CHAPITRE VII
Anniversaire de mon naufrage. — Observations sur le mouvement des saisons. Seconde excursion. — J'attrape un perroquet.
Le 50 septembre ramena l'anniversaire de mon funeste débarquement. J'additionnai les crans marqués sur mon poteau, et trouvai qu'il y avait trois cent soixante-cinq jours que j'étais sur cette terre. J'observai ce jour comme un jour de jeûne solennel, le consacrant tout entier à des exercices religieux. Je m'abstins de toute nourriture pendant douze heures ; puis je mangeai un biscuit avec une grappe de raisin, et, terminant cette journée par la prière, comme je l'avais commencée, j'allai me coucher.
Quand j'eus une fois calculé les jours par le nombre de crans, comme je viens de le dire, je divisai ce temps en semaines, et je pris le septième jour de chacune pour mon dimanche; à la fin de mon calcul je trouvai une erreur d'un ou deux jours.
Peu de temps après, je m'aperçus que l'encre me manquerait bientôt; je fus donc obligé d'en être très-économe, me contentant d'écrire les circonstances les plus remarquables de ma vie, sans faire un journal des choses insignifiantes.
Je m'apercevais déjà de la régularité des saisons : je ne
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me laissais plus surprendre ni par la pluie ni par la sécheresse, et je savais me pourvoir contre Tune et l'autre . Mais, avant d'acquérir une telle expérience, il avait fallu en faire les frais. J'ai dit plut haut qu'il me restait un peu de l'orge et du riz qui étaient venus d'une manière presque miraculeuse. Il pouvait bien y avoir trente épis de riz et vingt d'orge, et je croyais le temps propre à semer ces grains, parce que, les pluies étant passées, le soleil atteignait le midi de la ligne.
D'après ce projet, je cultivai de mon mieux une pièce de terre avec une pelle de bois ; et, l'ayant partagée en deux, je semai mon grain. Pendant cette opération, il me vint en pensée que je ferais bien de ne pas tout employer cette première fois, ne sachant quelle saison était plus propre pour les semailles : je risquai donc environ les deux tiers de mon grain, réservant à peu près une poignée de chaque sorte.
Je me sus bon gré, dans la suite, d'avoir pris cette précaution. De tout ce que j'avais semé, pas un seul grain ne leva, parce que, les mois suivants, qui composaient la saison sèche, la terre, privée de pluie après avoir été ensemencée, manqua de l'humidité nécessaire pour faire germer le grain, et ne produisit rien jusqu'au retour de la saison pluvieuse, où il poussa de faibles tiges qui dépérirent.
Voyant que ma première semence ne croissait point, et devinant aisément qu'il n'y avait d'autre cause que la sécheresse, je préparai un autre champ pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de terre près de ma nouvelle métairie, et je semai le reste de mon grain en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Cette semence, humectée durant les deux mois de mars et d'avril, poussa fort heureusement, et fournit la plus belle récolte : mais, comme cette seconde semaille n'était plus qu'un reste de la première, et que, n'osant encore la risquer tout entière, j'en avais réservé pour une troisième, elle ne donna qu'une petite moisson d'environ deux picotins, l'un de riz, l'autre d'orge.
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L'expérience que je venais de faire me rendit très-habile sur ce point; j'appris au juste le moment où il fallait semer; je vis que je pouvais faire deux semailles, et recueillir deux moissons.
Aussitôt les pluies passées et le temps devenu beau, ce qui arriva vers le mois de novembre, j'allai faire un tour à ma maison de campagne. Après une absence de quelques mois, j'y trouvai les choses dans le même état où je les avais laissées. Le cercle ou la double haie que j'avais formée était non-seulement entière,. mais encore les pieux, que j'avais faits avec des branches d'arbres coupées dans le voisinage, avaient poussé de longues branches, comme les saules, qui repoussent généralement la première année, après avoir été élagués. Je ne saurais comment appeler les arbres dont les branches m'avaient fourni des pieux.
J'étais bien étonné de voir croître ces jeunes plants; je les taillai et les cultivai de façon qu'ils atteignissent au même niveau, s'il était possible. On ne saurait se figurer combien ils prospérèrent, et quel bel aspect ils eurent au bout de trois ans : bien que mon enceinte fût d'environ vingt-cinq verges de diamètre, ils la couvrirent bientôt tout entière, et formèrent enfin un ombrage épais , qui aurait pu garantir des grandes chaleurs, ce qui me décida à couper d'autres pieux de la même espèce, et à en faire une haie en forme de demicercle pour enfermer la muraille de ma première demeure : ayant planté un double rang de ces pieux, à la distance d'environ huit verges de mon ancienne palissade, ils crûrent fort vite, servirent d'abord de couverture pour mon habitation, et même dans la suite, de rempart et de défense.
Je trouvai dès lors qu'on pouvait diviser les saisons de l'année, non pas en été et en hiver, comme on fait en Europe, mais en temps de pluie et de sécheresse.
J'avais appris à mes dépens combien les pluies étaient contraires à la santé; aussi je faisais toutes mes provisions d'avance, de crainte d'être obligé de sortir pendant les mois
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pluvieux. Mais je ne restai pas oisif dans ma retraite; j'y trouvais assez d'occupations et je manquais encore d'une infinité de choses dont il fallait me pourvoir par un rude travail et par une application continuelle. Par exemple, je voulus fabriquer un panier, et je m'y pris de plusieurs manières : les verges que j'employai d' abord à cet effet étaient trop fragiles. J'eus lieu, dans cette conjoncture, de m' applaudir d'avoir dans mon jeune âge fréquenté la boutique d'un vannier de la ville où mon père avait son domicile, et de lui avoir vu faire ses ouvrages d'osier : semblable à la plupart des enfants, je lui rendais de petits services, je remarquais soigneusement la manière dont il travaillait; je mettais quelquefois la main à l'œuvre, et enfin j'avais acquis une pleine connaissance des procédés de son art. Il ne me manquait plus que des matériaux, lorsqu'il me vint dans l'esprit que les petites branches de l'arbre sur lequel j'avais coupé mes pieux pourraient bien être aussi flexibles que celles du saule ou de l'osier, et je résolus de l'essayer.
Dans ce dessein j'allai le lendemain à ma maison de campagne, et, ayant coupé quelques baguettes de l'arbre dont je v:ens de parler, je les trouvai aussi convenables que je le pouvais souhaiter. Je retournai donc bientôt après avec une hache pour couper une grande quantité de ces petites branches, ce que je n'eus point de peine à faire, l'arbre qui les produit étant fort commun dans ce canton. Je les étendis dans mon enclos pour les sécher; puis je les plaçai dans ma caverne, où je m'occupai, pendant la saison suivante, à faire un bon nombre de paniers, soit pour transporter de la terre ou autre chose, soit pour serrer du fruit, soit pour d'autres usages ; quoique ces paniers ne fussent pas parfaits, ils étaient assez propres à l'usage auquel je les destinais. J'eus soin dès lors de ne m'en laisser jamais manquer; à mesure que les vieux s'usaient, j'en faisais de nouveaux. Je m'attachai surtout à en fabriquer de forts et profonds destinés à renfermer mon blé, au lieu de le mettre dans des sacs.
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Quand je fus venu à bout de cette difficulté, je mis en mouvement les ressorts de mon imagination pour me procurer deux autres choses. Je manquais de vases propres à contenir des liquides, n'ayant que deux petits barils, à peu près remplis de rhum, et quelques bouteilles de verre médiocrement grandes, les unes carrées, les autres rondes, contenant de Y eau-de-vie ou d'autres liqueurs. Je ne possédais pas seulement un pot pour faire cuire la moindre chose, excepté une grosse marmite sauvée du navire, mais qui, à raison de sa grandeur, ne pouvait servir à faire du bouillon ou à étuver un seul morceau de viande. La seconde chose que j'aurais bien voulu avoir était une pipe, cela me parut impossible d'abord; mais à la fin je parvins à m'en fabriquer une assez grossière, qui me fut très-agréable.
Je m'occupais tantôt à planter mon second rang de palissades, tantôt à faire des ouvrages d'osier, et j'allais voir la fin de l'été, lorsqu'une autre affaire vint me prendre une partie de mon temps, si précieux pour moi. J'avais un grand désir de parcourir toute l'île; or je m'étais avancé jusqu'à la source du ruisseau, et de là j'avais poussé jusqu'au lieu où était située ma métairie, d'où j'avais la vue du rivage de la mer. Je voulus aller jusque-là ; je pris donc mon fusil, avec une bonne provision de plomb et de poudre, une hache, deux ou trois grappes de raisin, et, suivi de mon chien, je partis. Quand j'eus traversé toute la vallée dont j'ai déjà parlé, je découvris la mer à l'ouest; et, comme il faisait un temps fort clair, je vis distinctement la terre : je ne pouvais dire si c'était une île ou un continent ; cette terre, très-élevée, s'étendait de l'ouest à l'ouest-sud-ouest, et ne pouvait être éloignée de moins de quinze lieues.
Tout ce qu'il m'était permis de savoir de sa situation, c'est qu'elle était dans l'Amérique. Suivant tous mes calculs, elle devait confiner avec les possessions espagnoles, il était possible qu'elle fut entièrement habitée par des sauvages, qui, si j'y eusse abordé, m'auraient sans doute fait subir un
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sort plus dur que n'était le mien. Je me rendis aisément aux volontés de la Providence, qui réglait tout pour le mieux. Cette découverte ne porta aucune atteinte à mon repos, et je ne voulus point me tourmenter l'esprit par des souhaits impuissants.
En outre, ayant mûrement considéré la chose, je trouvai que si cette côte faisait partie des conquêtes espagnoles, je verrais infailliblement passer et repasser de temps à autre quelques navires; que si, au contraire, je n'en voyais jamais un seul, il fallait que ce fût la côte qui sépare la Nouvelle- Espagne du Brésil, côte habitée par les sauvages les plus cruels, puisqu'ils sont anthropophages, massacrant et dévorant tous ceux qui tombent entre leurs mains.
J'avançais à loisir en faisant ces réflexions. Ce côté de l'île me parut tout différent du mien : les paysages en étaient beaux, les plaines verdoyantes et émaillées de fleurs, les bois hauts et touffus. Je vis quantité de perroquets, et je désirai vivement en attraper un pour l'apprivoiser et lui apprendre à parler. Je parvins avec peine à en abattre un jeune d'un coup de bâton; l'ayant relevé, je l'emportai chez moi. Quelques années s'écoulèrent avant que je pusse le faire parler : mais, à la longue, je lui appris à m'appeler par mon nom d'une façon tout à fait familière.
Ce voyage me procura beaucoup de plaisir; je trouvai dans les lieux bas des animaux que je prenais les uns pour des lièvres, les autres pour des renards; mais ils étaient bien différents de tous ceux que j'avais vus jusqu'alors; et, quoique j'en eusse tué plusieurs, je ne succombai pourtant pas à la tentation d'en manger.
En effet, j'aurais eu grand tort de m'exposer au danger de manger des aliments inconnus, puisque j'en avais en quantité et de très-bons, entre autres des chèvres, des pigeons et des tortues : si l'on y ajoute mes raisins, je défie tous les marchés de Leaden-Hall de mieux fournir une table que je ne pouvais le faire.
Durant ce voyage, je ne parcourais jamais plus de deux milles ou environ par jour, à vol 'd'oiseau; mais je le faisais avec tant de tours et de détours, pour voir si je ne rencontrerais pas quelque chose d'avantageux, que j'arrivais assez fatigué au lieu où je voulais choisir mon gîte pour la nuit; alors je montais sur un arbre, ou bien je me couchais à terre, plantant un rang de pieux de chaque côté de moi pour me servir de barricades, ou du moins pour empêcher que les bêtes sauvages ne pussent me surprendre sans m'éveiller.
Arrivé au bord de la mer, mon admiration augmenta ; tout ce qui se présentait à ma vue me confirma dans l'opinion où j'étais déjà que le plus mauvais côté de l'île m'était échu en partage. Le rivage que j'habitais ne m'avait fourni que trois tortues en un an et demi, au lieu que celui-ci en était couvert. Tout y abondait en oiseaux de plusieurs sortes, dont les uns m'étaient connus, les autres inconnus, la plupart très-bons à manger. J'en aurais pu tuer à volonté, mais j'étais économe de ma poudre et de mon plomb, et je préférais tuer une chèvre s'il était possible, parce qu'il y avait beaucoup plus à manger. Cependant, quoique cette partie de la côte fût bien plus abondante en chèvres que celle où j'habitais, il était bien plus difficile de les approcher : ce canton étant plat et uni, elles pouvaient m' apercevoir plus aisément que lorsque j'étais sur les rochers et sur les collines.
Quelque charmante que fût cette contrée, je ne sentais pourtant pas le moindre désir de changer d'habitation; j'étais accoutumé à celle où je m'étais fixé dès le commencement; et, dans le moment même où j'admirais mes belles découvertes, il me semblait que j'étais éloigné de chez moi et dans un pays étranger.
Enfin je pris ma route le long de la côte, tirant à l'est, et je parcourus bien douze milles : alors je plantai une grande perche sur le rivage pour me servir de marque, et je pris
le parti de m'en retourner au logis, décidant qu'à mon premier voyage, je me dirigerais à Test de mon domicile, et qu'enfin je ferais la moitié du tour de l'île avant d'arriver à ma perche.
Je pris, pour m'en retourner, un autre chemin que celui par où j'étais venu, croyant que je pourrais aisément embrasser l'aspect de toute l'île, et trouver mon ancienne demeure. Je me trompais dans ce raisonnement, car, lorsque je me fus avancé l'espace de deux ou trois milles dans le pays, je me trouvai au milieu d'une vallée spacieuse, environnée de collines tellement boisées, qu'il n'y avait aucun moyen de trouver mon chemin, si ce n'est par le cours du soleil; encore m'eût-il fallu savoir la position de cet astre à cette heure.
Pour surcroît d'infortune, il fit un temps sombre durant les trois ou quatre jours que je restai dans cette vallée : comme je ne pouvais voir le soleil pendant ce temps-là, j'errai, jusqu'à ce que j'eusse regagné le bord de la mer, où je retrouvai ma perche qui m'indiqua le chemin par où j'étais venu. Je m'en retournai au logis à petites journées, supportant le poids d'une chaleur excessive, et celui de mon fusil, de mon fourniment, de ma hache et d'autres provisions.
Mon chien surprit un jeune chevreau et le saisit; j'accourus promptement et arrivai assez tôt pour sauver ce petit animal de la gueule du chien, et pour le prendre en vie. Je désirais beaucoup le transporter au logis s'il était possible; souvent je m'étais occupé, dans mes réflexions, de l'idée d'avoir un couple de ces jeunes animaux et de les nourrir, pour former un troupeau de chèvres privées, lequel, quand me manqueraient la poudre et le plomb, pourrait subvenir à ma nourriture.
Je fis un collier pour cette petite bête; je le lui passai autour du cou, et au moyen d'une corde je la menai à ma suite; ce ne fut pas sans peine que je m'en fis suivre jusqu'à
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ma métairie; quand j'y fus arrivé, je l'y renfermai et la laissai là, car il me tardait d'être de retour et de me retrouver chez moi après un mois d'absence.
On ne saurait croire quelle satisfaction ce fut pour moi de revoir mon ancien foyer et de reposer mes membres fatigués dans mon lit suspendu. Le voyage que je venais de faire, sans tenir de route certaine pendant le jour, sans avoir de retraite assurée pour la nuit, m'avait si fort lassé, sur la fin, que mon ancienne maison me parut un établissement où rien ne manquait. Tout ce qui était autour de moi m'enchantait, et je résolus de ne plus m' éloigner désormais pour un temps aussi long.
Je gardai la maison pendant une semaine pour goûter les douceurs du repos et me refaire de mon long voyage. Cependant une affaire de grande importance m'occupait sérieusement : c'était une cage pour mon perroquet. Il commençait à être de la famille, et nous nous connaissions déjà parfaitement lui et moi. Ensuite je pensai au pauvre chevreau que j'avais renfermé dans l'enceinte de ma métairie, et je m'empressai de l'aller chercher, ou du moins de lui porter à manger. Quand il eut mangé, je l'attachai comme la première fois et l'emmenai. La faim l'avait rendu souple au point qu'il me suivait comme un chien et que j'aurais pu me dispenser de le tenir à l'attache. J'en pris un soin particulier; en peu de temps il devint si familier, si caressant, qu'il ne voulut jamais me quitter depuis, et dès lors il fut admis au nombre de mes autres domestiques.
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