais j'en recouvrai une grande partie à la marée basse.

Le 25 , il plut toute la nuit et tout le jour ; des tourbillons de vent s'élevèrent avec violence et mirent le navire en pièces, à ce point qu'il n'en paraissait plus que des débris à la marée basse. Je m'occupai ce jour-là à serrer les effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne se gâtassent à la pluie.

Le 26 octobre, je cherchai une place propre à fixer mon habitation, ayant fort à cœur de me mettre en sûreté contre les attaques nocturnes des sauvages ou des bêtes féroces. Vers

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la nuit je plantai un piquet dans un endroit convenable, au pied d'un rocher, et je tirai un demi-cercle pour marquer les limites de mon campement, que je résolus de fortifier d'un ouvrage composé de deux rangs de palissades, dont l'entre-deux serait rempli de câbles et le dehors renforcé de gazon.

Depuis le 26 jusqu'au 30 , je travaillai avec ardeur à porter mes effets dans mon habitation nouvelle, quoiqu'il plût beaucoup pendant tout ce temps.

Le 31 au matin, je sortis avec mon fusil pour aller à la découverte et à la chasse. Je tuai une chèvre, dont le chevreau me suivit jusque chez moi; mais, comme il ne voulait point manger, je fus obligé de le tuer.

Le jer novembre, je dressai ma tente au pied du rocher; je la fis aussi spacieuse que je pus , la soutenant sur des piquets que je plantai et auxquels je suspendis mon hamac. J'y couchai pour la première fois.

Le 2 novembre, je plaçai tous mes coffres, toutes les planches et toutes les pièces de bois dont j'avais composé mes radeaux, autour de moi, et je m'en fis un rempart un peu dedans du cercle que j'avais marqué pour ma forteresse.

Le 3, je sortis avec mon fusil, et je tuai deux oiseaux semblables à des canards; ils me fournirent un très-bon manger. L'après-dinée, je travaillai à faire une table.

Le 4 au matin, je commençai à régulariser mes heures de travail, de sortie et de repos. Le matin je sortais avec mon fusil pendant deux ou trois heures, s'il ne pleuvait pas; ensuite je me mettais à travailler jusqu'à onze heures environ, puis je mangeais ce que la Providence et mon industrie m'avaient préparé. A midi, je me couchais pour dormir jusqu'à deux heures, parce qu'il faisait alors extrêmement chaud; enfin je me remettais au travail sur le soir. Je consacrai cette journée et les suivantes à finir ma table.

Le 5 novembre, je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat sauvage, la peau en était douce, mais la

CG ROBÏNSON CRUSOE.

chair n'en valait rien. J'écorchais tous les animaux que je tuais, et j'en conservais la peau; en revenant le long de la côte, je vis plusieurs oiseaux de mer qui m'étaient inconnus.

Le 6, après la promenade du matin, je me mis à travailler à ma table, et je la terminai : je ne la trouvais pas à mon goût; mais je ne fus pas longtemps sans en corriger les défauts.

Le temps commença, le 7, à se mettre au beau. Je travaillai à me faire une chaise durant les 7, 8, 9, 10, et une partie du 12. Je ne parle pas du 11, c'était le dimanche, suivant mon calendrier.

Le 13 novembre, il y eut un affreux orage. Dès que le fracas de la tempête fut passé, je pris la résolution de partager ma provision de poudre en autant de petits paquets que j'en pourrais faire, pour la mettre parfaitement en sûreté.

Le 14, le 15, et le 16 furent employés à faire de petites boites carrées pouvant contenir une ou deux livres de poudre tout au plus; après les avoir remplies, je les plaçai dans plusieurs endroits différents, les éloignant les unes des autres autant que possible. Je tuai , l'un de ces trois jours-là, un oiseau dont la chair était bonne à manger.

Le 17, je commençai à creuser le rocher qui était derrière ma tente, afin de me mettre plus au large et à mon aise. Il me manquait trois choses fort nécessaires pour cet ouvrage, savoir : une pioche, une pelle et une brouette ou un panier. Je discontinuai donc mon travail, en songeant aux moyens de suppléer à ces outils. Quant à la pioche, je la remplaçai facilement par des leviers de fer assez propres à cela, quoique un peu pesants; mais pour la pelle, elle m'était d'un besoin si absolu, que, sans elle, je ne pouvais rien faire, et je ne savais encore par quoi la remplacer.

Le lendemain 18 novembre, en cherchant dans les bois, je trouvai une espèce d'arbre qui, s'il n'était pas celui que les Brésiliens appellent bois de fer, à cause de son extrême

dureté, lui ressemblait du moins beaucoup. Je me fatiguai extrêmement à en couper une pièce, travail qui endommagea une hache, et ce ne fut pas avec moins de peine que je la portai jusqu'à mon domicile, car elle était très-pesante.

La dureté excessive du bois, jointe à la manière dont j'étais obligé de m'y prendre, fut cause que je mis beaucoup de temps à construire cette machine. Enfin peu à peu je lui donnai la forme d'une pelle ou d'une bêche ; elle avait le manche exactement fait comme celui de nos pelles anglaises , mais le plat n'en étant pas garni en fer, elle ne pouvait avoir autant de durée; cependant elle suffit aux usages auxquels je la destinais.

Il me manquait encore un panier et une brouette. Je ne pouvais en aucune manière faire un panier, n'ayant pas, ou du moins ne sachant pas qu'il y eût dans l'île ni saules, ni osier, ni autres arbres de cette espèce, dont les branches , fussent propres à faire ces sortes d'ouvrages. Quant à la brouette, il me semblait que j'en viendrais bien à bout; excepté pourtant de la roue, dont je n'avais aucune notion, et pour la fabrication de laquelle je ne me sentais pas le moindre talent; d'ailleurs, où prendre de quoi forger l'essieu de fer qui doit passer dans le moyeu? Je fus obligé de renoncer à fabriquer cet outil : pour transporter hors de ma caverne la terre que j'en tirais, je me servis d'un instrument assez semblable à l'auge à mortier qu'emploient les manœuvres.

La façon de ce dernier instrument ne me coûta pas tant de peine que celle de la pelle ; mais l'un et l'autre , ainsi que l'essai inutile que je fis pour la confection d'une brouette, ne me tinrent pourtant pas moins de quatre jours entiers, sauf ma promenade du matin; je manquai rarement de la faire avec mon fusil, et d'en revenir au logis sans rapporter quelque chose de bon à manger.

Le 25 novembre, mon travail principal ayant été interrompu jusqu'ici, par la fabrication de ces outils, je le repris dès qu'ils furent achevés, travaillant chaque jour suivant que

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me le permettaient mes forces et les règles que je m'étais prescrites pour la distribution de mon temps. Je mis dix-huit jours à élargir et à creuser ma caverne, de manière à pouvoir y serrer commodément tous mes effets.

Le 10 décembre, je regardais déjà ma voûte comme achevée, lorsqu'il se détacha tout à coup et avec un tel fracas une si grande quantité de terre du haut de l'un des côtés, que j'en fus extrêmement effrayé, et non sans raison, car, si je me fusse trouvé dessous, c'en était fait de moi. J'eus bien de la peine à réparer ce désastre : il fallut d'abord emporter la terre tombée, et ensuite, chose encore plus importante, il fallut étançonner la voûte pour prévenir un pareil accident.

Le 11, je dressai deux étais soutenant le faîte à l'aide de deux morceaux de planche mis en croix sur chacun. Je finis » cet ouvrage le lendemain; et, non content de ce que j'avais fait, je continuai, pendant près d'une semaine, d'ajouter d'autres étais semblables aux premiers, qui assurèrent ma voûte, et qui, formant un rang de piliers, semblaient diviser ma maison en deux parties.

Le 17, dès ce jour jusqu'au vingtième, je m'occupai à placer des tablettes et à ficher des clous dans les étançons pour suspendre tout ce qui en était susceptible ; à partir de ce moment, je pus établir de l'ordre dans ma demeure.

Le 20 décembre, je commençai à porter mes meubles dans ma caverne, à garnir ma maison, et à faire une table de cuisine pour apprêter mes viandes; à cet effet, je me servis de planches; mais elles commençaient à devenir rares.

Le 24, il plut beaucoup tout le jour et toute la nuit, et il n'y eut pas moyen de sortir.

Le 25, il plut encore tout le jour.

Le 26, il ne tomba point de pluie; l'air et la terre, ayant été rafraîchis, semblaient donner à la nature une sérénité qu'elle n'avait pas auparavant.

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Le 27, je tuai un chevreau et j'en blessai un autre, que je finis par attraper, et que j'amenai en laisse au logis : dès que je fus arrivé, je lui raccommodai la jambe et la lui bandai. J'en pris un tel soin, qu'il survécut et devint bientôt aussi fort de cette jambe que de l'autre. Après l'avoir gardé quelque temps, il s'apprivoisa, et paissait sur la verdure, dans mon enclos, sans prendre la fuite. Alors, me vint la pensée d'entretenir des animaux privés, afin d'avoir de quoi me nourrir quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.

Le 28, le 29 et le 30 décembre il fit de grandes chaleurs qu'aucun vent ne modérait : il n'était possible de sortir que le soir pour aller chercher ma nourriture.

Le 1er janvier 1660, il fit encore très-chaud ; je sortis de bon matin et vers le soir avec mon fusil. Cette fois, m' étant avancé dans les vallées au centre de lîle, je vis qu'il y avait une grande quantité de chèvres ; elles étaient extrêmement sauvages et de difficile accès ; je résolus d'amener mon chien et de voir s'il ne pourrait pas les chasser vers moi.

Le 2, je me mis en campagne avec mon chien, suivant mon projet de la veille; et je le lançai contre les chèvres; mais je m'étais trompé dans mon calcul, car elles se rassemblèrent, faisant tête contre lui : il fut assez prudent pour connaître le péril et se retirer.

Le 5, je commençai mes fortifications ou mon mur; et, dans la crainte d'être attaqué, je n'oubliai rien pour rendre l'ouvrage bien épais et bien solide. Ayant déjà fait la description de cette muraille, j'omets ici ce que j'en disais dans mon journal. On observera seulement que j'employai du 5 janvier au 14 avril pour la construire et la rendre complète, quoiqu'elle n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue. Elle formait un demi-cercle d'un endroit du roc à un autre, et occupait environ huit verges dans son diamètre, à partir de l'entrée de ma cave jusqu'au point opposé de la circonférence.

r.O ROBINSON CRUSOE.

Je me fatiguai beaucoup dans cet intervalle, et j'eus à souffrir la pluie pendant des semaines entières. Je ne me trouvai point en sûreté que cette muraille ne fût finie ; et il est aussi difficile de croire que d'exprimer ce qu'il m'en coûta de travail pour apporter les palissades de la forêt et les enfoncer en terre.

Cette muraille achevée, j'en fis une autre en dehors avec du gazon; je me persuadai alors que personne ne s'apercevrait qu'il y eût là une habitation, et je m'applaudis de m'y être pris de la sorte.

Cependant je parcourais tous les jours les bois pour tuer quelque gibier, à moins que la pluie ne m'en empêchât ; et, dans ces promenades réitérées, il m' arrivait souvent de faire d'importantes découvertes.

Je trouvai, par exemple, une espèce de pigeons fuyards qui ne nichent point sur les arbres comme font les ramiers, mais bien dans les trous de rochers comme les pigeons domestiques : je pris quelques-uns de leurs petits pour les apprivoiser. J'y réussis; mais, devenus grands, ils s'envolèrent tous et ne revinrent plus, à cause peut-être du défaut de nourriture, car je n'avais rien à leur donner. Cependant je trouvais aisément leurs nids, et je prenais les petits, qui étaient un manger délicat.

Néanmoins je m'apercevais, dans l'administration de mon ménage, qu'il me manquait bien des choses ; je crus, d'abord, qu'il me serait impossible de réussir à les fabriquer ; cela était vrai pour quelques-unes : par exemple, je ne pus jamais venir à bout d'achever un tonneau et d'y mettre des cercles. J'avais bien un ou deux petits bari's, mais je n'eus point assez d'adresse pour en construire sur ces modèles; malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'y mettre les fonds ou de joindre assez bien les douves pour y faire tenir de l'eau. J'abandonnai enfin ce projet.

Je n'avais pas non plus de chandelles, et il m'était bien incommode de m'en passer, car je me voyais forcé de me

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coucher à la tombée de la nuit, c'est-à-dire ordinairement à sept heures. Cela me fit souvenir de la masse de cire dont je fabriquai des chandelles lors de mon aventure d'Afrique; mais je n'en avais plus un seul petit morceau. L'unique moyen dont je m'avisai pour parer à cet inconvénient fut de conserver la graisse des chèvres tuées par moi ; je fis ensuite sécher au soleil un petit plat de terre que j'avais façonné; puis, prenant du fil de caret pour servir de mèche, je trouvai le moyen d'avoir ainsi une sorte de chandelle dont la flamme, il est vrai, n'était pas si lumineuse que celle de la chandelle ordinaire.

Au milieu de tous ces travaux, il m'arriva de trouver, en fouillant parmi mes meubles, un sac qui avait été rempli de grain, destiné à la volaille, non pour ce voyage, mais pour le précédent.

Ce qui restait de blé avait été rongé par les rats, et je n'y voyais plus que de la balle et de la poussière ; or, comme j'avais besoin du sac pour autre chose, j'allai le vider et en secouer les balles et les restes au pied du rocher, à côté de mes fortifications.

Cela eut lieu peu de temps avant les grandes pluies dont je viens de parler, et je mis si peu d'attention quand je jetai cette poussière, qu'au bout d'un mois ou environ il ne m'en restait pas le moindre souvenir, lorsque j'aperçus çà et là quelques tiges qui sortaient de terre : je les pris d'abord pour des plantes que je ne connaissais point; mais quelque temps après je fus étonné de voir dix ou douze épis venus à maturité, qui étaient d'une orge verte, de la même espèce que celle d'Europe, aussi belle qu'elle aurait pu l'être en Angleterre.

Après avoir vu croître de l'orge dans un climat que je ne croyais pas propre à la production du blé, ignorant la cause de cet événement, je fus saisi d'étonnement, et je me mis dans l'esprit que Dieu avait fait croître ce blé miraculeusement, sans le concours d'aucune semence, et qu'il

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avait opéré ce prodige uniquement pour me fournir des subsistances dans ce désert.

Cette idée m'attendrit jusqu'aux larmes, et ma surprise augmenta de plus en plus, lorsque je vis d'autres tiges nouvelles pousser près des premières, tout le long du rocher : je les reconnus pour des tiges de riz, parce que j'en avais va croître en Afrique.

Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ce présent; mais ne doutant pas que sa libéralité ne s'étendît encore plus loin, je visitai tout le voisinage et tous les coins des rochers qui m'étaient pourtant déjà bien connus, pour chercher une plus grande quantité de ces productions miraculeuses; mais je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, je me rappelai que j'avais secoué en cet endroit un sac où il y avait eu du grain pour les poules, et le miracle disparut.

Je ne manquai pas de recueillir soigneusement ce blé clans la bonne saison, qui était la fin du mois de juin, et, en serrant jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en avais, dans l'espérance d'en recueillir assez pour faire du pain. Quatre ans se passèrent avant que j'en pusse goûter; encore en usai-je sobrement. Le blé que je semai la première fois fut presque tout perdu, pour avoir mal pris mon temps, en le semant dans la saison sèche, ce qui le fit périr, ou du moins il n'en vint que très-peu.

Outre l'orge, il y eut encore une trentaine d'épis de riz, je les conservai avec le même soin et pour un semblable usage, avec cette différence pourtant que le dernier me servit tantôt de pain et tantôt de mets, car j'avais trouvé le moyen de le faire cuire. Reprenons notre journal.

Je travaillai assidûment, comme je l'ai dit, pendant trois mois et demi à bâtir ma muraille, et je la fermai le 14 d'avril, après m'en être ménagé l'entrée au moyen d'une échelle; une porte aurait fait remarquer de loin mon habitation.

Le 16 avril, je finis mon échelle, avec laquelle je montais par-dessus les palissades; la retirant après moi, et la plaçant

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ensuite dans l'enclos, lequel avait un espace suffisant, et personne n'y pouvait entrer qu'en passant par-dessus la muraille.

Dès le lendemain du jour où cet ouvrage fut achevé, je faillis voir renverser tous mes travaux, et perdre moi-même la vie. Je travaillais derrière ma tente, lorsque tout à coup la terre s'éboula du haut de ma voûte et de la cime du rocher qui pendait sur ma tête. Deux des piliers que j'avais placés dans ma caverne craquèrent horriblement, et, n'en sachant point encore la véritable cause, je crus que c'était la chute d'une quantité de matériaux, comme cela était arrivé déjà une fois. De peur d'être enterré dessous, je m'enfuis au plus vite vers mon échelle, et, ne m'y croyant pas en sûreté, je passai par-dessus la muraille pour m1 éloigner et me dérober à des morceaux entiers du rocher, que je croyais toujours près de fondre sur moi.

A peine avais-je le pied à terre de l'autre côté de la palissade, que je vis clairement qu'il y avait un épouvantable tremblement de terre. Trois fois le sol frémit sous mes pieds; entre chaque secousse, il y eut un intervalle d'environ huit minutes, et les trois secousses furent si violentes, que les édifices les plus solides et les plus forts en auraient été renversés. Tout le côté d'un rocher, situé à environ un demimille de moi, tomba avec un bruit semblable à celui du tonnerre. L'Océan même me parut ému de ce prodige, et je crois que les secousses étaient encore plus violentes sous les ondes que dans l'île.

Le mouvement de la terre m'avait donné des nausées, comme aurait fait celui d'un vaisseau battu par la tempête, si j'avais été en mer : je n'avais ni vu ni entendu dire rien de pareil ; l'étonnement dont j'étais saisi glaçait le sang dans mes veines et enchaînait, en quelque façon, toutes les puissances de mon âme. Mais le fracas causé par la chute du rocher vint frapper mes oreilles et m' arracher à l'état d'insensibilité où j'étais plongé, pour me remplir d'horreur et

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d'effroi, en ne me laissant apercevoir que des objets terribles, entre autres une montagne sur le point de s'écrouler en ensevelissant sous ses ruines ma tente et toutes mes richesses. Cette pensée me jeta dans ma première épouvante.

Mais enfin, voyant que les trois secousses n'étaient suivies d'aucune autre, je commençai à reprendre courage, sans oser néanmoins passer par-dessus ma muraille de peur d'être enterré vivant : je demeurais immobile assis à terre.

Cependant l'air s'obscurcissait, et le ciel se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir; bientôt après le vent s'éleva peu à peu et devint si violent, qu'en moins d'une demi-heure il y eut un ouragan furieux. Je vis la mer blanchie de son écume, le rivage inondé par les flots, les arbres arrachés du sein de la terre, et tous les ravages de la plus affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, puis diminua; le calme se rétablit enfin, et il commença à pleuvoir abondamment.

J'étais dans la même situation de corps et d'esprit, quand tout à coup je fis réflexion que, ces vents et cette pluie étant une suite naturelle du tremblement de terre, il fallait que ce dernier eût cessé complètement, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma demeure. Ces pensées me ranimèrent, et, la pluie aidant encore à me persuader, j'allai m'asseoir dans ma tente : mais j'y étais à peine que j'appréhendai de la voir renversée par la violence de la pluie, et je me retirai dans ma caverne, quoique je craignisse un nouvel écroulement.

Ce déluge m'obligea de faire, au travers de mes fortifications, une espèce de canal pour les eaux; sinon elles eussent inondé ma caverne.' Après être resté à l'abri pendant quelque temps, je commençai à recouvrer ma tranquillité; et, pour soutenir mon courage, qui en avait réellement grand besoin, je bus un peu de rhum; j'usai très-sobrement de cette liqueur, sachant très-bien que, quand mes bouteilles seraient une fois épuisées, il n'y aurait plus moyen de les remplir.

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Il continua de pleuvoir toute la nuit et une partie du lendemain, et je ne pus mettre le pied dehors; mais, comme je me possédais beaucoup mieux, je commençai à réfléchir sur le meilleur parti à prendre : je conclus que, l'île étant sujette ta des tremblements de terre, il ne fallait pas établir ma demeure dans une caverne, mais au contraire je devais songer à bâtir une cabane dans un lieu découvert et dégagé, .où je me fortifierais d'une muraille semblable à la première, persuadé que, si je restais dans le même endroit, il deviendrait infailliblement mon tombeau. Les deux jours suivants, les 19 et 20 avril, je n'eus l'esprit occupé que de l'emplacement à choisir pour transférer ma demeure.

La peur d'être enterré vif m'empêchait de dormir tranquille; celle de coucher hors de ma forteresse, dans un lieu ouvert et sans défense, était presque aussi grande; et, quand je regardais autour de moi, quand je considérais le bel ordre où j'avais mis toutes choses, combien j'étais sûrement caché et combien j'avais peu à craindre les attaques, je sentais beaucoup de répugnance à déménager.

De plus, je me représentai que je serais longtemps à tout refaire et qu'il me fallait, malgré les risques, rester où j'étais jusqu'à ce que j'eusse formé une espèce de campement, assez fortifié pour y prendre mon logement en toute sûreté. De cette manière, je me calmai pour quelque temps, et je résolus de travailler incessamment à la construction d'une muraille avec des palissades et des cables, comme j'avais fait la première fois, de renfermer mes travaux dans un plus petit cercle, et d'attendre, pour déloger, qu'ils fussent finis et perfectionnés. C'est le 21 que ce dessein fut arrêté.

Le 22 avril, dès le matin, je songeai aux moyens de le mettre à exécution ; mais les outils me manquaient ■ j'avais bien trois besaiguës et une multitude de haches, nous en avions embarqué une provision pour trafiquer avec les Indiens; mais ces instruments, à force de charpenter et de couper du bois dur et noueux, avaient le taillant tout émoussé

et dentelé ; et, quoique je possédasse une pierre à aiguiser, je n'avais pas cependant le secret de la tourner pour en faire usage. Cet obstacle tourmenta beaucoup mon esprit. A la fin pourtant j'inventai une roue attachée à un cordon, au moyen duquel je pus donner le mouvement à la pierre avec mon pied, tandis que j'avais les deux mains libres. Je n'avais jamais vu une telle invention en Angleterre; ou du moins je ne l'avais point remarquée, puisqu'elle y est fort commune. Ma pierre à aiguiser était fort grosse et fort lourde, il m'en coûta une semaine entière de travail pour la rendre parfaite.

Les 28 et 29 avril furent employés à aiguiser mes outils ; la machine que j'avais inventée pour tourner la pierre fonctionnait à merveille.

Le 50, m' apercevant depuis longtemps que mon pain diminuait considérablement, j'en fis la revue, et je me réduisis à un biscuit par jour, ce qui était véritablement dur pour moi*

Le 1er mai, en regardant le matin vers la mer, à la marée basse je vis quelque chose d'assez gros sur le rivage, qui ressemblait à un tonneau; m' étant approché, je reconnus qu'un petit baril et deux ou trois morceaux des débris du navire avaient été poussés à terre par le dernier ouragan. Je regardai du côté du navire, et le vis moins enfoncé dans l'eau. J'examinai le baril échoué sur le rivage, et le trouvai rempli de poudre; mais il avait pris de l'eau, et la poudre était collée et dure comme une pierre; néanmoins je le roulai plus avant par précaution, afin de l'éloigner de l'eau, et j'allai ensuite aussi près que possible du navire.

Quand je i'tfs proche, je trouvai qu'il avait complètement changé de situation : le gaillard d'avant, enterré d'abord dans le sable, paraissait alors élevé de plus de six pieds ; la poupe, mise en pièces et séparée du reste par la tempête, lorsque j'eus achevé d'y fouiller la dernière fois, semblait avoir été ballottée, et se montrait entière sur un côté, ayant devant elle des monceaux de sable si élevés qu'au lieu de ne pouvoir approcher, comme auparavant, il m'était aise pré-

sentement d'y arriver à pied sec, à marée basse. D'abord je fus surpris d'un tel changement"; mais bientôt je pensai qu'il avait été causé par le tremblement de terre.

Par les secousses, le navire s'était brisé ou entr' ouvert beaucoup plus qu'il ne l'était auparavant, et il venait tous les jours à terre quantité de choses que la mer détachait, et que les vents et les flots faisaient rouler peu à peu jusque sur la plage.

Ceci me fit entièrement abandonner mon projet de changer d'habitation; et ma principale affaire, ce jour-là, fut d'essayer à pénétrer dans le navire ; mais c'était une chose impossible, car l'intérieur du bâtiment était entièrement rempli de sable. Néanmoins je résolus de mettre en pièces les débris du bâtiment, persuadé que tout ce que j'en tirerais me servirait à quelque usage.

Le 5 mai, je me mis à travailler avec ma scie, et je coupai un morceau de poutre qui soutenait une partie du demi-pont; puis, j'écartai et j'ôtai le sable pour découvrir le côté le plus élevé. La marée survint et m'obligea de suspendre le travail.

Le 4, j'allai à la pêche; mais je n'attrapai pas un seul poisson que j'osasse manger, ce qui me dégoûta d'abord de ce passe-temps : et j'étais sur le point d'y renoncer quand je pris un petit dauphin. J'avais une grande ligne faite de fil de corde, mais sans hameçons ; néanmoins ma pêche était abondante : tout l'apprêt du poisson consistait à le mettre sécher au soleil.

Le 5, j'allai travailler sur les débris : je coupai une autre poutre, et je tirai du pont trois grosses planches de sapin que je liai ensemble, et je les fis flotter avec la marée jusqu'au rivage.

Le 6, je travaillai sur les débris, d'où j'enlevai plusieurs morceaux de fer; cela me coûta un long et pénible travail. Je rentrai fort las au logis, et j'avais bien envie de renoncer à ces corvées.

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Le 7 mai, je retournai aux débris, sans avoir le dessein d'y travailler; mais je trouvai que la carcasse s'était élargie et affaissé sous le poids de sa charge depuis que j'avais coupé les deux poutres; plusieurs endroits du bâtiment étaient détachés du reste, et la cale était tellement à découvert, que je pouvais voir dans l'intérieur, elle regorgeait de sable et d'eau.

Le 8, j'allai aux débris et je portai avec moi un levier de fer dans l'intention de démanteler le pont, alors débarrassé d'eau et de sable; j'enlevai deux planches que je conduisis encore avec la marée. Je laissai le levier pour le lendemain.

Le 9, je me rendis aux débris; je pénétrai plus avant dans le corps du bâtiment, je sentis plusieurs tonneaux que je remuai sans pouvoir les défoncer. Je sentis pareillement un rouleau de plomb d'Angleterre, je le soulevai; mais il était trop pesant pour que je pusse l'emporter.

Les 10, 11, 12 et 14 mai, j'allai aux débris, et j'en tirai plusieurs charpentes, beaucoup de planches et deux ou trois cents livres de fer.

Le 15 mai, je portai avec moi deux haches pour couper un morceau du plomb roulé, en y appliquant le taillant de l'une, que je tacherais d' enfoncer en frappant avec la tête de l'autre, mais l'eau m'empêchait de frapper juste.

Le 16, il fît beaucoup de vent la nuit, et la carcasse du bâtiment en parut encore plus fracassée qu'auparavant; mais je demeurai si longtemps dans les bois à chercher des pigeons pour ma cuisine, que je me laissai prévenir par la marée, et elle m'empêcha d'ailer au bâtiment.

Le 1 7, j'aperçus quelques morceaux de débris jetés à terre à une distance de près de deux milles. Je voulus aller voir ce dont il s'agissait; il se trouva que c'était une pièce de la poupe, trop pesante pour être emportée.

Le 24, je travaillai sur les débris jusqu'à ce jour inclusivement, et, à force de jouer du levier, j'ébranlai si fort la carcasse, que la première marée fît flotter plusieurs ton-

neaux et deux coffres de matelots; mais, comme le vent soufflait de terre, rien ne vint au rivage ce jour-là, excepté des morceaux de bois et un tonneau plein de porc du Brésil, entièrement gâté par l'eau et le sable.

Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, sans prendre sur le temps nécessaire pour chercher ma nourriture, ce que je faisais pendant la marée haute, et j'étais toujours au travail à la marée basse. J'avais ainsi amassé du merrain, des planches et du fer en assez grande quantité pour construire un canot, si j'eusse su comment m'y prendre. J'avais encore enlevé, pièce par pièce, près de cent livres de plomb roulé.

Le 16 juin, en descendant vers la mer, je trouvai une tortue; la première que j'eusse vu dans l'île. Si j'avais été si longtemps sans découvrir aucun de ces animaux, c'était plutôt par un effet du hasard qu'à cause de la rareté de leur espèce, car je m'assurai depuis qu'il m'eût suffi d'aller de l'autre côté de l'île pour en voir des milliers chaque jour : peut-être aussi cette découverte m'aurait-elle coûté bien cher.

Le 1 7 juin, j'employai tout ce jour à apprêter ma tortue ; je trouvai dedans soixante œufs; et, comme depuis mon arrivée dans ce triste séjour je n'avais goûté que des viandes d'oiseau ou de bouc, sa chair me parut la plus savoureuse et la plus délicate du monde.

Le 18, il plut tout le jour, et je restai au logis. La pluie me semblait froide, et je me sentais glacé, chose que je savais n'être point ordinaire dans cette latitude.

Le 19, je me trouvai fort mal, et je frissonnai comme s'il eût fait un grand froid.

Le 20, je ne pus dormir de toute la nuit, et je ressentis une vive chaleur accompagnée de grandes douleurs de tête.

Le 21, je fus fort mal, et j'éprouvai une frayeur mortelle de me voir malade, dénué de tout secours humain.

Le 22, je me sentis mieux; mais les craintes terribles que me donnait ma maladie portaient le trouble dans mon âme.

Le 25, je fus de nouveau fort mal, ayant du frisson, des tremblements et un violent mal de tête.

Le 24, je fus beaucoup mieux.

Le 25, je fus tourmenté d'une fièvre violente ; l'accès dura sept heures; il fut mêlé de froid et de chaud, et se termina par une sueur qui m'affaiblit beaucoup.

Le 26, je me trouvai mieux, et, comme je n'avais point de vivres, je pris mon fusil pour en chercher. Je me sentais extrêmement faible; néanmoins je tuai une chèvre que je traînai au logis avec beaucoup de difficulté; j'en grillai sur les charbons quelques morceaux que je mangeai : j'aurais désiré en faire bouillir pour me procurer du bouillon, mais je n'avais pas de pot.

Le 27, la fièvre me prit si violemment, qu'elle me fit garder le lit tout le jour sans boire ni manger. Je mourais de soif; mais j'étais si faible, que je n'avais pas la force de me lever pour aller prendre de l'eau. Je, priai Dieu de nouveau; mais j'étais en délire ; et, en me quittant, ce délire me laissa dans un tel abattement, que je fus obligé de me tenir couché, seulement je m'écriais : « Seigneur, tournez vos regards vers moi ! Seigneur, prenez pitié de moi ! »

La fièvre m'ayant enfin quitté, je m'endormis et ne me réveillai que bien avant dans la nuit. Je me sentis fort soulagé, quoique bien faible et altéré. Il n'y avait point d'eau dans ma demeure, et je fus forcé de rester au lit jusqu'au matin. Alors je me rendormis.

ROBINSON CRUSOE. 81

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