‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Je deviens de plus en plus faible et malade. — Lectures de la Bible. — Singulier remède que je ne conseille pas à d'autres. — Excursion dans l'île.

— Je découvre des pieds de tabac, quelques cannes à sucre, du raisin, etc.

— Je me bâtis une petite métairie.

Le 28 juin, l'accès de la fièvre étant passé, je me levai, et résolus de profiter de cet intervalle pour reprendre des forces et préparer des rafraîchissements auxquels je pourrais avoir recours lorsque le mal reviendrait.

La première chose que je fis fut de verser de l'eau dans une grande bouteille carrée, et de la mettre sur ma table près démon lit; pour ôter la crudité de l'eau, j'y ajoutai environ le quart d'une pinte de rhum. Je coupai un morceau de viande de chèvre que je grillai sur des charbons, mais j'en mangeai fort peu. Etant sorti pour me promener, je me trouvai faible, triste, et le cœur serré à la vue de ma pitoyable condition, redoutant pour le lendemain le retour du mal. Le soir je soupai avec trois œufs] de tortue cuits sur la braise; je les mangeai à la coque.

J'essayai de me promener, mais je me trouvai si faible, qu'à peine pouvais-je porter mon fusil, sans lequel je ne marchais jamais : aussi je n'allai pas loin; je m'assis à terre et me mis à contempler la mer calme et tranquille ; il me vint alors dans l'esprit de pieuses pensées de religion et de foi. Je regagnai ensuite ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille comme pour m'aller coucher; mais je me sentais l'esprit dans une grande agitation, et j'étais peu disposé à dormir : je m'assis sur ma chaise, et, comme il commençait à faire nuit, j'allumai ma lampe.

Déjà l'atteinte de la fièvre me donnait de terribles inquiétudes, lorsqu'il me vint à l'esprit que les Brésiliens n'emploient d'autre médecine que du tabac contre toutes les ma-

82 ROBINSON CRUSOE.

lailies possibles. J'avais dans un de mes coffres un rouleau de cette plante, dont les feuilles étaient mûres pour la plupart.

M'étant levé, j'allai droit au coffre, j*y trouvai le tabac; et, comme le peu de livres que j'avais conservés y étaient aussi renfermés, je pris une des Bibles dont j'ai parlé, et que je n'avais pas eu jusqu'ici le loisir ou plutôt le désir d'ouvrir; je la pris, dis-je, et la portai avec le tabac sur ma table.

Je ne savais comment employer ce tabac pour ma maladie, ni s'il me serait bon ou contraire; mais j'en fis l'expérience de plusieurs manières, persuadé que l'une d'elles réussirait.

D'abord je pris une feuille dans ma bouche ; et, comme le tabac était vert et fort et que je n'y étais pas accoutumé, il m'étourdit extraordinairement ; ensuite j'en fis tremper une autre feuille dans du rhum, pour en prendre une dose une heure ou deux après, en me couchant; enfin je grillai des feuilles sur des charbons ardents, et aspirai la fumée aussi longtemps que je pus la supporter.

Pendant ces préparatifs, j'ouvris la Bible et je commençai à lire, mais les fumées du tanac m'avaient trop ébranlé la tête pour que je pusse continuer ma lecture ; néanmoins, ayant jeté les yeux à l'ouverture du livre, les premières paroles qui se présentèrent furent celles-ci : a Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras. »

Ces paroles me touchèrent, et je les méditai avec recueillement. 11 se faisait tard; le tabac, comme je l'ai déjà dit, m'avait fort appesanti la tète, il me prit envie de dormir : je laissai donc brûler ma lampe dans ma caverne, de peur que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, ensuite je me couchai; mais auparavant je me mis à genoux, j'invoquai Dieu, le suppliant d'accomplir la promesse qu'il m'avait faite de m'assister quand je l'invoquerais au jour de mon affliction.

ROBINSON CRUSOE. 83

Ensuite je bus le rhum dans lequel j'avais fait infuser le tabac, la décoction était si forte, que j'eus beaucoup de peine à pouvoir l'avaler. Cette potion me porta brusquement à la tête, et je m'endormis d'un si profond sommeil, que je ne me réveillai pas avant trois heures après midi ; je dirai plus : je crois avoir dormi tout le lendemain de ma médecine, la nuit d'après et une partie du jour suivant; car autrement comment aurais-je pu me trouver en défaut d'un jour dans mon calcul des semaines, comme je le reconnus quelques années après.

Quoi qu'il en soit, je me trouvai, à mon réveil, extrêmement soulagé, plein de courage et de joie; quand je me levai, j'avais plus de forces que le jour précédent; mon estomac s'était rétabli, l'appétit m'était revenu; en un mot, le lendemain l'accès ne reparut pas, et j'allai toujours de mieux en mieux. Ce jour était le 29.

Le 50 juin était mon jour de calme; je sortis avec mon fusil, mais je ne me souciai point de m'éloigner trop. Je tuai deux oiseaux de mer assez semblables à des oies sauvages; je les apportai au logis, sans oser les manger. Je me contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons.

Le soir, je réitérai la médecine que je supposais m'avoir fait du bien, c'est-à-dire le tabac infusé dans du rhum : j'usai pourtant de quelque restriction cette fois-ci; la dpse fut plus petite que la première, je ne mâchai point de tabac, et ne pris point de fumigation. Le lendemain, 1er juillet, je ne fus pas aussi bien que je m'y étais attendu; j'eus quelques légers frissons.

Le 2, je réitérai la médecine des trois manières ; elle me porta à la tête, comme la première fois, et je doublai la potion.

Le 5, la fièvre me quitta pour toujours; mais il se passa quelques semaines avant que je reprisse tout à fait mes forces.

84 ROBÏNS.ON CRUSOE.

Du 4 juillet jusqu'au 14, mon occupation principale fut de me promener le fusil à la main : je réitérais souvent la promenade, mais je la faisais courte, comme un homme qui relève de maladie, et qui tache de se rétablir, car il est difficile de comprendre combien j'étais épuisé et à quel point de faiblesse j'étais réduit. Le remède dont je me servis était tout à fait nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvre auparavant : aussi je n'ose le recommander, car, si, d'un côté, il emporta le mal, de l'autre, il contribua extrêmement à m' affaiblir, et il m'en resta pendant quelque temps un ébranlement de nerfs et de fortes convulsions par tout le corps.

Depuis près de dix mois j'étais dans l'île; toute possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée pour toujours, et je croyais fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied dans ce lieu sauvage. Ma demeure se trouvait, selon moi, suffisamment fortifiée : j'avais un grand désir de faire une reconnaissance plus complète de l'île, et de voir si je ne pourrais point découvrir des productions qui me seraient inconnues.

Le 15 juillet je commençai à parcourir mon île plus attentivement. J'allai d'abord à la petite baie où j'avais abordé avec mes radeaux. Je remontai la rivière, et, quand j'eus fait environ deux milles, je trouvai que la marée ne montait pas plus loin et qu'il n'y avait plus là qu'un petit ruisseau dont l'eau était fort douce et très-bonne. Comme c'était l'été, il n'y avait presque point d'eau en certains endroits; du moins il n'y avait pas de courant.

Sur les bords de ce ruisseau, je trouvai plusieurs prairies agréables, unies et couvertes d'une belle verdure. En s'éloignant, elles s'élevaient insensiblement : dans les endroits qui n'étaient jamais inondés, c'est-à-dire près des coteaux, je trouvai une quantité de tabac vert, dont la tige était extrêmement haute. 11 y avait plusieurs autres plantes que je ne connaissais point, dont je n'avais jamais entendu parler,

ROBINSON CRUSOE. 85

et qui pouvaient posséder des propriétés que je ne connaissais pas davantage. *

Je cherchai de la cassave, racine qui sert de pain aux Américains ; il me fut impossible d'en découvrir. Je vis de beaux plants d'aloès, dont je ne connaissais pas encore l'usage : je vis aussi plusieurs cannes à sucre, sauvages et imparfaites, faute de culture.

Je m'en revins en réfléchissant mûrement aux moyens par lesquels je m'instruirais de la vertu des plantes et des fruits que je découvrirais à l'avenir ; mais je ne pris aucun parti; car j'avais été si peu soigneux de faire des observations pendant mon séjour au Brésil, que je ne connaissais guère les plantes de la campagne, ou du moins mes connaissances à ce sujet ne pouvaient m'être d'un grand secours.

Le lendemain, 16 du mois, je repris le même chemin, et, m' étant avancé un peu plus que la veille, je trouvai que le ruisseau et les prairies ne s'étendaient pas plus loin, et que la campagne commençait à être plus boisée.

Là je vis plusieurs sortes de fruits, et particulièrement des melons en abondance, des raisins qui pendaient aux arbres, et dont la grappe vermeille et pleine était prête pour la vendange. Cette découverte me causa autant de surprise que de joie.

Mais je voulus modérer mon appétit et profiter d'une expérience qui avait été funeste à d'autres; car je me souvenais d'avoir vu mourir en Barbarie plusieurs de nos esclaves des suites de la dyssenterie contractée en mangeant des raisins avec excès. J'eus pourtant le secret d'obvier à des suites si dangereuses, en faisant sécher ce fruit au soleil après l'avoir cueilli, et je le gardai comme on garde en Europe des raisins secs; je me persuadais que, après l'automne, ce serait un manger agréable et sain, et mon espérance ne fut point déçue.

Je passai là toute la journée ; sur le soir, je ne jugeai pas à propos de m'en retourner au logis, et je me déterminai,

8G ROBINSON CRÏISOE.

pour la première fois, à découcher. La nuit venue, je choisis un logement semblable à celui qui m'avait donné retraite lors de mon arrivée dans l'île : ce fut un arbre touffu, sur lequel je me plaçai commodément et m'endormis d'un profond sommeil. Le lendemain matin, je continuai ma découverte en marchant près de quatre milles, et, jugeant de la longueur du chemin par celle de la vallée que je parcourais, j'allai droit au nord, laissant derrière et à ma droite une chaîne de monticules.

Au bout de cette marche, je me trouvai dans un pays découvert qui semblait porter sa pente à l'occident ; un petit ruisseau d'eau fraîche, sortant d'une colline, dirigeait son cours dans le sens opposé, c'est-à-dire à l'orient : toute cette contrée paraissait si fraîche, si verte, si fleurie, qu'on l'aurait prise pour un jardin planté avec art, et il était aisé de voir qu'il y régnait un printemps perpétuel.

Je descendis un peu dans cette vallée délicieuse, et je fis ensuite une station pour la contempler à loisir. D'abord l'admiration s'empara de moi et suspendit quelque temps mes soucis rongeurs, pour me faire savourer le plaisir secret de voir que tout ce que je contemplais était mon bien, j'étais seigneur et roi absolu de cette région, j'y avais un droit de possession, et, si j'avais des héritiers, je pourrais le leur transmettre. Je remarquai une grande quantité d'orangers, de limoniers et de citronniers, tous sauvages, et dont un trèspetit nombre portaient du fruit, du moins dans la saison présente. Les limons verts que je cueillis étaient non-seulement agréables à manger, mais encore très-sains; et, dans la suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, la rendant ainsi plus rafraîchissante et plus salutaire.

Je résolus de cueillir du fruit et de le transporter ensuite dans mon habitation; dans le but d'amasser une provision de raisins et de citrons pour la saison pluvieuse.

A cet effet, je fis trois tas, dont deux de raisins et l'autre de limons et rie citrons mêlés ensemble. Je tirai de chacun

ROBINSON CRUSOE. 87

une petite portion pour remporter, et je pris le chemin de la maison, décidé à revenir au plus tôt avec un sac ou quelque autre ustensile pour enlever le reste.

Après mon voyage de trois jours, je rentrai chez moi : c'est ainsi que j'appellerai désormais ma tente et ma caverne. Mais, avant d'y arriver, mes raisins s'étaient froissés et écrasés, à cause de leur grande maturité et de leur pesanteur, en sorte qu'ils ne valaient plus rien. Quant aux limons, ils se trouvaient très-bons, mais il y en avait peu.

Le jour suivant, le 19, je retournai avec deux petits sacs que j'avais faits pour aller chercher ma récolte ; mais je fus surpris de trouver mes raisins, la veille si appétissants et bien amoncelés, tout gâtés, traînés et dispersés çà et là : une partie en avait été rongée et dévorée. J'en conclus qu'il se trouvait dans le voisinage des animaux sauvages qui avaient fait ce dégât.

Comme il n'y avait pas moyen de les laisser en monceau ni de les emporter dans un sac, parce que, d'un côté, ils se seraient pressés et exprimés sous leur propre poids, et que, de l'autre, c'eût été les livrer aux bêtes sauvages, je trouvai un troisième moyen : je cueillis une grande quantité de raisins, et les suspendis aux branches des arbres pour les sécher et les cuire au soleil ; quant aux limons et aux citrons, j'en emportai autant qu'il en fallait pour plier sous ma charge.

En revenant de ce petit voyage, je contemplais avec admiration la fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation; l'avantage qu'il y avait de s'y voir à l'abri des orages, derrière ces bois et ces coteaux; et je conclus que l'endroit où j'avais fixé mon habitation était, sans contredit, le moins avantageux de toute l'île. Je pensai dès lors à déménager et à me choisir, s'il était possible, dans ce séjour fertile et agréable, un emplacement aussi fort que celui ou je m'étais établi d'abord.

J'eus longtemps ce projet en tête, et la beauté du lieu

88 ROBINSON CRUSOE.

m'en faisait repaître mon imagination avec plaisir ; mais, quand je vins à considérer les choses de plus près et à réfléchir que mon ancienne demeure était proche de la mer, où le sort pourrait amener de malheureux naufragés comme moi, et que, malgré le peu de probabilité d'un pareil événement, me séquestrer dans les bois et les collines, c'était prolonger mon esclavage et renoncer à tous moyens de délivrance : je conclus donc que je ne devais point changer de demeure.

J'étais pourtant si passionné pour ce bel endroit, que j'y passai presque tout le reste de juillet; et j'y construisis une petite métairie au milieu d'une enceinte spacieuse, composée d'une double haie bien palissadée, aussi haute que je pus atteindre, et toute remplie en dedans de petit bois. Je couchais quelquefois deux ou trois nuits consécutives dans cette seconde forteresse, passant et repassant par-dessus la haie à l'aide d'une échelle, comme dans la première. Dès lors je me regardai comme un homme ayant deux maisons, Tune sur la côte, pour veiller à l'arrivée des vaisseaux, l'autre à la campagne, pour faire la moisson et la vendange. Les ouvrages et le séjour que je fis dans cette dernière me tinrent jusqu'au 1er août.

Je venais de terminer mes fortifications, et je commençais à jouir de mes travaux, quand les pluies survinrent et m'obligèrent à rentrer dans ma première habitation, d'où je ne devais pas sortir de sitôt; car, quoique dans la nouvelle je me fusse fait une tente très-bien établie, comme dans l'ancienne, je n'étais pas protégé par une haute colline contre les orages, et je n'avais pas derrière moi une caverne pour me retirer en cas de pluies extraordinaires.

J'avais achevé ma métairie dans les premiers jours d'août, et, dès ce moment, j'en pris possession. Au troisième jour du même mois, je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs, bien cuits au soleil, en un mot excellents; je les descendis; et je fis très-bien de prendre cette précau-

tion, car les pluies qui survinrent les auraient entièrement gâtés et m'eussent fait perdre mes meilleures provisions d'hiver. J'avais plus de deux cents grappes.

Je n'eus pas plutôt terminé cette opération que les pluies arrivèrent et durèrent depuis le 14 août jusqu'à la mioctobre : il est bien vrai qu'elles diminuaient quelquefois ; mais aussi elles étaient de temps à autre si violentes, que, pendant plusieurs jours, je ne pouvais sortir de ma caverne.

Dans cette même saison, l'accroissement soudain de ma famille me causa bien de la surprise. J'avais eu le chagrin de perdre un de mes chats, et je le croyais mort, lorsqu'à mon grand étonnement, sur la fin du mois d'août, il revint à mon logis, escorté de trois petits. Il est vrai que j'avais tué avec mon fusil une espèce de chat sauvage ; mais il me paraissait différent de ceux d'Europe, tandis que les petits chats de cette portée étaient semblables aux chats domestiques, et en particulier aux miens.

Depuis le 14 du mois d'août jusqu'au 26, il plut sans relâche, et je ne pus sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de la pluie. Durant cette longue retraite, je me trouvai un peu à court de vivres ; m' étant hasardé deux fois à sortir, je tuai un bouc et trouvai une tortue fort grasse, qui fut pour moi un grand régal. Je réglai mes repas de la manière suivante : je mangeais une grappe de raisin pour mon déjeuner, un morceau de chèvre nu de tortue grillée pour mon dîner ; car, par malheur, je n'avais aucun vase propre à faire bouillir ou étuver quoi que ce fût; à souper, je me contentais de deux ou trois œufs de tortue.

Pour me distraire dans cette espèce de prison où me confinait la pluie, je travaillais régulièrement deux ou trois heures par jour à agrandir ma caverne, et, creusant peu à peu vers l'un des flancs du rocher, je parvins à le percer de part en part, et à m' établir une entrée et une sortie derrière mes fortifications.

Je conçus d'abord quelque inquiétude de me voir ainsi ex-

posé; car, de la manière dont j'avais ménagé les choses auparavant, j'étais parfaitement bien garanti, au lieu qu'à présent j'étais en butte au premier agresseur qui viendrait m'attaquer. Il faut avouer que j'étais trop ingénieux à me tourmenter, puisque l'animal le plus gros que j'eusse encore vu était une chèvre.

Page 1