‹ Aventures de Robinson CrusoeChapitre 3 sur 6 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

30 Septembre 1659. — Moi, le pauvre misérable Robinson Crusoé, je fus jeté, après le naufrage de mon bâtiment, sur la côte de cette île affreuse, que je nommai Vîle du Désespoir. Tout le reste de

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l'équipage avait été noyé, moi-même j'avais été sur le point de périr.

Je passai le reste du jour à déplorer les tristes circonstances dans lesquelles je me trouvais, privé de maison, d'habits, de nourriture, d'armes, de lieu de refuge, et ne pouvant espérer aucune espèce de secours. Je ne voyais devant moi que la mort sous différentes formes. Je pouvais mourir de faim et de misère, je pouvais être dévoré par les bêtes féroces ou massacré par des sauvages. Aux approches de la nuit, je montai dans un arbre pour y dormir à l'abri des animaux ou des hommes ; et mon sommeil fut paisible, malgré la pluie qui tomba jusqu'au point du jour.

1er Octobre. — Le matin je vis à ma grande surprise que la marée haute avait porté le vaisseau naufragé beaucoup plus près du rivage qu*il n'était la veille. Je me réjouis de voir ce bâtiment encore entier, et j'espérai trouver moyen de l'aborder (si le vent diminuait) et d'en tirer des vivres et d'autres objets de première nécessité. Mais, dans un autre sens, cette vue redoubla ma tristesse et mes regrets de la perte de mes camarades ; car je pensais que, si nous étions tous restés à bord, nous aurions pu sauver, sinon le navire, du moins notre vie, et que nous aurions pu construire une barque des débris du vaisseau et gagner avec elle une autre partie du monde. Je passai la journée presque entière à me tourmenter avec ces idées ; enfin, apercevant que le bâtiment était à peu près à sec, je m'avançai sur la grève aussi loin que je le pus, ensuite je fis à la nage le reste du trajet qui me séparait du navire. Ce jour-là fut encore pluvieux ; mais il n'y eut point de vent.

Du l^r au 24 Octobre. — Cet intervalle fut employé à faire plusieurs voyages pour transporter ce que je pouvais tirer du bâtiment. J'amenai tout cela à terre, sur des radeaux, à la faveur de la marée montante. Il plut beaucoup pendant ce temps, mais non pas continuellement : il paraît que c'était la saison des pluies.

24 Octobre. — Mon radeau chavira ; mais c'était sur un bas-fond, et, la plupart des choses qu'il portait étant très pesantes, j'en retrouvai quelques-unes quand la marée baissa.

^5 Octobre. — Il plut tout le jour et toute la nuit, et il y eut plusieurs rafales pendant lesquelles le bâtiment fut mis en pièces. Il n'en resta que des débris visibles seulement pendant les basses marées. Je passai la journée à mettre à l'abri de la pluie ce qui pouvait être endommagé.

26 Octobre. — Je courus presque tout le jour le long de la côte pour chercher un lieu d'habitation convenable. Je tenais surtout à me mettre en sûreté contre les attaques des hommes ou des bêtes. Vers la

nuit, je trouvai enfin un endroit tel que je le désirais, au pied d'une roche assez élevée. Je traçai un demi-cercle pour mon campement, et je résolus de l'enclore avec une sorte de palissade composée d'un double rang de pieux garnis intérieurement avec des câbles, et consolidée en dehors par un mur de terre.

Du 26 au 30 Octobre. — Je travaillai au transport de mes effets dans ma nouvelle demeure, malgré la pluie qui tombait par intervalles très abondamment.

31 Octobre. — Le matin je fis une excursion dans l'intérieur de l'île avec mon fusil, pour chercher du gibier et reconnaître le pays. Je tuai une chèvre ; son petit me suivit au logis, mais je fus obligé de le tuer aussi, parce qu'il refusa de manger.

1er Novembre. — Je plantai ma tente sous le rocher, et pour la première fois j'y passai la nuit. Je l'avais faite aussi grande que je l'avais pu, et j'y avais suspendu mon hamac.

2 Novembre. — Je rassemblai les coffres, les planches et les pièces de bois dont mes radeaux avaient été faits, et je les rangeai autour de ma tente comme une sorte de défense, un peu en dedans de la ligne marquée pour ma palissade.

3 Novembre. — Je sortis avec mon fusil, et je tuai deux oiseaux du genre des canards, qui me fournirent un très bon manger. Dans l'après-midi, je travaillai à me faire une table.

4 Novembre. — Je commençai ce jour-là à régulariser mes heures de travail, de chasse, de repos et de récréation. Tous les matins, je passais deux à trois heures à la chasse, quand il ne pleuvait pas ; ensuite je travaillais jusqu'à onze heures environ; alors je mangeais ce que j'avais à manger, et de midi à deux heures je dormais, la chaleur étant excessive en ce moment. Le reste du jour, je travaillais encore. La partie de la journée consacrée au travail fut entièrement employée, ce jour-là et le lendemain, à la confection de ma table ; car j'étais encore un pauvre ouvrier, bien que le temps et la nécessité dussent me rendre ensuite un artisan accompli, comme tout autre à ma place le serait devenu sans doute.

5 Novembre. — Je sortis ce jour-là avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat sauvage : son poil était doux, mais sa chair ne valait rien. Je prenais toujours la peau des animaux que je tuais, et je la conservais. Je vis, en revenant par le rivage, des oiseaux de mer qui m'étaient inconnus, et je fus surpris et presque effrayé de l'apparition de deux ou trois phoques. Tandis que je les considérais, ne sachant ce que c'était, ils rentrèrent dans l'eau et m'échappèrent pour cette fois.

6 Novembre. — Après ma course du matin, je me remis à travailler

à ma table et je l'achevai, mais non à ma satisfaction ; je fus bientôt assez habile pour l'améliorer.

7 Novembre. — Le temps se mit au beau. Les 7, 8, 9 et 10, et une partie du 12 (le 11 était un dimanche, selon mes calculs), je travaillai à me faire une chaise, et je pris beaucoup de peine à lui donner une forme passable. Je ne fus point content de mon ouvrage, et je le brisai plusieurs fois avant de le finir.

Nota. Je cessai bientôt d'observer les dimanches ; car, ayant omis de les marquer sur le poteau, je ne pus les reconnaître ensuite.

13 Novembre. — Il plut ce jour-là, ce qui rafraîchit et la terre et moi-même ; cependant cette pluie fut accompagnée d'un coup de tonnerre dont l'éclair me causa une frayeur mortelle à cause de ma poudre. Aussitôt que cet orage fut passé, je m'occupai de séparer ma provision de poudre en autant de parties que je le pus, afin d'éviter le danger de la perdre toute à la fois.

14, 15 et 16 Novembre. — J'employai ces trois jours à faire de petites boîtes carrées contenant environ une livre, au plus deux livres de poudre, et je les logeai en des places aussi sûres et aussi éloignées

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les unes des autres que possible. Un de ces jours-là, je tuai un gros oiseau bon à manger, mais dont j'ignore le nonij/

17 Novembre. — Je commençai à creuser le rocher derrière ma tente, afin de me donner plus de place pour mon futur établissement et ce que je pourrais y ajouter.

Nota. Il me manquait trois choses essentielles pour ce travail, une pioche, une pelle et une brouette ou un grand panier, et je suspendis mon opération pour réfléchir aux moyens de me procurer ces outils. Quant à la pioche, je la remplaçai assez bien par des leviers en fer, quoiqu'ils fussent un peu trop lourds ; mais il me fallait absolument une pelle ; sans cela je ne pouvais rien faire, et je ne savais comment Je remplacerais cet instrument.

18 Novembre. — Le jour suivant, je remarquai, dans le bois, un arbre à peu près semblable à celui qu'au Brésil on nomme l'arbre de fer, à cause de la dureté de son bois. Je coupai un morceau de cet arbre avec beaucoup de peine et en sacrifiant presque une hache, et j'emportai ce morceau de bois au logis avec non moins de peine, sa pesanteur égalant sa dureté. Je parvins à donner à cette pièce de bois, par un travail obstiné, la forme d'une pelle ou bêche, dont le manche était exactement fait comme ceux de nos pelles ; mais le côté large n'ayant point de talon en fer, elle était moins solide ; elle le fut cependant assez pour l'usage que j'en voulais faire. Je pense qu'on ne fabriqua jamais une pelle de cette manière, ni avec tant de lenteur.

Je n'avais pas encore tout ce qu'il me fallait ; il me manquait un panier ou une brouette. Le panier, je ne pouvais l'avoir, n'ayant à ma portée rien d'analogue à l'osier, ni des branches assez flexibles pour faire des ouvrages de vannerie. Quant à la brouette, fe croyais pouvoir en faire une, si la roue ne m'avait embarrassé. Je ne savais comment m'y prendre pour fabriquer une roue, et, quand je l'aurais su, il m'eût été impossible de forger l'essieu pour passer dans le moyeu, è les autres pièces de fer. Je ne pensai donc plus à cela, et, pour emporter la terre que je tirais de mon excavation, je me fis une sorte d'instrument assez semblable à l'auge dans laquelle les maçons portent le mortier : cet instrument fut moins difficile à faire que la pelle : toutefois l'un et l'autre, en y joignant mes vaines tentatives pour construire une brouette, occupèrent quatre journées, en exceptant toujours mes courses matinales avec mon fusil, dont je me dispensais rarement, comme rarement aussi j'en revenais sans rapporter quelque chose de bon à manger.

23 Novembre. — Je repris mon travail interrompu pour fabriquer mes outils, et, en y employant chaque jour tout le temps que mes forces me permettaient, je parvins en dix-huit journées à creuser

un caveau assez large et assez profond pour contenir à l'aise toutes mes richesses.

Nota. Mon but était d'avoir une pièce ou cave assez spacieuse pour me servir de magasin, de cuisine, de salle à manger et de cellier. Je réservais la tente pour mon logement personnel ; cependant je fus souvent obligé, dans la saison pluvieuse, d'abandonner cette place à cause de l'humidité, ce qui me décida ensuite à couvrir une partie de mon enclos d'un toit formé de longues perches rangées comme des solives, appuyées contre le rocher et chargées de rameaux et de grandes feuilles d'arbre.

10 Décembre. — Je croyais ma cave à peu près finie ; sans doute je l'avais trop creusée, car tout à coup une énorme quantité de terre éboula du sommet et de l'un des côtés. Cela m'effraya, non sans raison ; en effet, si je m'étais trouvé sous l'éboulement, je n'aurais pas eu besoin d'un fossoyeur pour m'enterrer. Il me fallut travailler longtemps pour réparer ce désastre et déblayer le souterrain, et, ce qui était encore plus important, pour étayer la voûte, afin d'empêcher le retour d'un pareil accident.

11 Décembre. — J'y travaillai, et je posai deux poteaux debout sous la voûte et deux traverses en bois sur chacun. Le lendemain j'avais fini cet ouvrage ; j'ajoutai d'autres poteaux et d'autres planches, et en une semaine j'assurai mon toit ; et les pièces de bois posées à la file formèrent les divisions de la cave.

17 Décembre. — De ce jour au 20, je m'occupai à poser des tablettes et à enfoncer des clous sur les poteaux pour ranger ou suspendre mes effets. Je commençai alors à établir de l'ordre dans mon intérieur.

20 Décembre. — Je portai à la cave tout ce qui devait y être, et je posai de petites planches en forme de dressoir, pour y mettre mes vivres. Mes planches cependant devenaient rares ; je me fis encore une autre table.

24 Décembre. — Grande pluie toute la nuit et tout le jour ; je ne sortis point.

25 Décembre. — Pluie toute la journée.

26 Décembre. — Point de pluie ; la terre extrêmement rafraîchie et le temps plus agréable qu'auparavant.

27 Décembre. — Je tuai une jeune chèvre ; j'en blessai une autre, et je pus l'attraper et la conduire chez moi en laisse. Quand elle fut au logis, je bandai sa jambe cassée et lui mis des éclisses.

Nota. Je pris tant de soins de cet animal qu'il vécut ; sa jambe se remit et fut aussi forte que jamais. Pendant ce temps-là, elle s'était apprivoisée, et paissait sur la petite pelouse devant ma porte sans

songer à s'en aller. Cela me donna l'idée d'avoir du bétail privé, afin de ne point manquer de nourriture quand ma poudre et mon plomb seraient épuisés.

28, 29, 30 et 31 Décembre. — Grandes chaleurs et pas de vent. Impossible de sortir avant le coucher du soleil, pour avoir de quoi manger. Je passai le temps à ranger mes affaires dans ma maison.

1er Janvier. — Encore une extrême chaleur ; je sortis de très bonne heure et longtemps avec mon fusil, et je demeurai en repos dans le milieu du jour. Le soir, en allant un peu plus avant dans les vallées qui s'étendent vers le centre de l'île, je les trouvai peuplées de chèvres ; mais elles étaient très rusées et difficiles à surprendre. Toutefois je résolus d'amener mon chien et d'essayer de les poursuivre. Le lendemain donc je sortis avec mon chien, et je le lançai sur les chèvres. Mais mon attente fut trompée ; les chèvres se tournèrent contre le

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chien, et celui-ci, sentant fort bien le danger, ne voulut pas approcher d'elles.

3 Janvier. — Je commençai ma muraille ou palissade, que je me proposais de rendre aussi solide que je pourrais ; car je n'étais pM encore guéri de la crainte d'attaques d'un genre ou de l'autre, i^

Nota. Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ci-dessus au sujet de ma palissade ; il me suffira de faire observer que je m'occupai de ce travail depuis le 3 janvier jusqu'au 14 avril, bien que cette muraille n'eût qu'environ vingt verges de diamètre, d'un point du rocher à un autre, et environ douze verges en dedans à partir du milieu, qui répondait à l'entrée de la cave.

Pendant tout ce temps-là je travaillais rudement ; néanmoins les pluies me forcèrent de m'arrêter plusieurs jours, parfois plusieurs semaines de suite ; mais je ne me croyais pas en sûreté tant que ma clôture n'était pas achevée. On aurait peine à concevoir quel immense labeur exigeait chaque pièce de la palissade. Le transport des perches et leur emplacement employèrent surtout beaucoup de temps, parce que j'avais taillé ces perches trop grosses.

Quand ce rempart fut terminé, je me figurai que si des hommes débarquaient dans l'île ils ne pourraient voir aucune trace d'habitation ; et il fut heureux que j'eusse cette persuasion, comme on le verra plus tard, dans une occasion remarquable.

Pendant que je suivais ces travaux, je ne manquai point mes promenades journalières, quand la pluie le permettait, et je faisais souvent de bonnes découvertes ou de bonnes trouvailles dans ces courses. Une fois, par exemple, je trouvai une sorte de pigeons sauvages qui ne faisaient pas leur nid dans les arbres, comme les pigeons de bois, mais dans les trous de rochers, à la manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits, dans le dessein de les apprivoiser, et j'y réussis; mais, aussitôtqu'ils devinrent plus forts, ils s'envolèrent, probablement parce qu'ils étaient mal nourris, car je n'avais pas grand'chose à leur donner. Vers ce temps, je songeai à me procurer divers objets dont je sentais le besoin. J'avais d'abord jugé impossible de faire ces choses, et plusieurs restèrent au-dessus de ma portée. Par exemple, je ne pus jamais cercler un tonneau ; j'avais quelques petits barils, mais je ne fus pas assez habile pour les imiter ; je ne sus ni assembler les douves de manière à contenir un liquide, ni poser les fonds ; ainsi, après plusieurs semaines de travail, j'abandonnai l'entreprise. Je souffrais aussi beaucoup de n'avoir point de chandelles, et j'aurais bien voulu posséder encore ce bloc de cire avec lequel j'avais fait des bougies pendant mon aventure d'Afrique ; mais je n'avais pas une parcelle de cette substance, et le

seul moyen que j'imaginai pour y suppléer fut de conserver la graisse des chèvres que je mangeais, et de mettre un peu de suif dans un godet de terre cuite au soleil, au milieu duquel je plaçais une mèche de fil de carrelet. Cela formait une espèce de lampe qui m'éclairait, mais non avec une flamme pure et tranquille. Dans le cours de mes travaux, il m'arriva qu'un jour, en fouillant parmi mes effets, un petit sac me tomba sous la main. Il contenait la provision de grains dont j'ai parlé ci-dessus, et qu'on avait prise pour nourrir de la volaille, non à notre dernier voyage, mais précédemment, quand le bâtiment était parti de Lisbonne. Les rats avaient dévoré le peu de grain qui restait ; je ne vij que des cosses et de la poussière au fond du sac, et comme je le destinais à un autre emploi (je m'occupais alors à diviser ma poudre de peur du tonnerre), je secouai les cosses en dehors, à côté de mes fortifications et au-dessous du rocher.

C'était un peu avant les grandes pluies dont j'ai parlé, et j'oubliai bientôt ce fait, auquel j'avais prêté peu d'attention. Un mois après, je vis des épis sortir de terre, et je pensai qu'ils appartenaient à des plantes que je n'avais pas encore remarquées ; mais je fus dans un étonnement sans pareil lorsque, peu de jours après, je vis poindre dix à douze épis verts et semblables à ceux de l'orge d'Europe, même de l'orge d'Angleterre. Je ne puis exprimer la confusion de mes pensées à cette vue. Ma conduite n'avait été basée jusqu'alors sur aucune notion religieuse, et j'en avais en effet très peu. J'attribuais tout ce qui m'arrivait soit au hasard, soit, comme on le dit en général et si légèrement, à la volonté de la Providence, mais sans réfléchir aux fins que la Providence pouvait avoir dans la dispensation des événements de ce monde. Cependant, en voyant de l'orge pousser dans un climat que je savais impropre à la croissance de ce grain, surtout n'ayant aucune idée de la manière dont il était venu, je fus saisi de surprise, et je crus un instant que Dieu, par un miracle, avait fait lever ces épis sans qu'ils eussent été semés, et cela dans le but direct de me nourrir en ce lieu désolé.

Cette pensée me toucha auxlarmes, et je me regardai comme l'objet des faveurs du Ciel, envoyant uii si grand prodige accompli pour mon salut. J'en étais d'autant plus frappé que j'apercevais, près des épis de blé d'Europe, quelques tiges de riz éparses sur le flanc du rocher, et que je reconnus pour en avoir vu en Afrique. Ne doutant ni du miracle, ni de l'étendue que la Providence lui avait donnée, je cherchai dans tous les coins de l'île, au pied de tous les rochers, espérant trouver d'autres épis ; mais je ne trouvai pas un seul brin de plus. Enfin, je me ressouvins d'avoir secoué justement à cette place le sac de grains des volailles ; tout le merveilleux de l'afïaire s'évanouit sou-

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daîn, et avec lui, il le faut avouer, ma pieuse reconnaissance pour la bonté de Dieu. J'aurais dû cependantluirendregrâcesd'unévénement aussi étrange, aussi imprévu que s'il eût été l'effet d'un miracle, et qu'il avait permis pour mon bien en ordonnant que dix à douze grains restassent seuls intacts, quand tout le reste avait été gâté par les rats, ensuite que je les jetasse à l'endroit juste où, garantis par le rocher, ils pouvaient germer, tandis qu'ailleurs ils auraient été grillés et détruits.

Je recueillis avec grand soin ces épis de blé à leur maturité, ce qui arriva vers la fin de juin, et, séparant les grains de leur tige, je résolus de ressemer dans l'espoir d'en avoir, avec le temps, une quantité suffisante pour ma consommation. Mais ce fut seulement à la quatrième année que je me permis de manger de ce grain, et encore avec une grande parcimonie. Je perdis tout ce que j'avais semé la première année, parce que je semais avant la saison sèche. Le grain ne put venir, du moins aussi bien qu'il l'aurait fait s'il avait été mis en terre au bon moment. Je reviendrai sur tout cela.

Je recueillis aussi soigneusement les vingt à trente tiges de riz, que je pouvais employer au même usage que l'orge, c'est-à-dire à m'en nourrir. J'avais trouvé moyen de faire cuire la pâte sans four,

bien que je sois venu plus tard à bout d'en construire un. Mais je reprends mon journal.

Jetravaillaiopiniâtrémentjpendant trois à quatre mois,pourachever ma clôture, et, le 14 avril, je la fermai et trouvai un moyen d'y entrer, non par une porte, mais par-dessus le mur, avec une échelle, afin qu'il n'y eût en dehors nul indice de mon habitation.

16 Avril. — Je finis mon échelle, je m'en servis pour monter sur la muraille ; puis je la retirai et la descendis ^nns l'intérieur. J'étais ainsi parfaitement clos. J'avais un emplacement assez grand dans l'enceinte, et l'on ne pouvait venir sur moi du dehors sans escalader le mur.

Le lendemain du jour où je terminai mes fortifications, tous mes travaux faillirent être renversés, et moi-même perdu ; voici le fait : J'étais occupé à quelque arrangement intérieur derrière ma tente, à l'entrée de ma caverne, quand je fus efïrayé par le plus surprenant et le plus terrible spectacle. Je vis soudain la terre s'écrouler de la voûte du souterrain et du flanc de la colline; en même temps deux des piliers que j'avais placés dans ma cave craquaient horriblement. Je fus saisi d'effroi ; mais, ne comprenant pas la véritable cause du phénomène, Je pensai que le haut de ma cave s'éboulait, comme cela était déjà arrivé. De peur d'être écrasé, je courus à l'échelle, et je ne me crus en sûreté que lorsque je fus hors de mon enclos, où je m'attendais à voir crouler la colline. Mais je n'eus pas plus tôt posé le pied sur le sol, que Je vis clairement qu'il était ébranlé par un tremblement de terre. Je sentis, à huit minutes d'intervalle l'une de l'autre, trois secousses assez fortes pour renverser les bâtiments les plus solides, et qui détachèrent la cime d'un rocher à deux milles de moi, près de la mer. La chute de cette roche dans l'eau fit le bruit le plus épouvantable que J*aie entendu de ma vie. Je remarquai aussi que la mer était violemment agitée ; je crois même que les secousses étaient encore plus sensibles sous l'eau que dans l'île. ^

Ma terreur fut grande: car je n'avais j amais vu ni entendu rapporter rien de pareil. Je restai anéanti. Le mouvement de la terre m'avait donné une sorte de défaillance semblable au mal de mer ; le bruit que fit le rocher en tombant me réveilla de ma stupeur et me remplit d'épouvante. Je crus que la colline allait ensevelir de nouveau tous mes trésors ; à cette pensée le cœur me manqua.

Après le troisième choc, je fus quelque temps sans rien sentir, et Je commençais à reprendre courage, mais non pas assez pour oser franchir ma muraille et m'exposer à être enterré vif. Je m'assis à terre, triste et désolé, ne sachant quel parti prendre. Pendant tout ce tempslà, je n'eus pas une seule pensée religieuse, excepté l'exclamation

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commune î t Seigneur, ayez pitié de moi ! » et, le danger passé, ce faible mouvement de dévotion passa de même.

Tandis que j'étais assis comme je viens de le dire, je sentis l'air s'appesantir et je vis le ciel se couvrir de nuages de pluie. Bientôt le

vent s'éleva par degrés et devint, au bout d'une demi-heure, un terrible ouragan. La mer se couvrit d'écume et inonda les rives ; les arbres étaient déracinés : c'était unspectacle affreux. La tempête dura trois heures; puis elle commença à se calmer, et la pluie tomba en abondance. Je restais assis et immobile, quand il me vint à l'esprit que

ce vent et cette pluie étaient des suites du tremblement de terre, et annonçaient sa fin. Cette pensée me ranima, et, la pluie achevant de me persuader, je rentrai dans ma tente ; mais l'averse devint si forte que je fus obligé de me réfugier dans ma cave, non sans trembler de voir la voûte crouler sur moi. Cette pluie m'imposa un travail de plus, celui de trancher une voie pour l'écoulement des eaux à travers ma muraille, autrement j'aurais été inondé dans mon souterrain.

Après quelques instants que je passai tranquillement assis dans ma caverne, ne sentant plus de secousses, je revins un peu à moi-même. Pour achever de me réconforter, j'allai à mon petit magasin et me versai une goutte de rhum, liqueur que j'épargnais extrêmement, ne devant pas la remplacer quand je n'en aurais plus. Il continua depleuvoir toute la nuit et une grande partie de la journée suivante, et je ne pus sortir ; mais mon esprit était moins troublé, et je réfléchis sérieusement à ce que j'avais à faire. 'Je ne pouvais habiter une caverne, puisque cette île paraissait sujette à des tremblements de terre ; je devais me faire une cabane dans un lieu découvert où je pourrais établir une palissade, comme je l'avais fait pour ma demeure actuelle, dans laquelle je risquais d'être enseveli vivant, un jour ou l'autre.

Je me décidai à déplacer d'abord ma tente, qui se trouvait précisément contre le côté escarpé de la colline, et devait être infailliblement écrasée s'il survenait un autre tremblement de terre. Je passai les deux jours suivants (19 et 20 avril) à songer aux moyens de déloger. J'étais si fortement affecté par la crainte d'être enterré vif, que mon sommeil en était troublé ; mais la crainte de coucher en plein champ et sans aucune retraite était presque aussi puissante. Et quand je voyais combien tout était en ordre autour de moi, combien j'étais commodément et sûrement logé, je sentais une grande répugnance à changer de gîte. Je pensais aussi au temps et aux peines que demanderait un nouvel établissement, et j'en conclus qu'il fallait de toutes manières courir la chance de rester où j'étais, jusqu'à ce que j'eusse formé un campement convenable. Je tâchai donc de me tranquilliser pour le moment, et je pris seulement la résolution de construire, le plus vite possible, une nouvelle enceinte dans laquelle je porterais ma tente ; mais, en attendant, je me résignai à garder mon logis actuel. Ce fut le 21 avril que j'arrêtai ce plan.

22 Avril. — Le lendemain, je songeai à l'exécution de mes projets. Les outils me manquaient totalement. J'avais trois forteshaches etun grand nombre de ces petites hachettes que nous avions emportées pour trafiquer avec les sauvages ; mais, à force de couper des bois durs tous ces instruments étaient ébréchés et émoussés, et ma pierre à ai guiser, que je ne pouvais faire tourner, m'était inutile. Jamaishommo

d'état, jamais magistrat ne consacrèrent plus de réflexions à la plus importante affaire politique et judiciaire que je n'en dépensai au sujet de ma meule. Enfin, je parvins à faire une roue que je mettais en mouvement avec le pied, en conservant les mains libres.

Nota. Je n'avais jamais vu de machines semblables en Angleterre, du moins je n'avais point fait attention à leur construction ; mais j'ai

vu depuis que rien n'était plus commun. Il faut dire cependant, pour rehausser le mérite de mon invention, que ma meule était très grande et très pesante. Cette machine me coûta une semaine entière de travail pour arriver à sa perfection.

28-29 Avril. — J'employai ces deux jours à repasser mes outils. Ma meule fonctionnait parfaitement.

30 Avril. — Depuis longtemps je remarquais que ma provision de

pain diminuait ; je l'examinai et me réduisis à un morceau de biscuit par jour, ce qui me rendit le cœur bien triste.

1er Mai — En regardant le matin du côté de la mer, pendant la marée basse, je vis sur la grève un objet plus gros que ceux qui frappaient mes yeux tous les jours à cette place ; cet objet avait la forme d'un petit baril. J'allai reconnaître ; c'était en effet un baril et je vis près de lui quelques débris de notre bâtiment que le dernier ouragan avait déplacés. Je tournai mes regards sur le bâtiment lui-même, et sa carcasse me parut plus élevée au-dessus de l'eau qu'elle ne l'était auparavant. Le baril contenait de la poudre ; mais cette poudre, ayant été mouillée, s'était ensuite durcie comme de la pierre. Cependant je roulai le petit tonneau plus haut sur la rive, et j'avançai dans les sables aussi loin que possible vers le navire, pour essayer d'en tirer encore quelque chose. Sa position était singulièrement changée. Le gaillard d'avant, au lieu d'être, comme auparavant, enfoncé dans le sable, le dépassait de plus de six pieds, et la poupe, qui s'était détachée du reste bientôt aprèsmonderniervoyageàbord, avait été ballottée et enfin rejetée sur le côté. Des monceaux de sable entouraient maintenant l'arrière et permettaient d'en approcher à pied, tandis qu'autrefois un intervalle qu'il fallait passer à la nage séparait de la côte le bâtiment naufragé. D'abord ce changement m'étonna, ensuite je compris qu'il avait été produit par le tremblement de terre, dont les secousses avaient aussi disloqué encore davantage le bâtiment, comme le témoignaient les débris jetés presque tous les jours sur le rivage.

Cet incident détourna mon esprit de mes projets de déplacement, et je m'occupai avec beaucoup de zèle, ce jour-là surtout, de trouver quelque voie pour pénétrer dans le corps du navire. Je n'en trouvai aucune, parce que le sable le couvrait entièrement. Cependant, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus de tirer pièce à pièce tout ce que je pourrais de cette carcasse de vaisseau, persuadé que ses débris me seraient utiles de façon ou d'autre.

3 Mai. — Je me mis à l'œuvre avec ma scie et je détachai une solive qui probablement soutenait une des parties supérieures du pont. Quand cette pièce fut coupée, je déblayai le sable de mon mieux, du côté le plus élevé ; mais je fus interrompu par la marée montante et forcé de laisser cette besogne pour le moment.

4 Mai. — J'allai à la pèche ; mais je ne pris pas un poisson que je pusse m'aventurer à manger, et je commençais à être las de cet exercice, quand j'attrapai un jeune dauphin. Je m'étais fait une longue ligne avec du fil à cordage ; mais je n'avais point d'hameçons, et néanmoins je prenais souvent assez de poissons, du moins autant que j'en

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voulais manger. Je les faisais sécher au soleil, et ne les mangeais que lorsqu'ils étaient bien secs.

5 Mai. — Je travaillai sur le bâtiment, et, ayant coupé une autre solive, je m'emparai de trois grandes planches de sapin, formant un des ponts. Je les attachai ensemble et les mis à flot quand la marée fut assez haute pour les amener à terre.

6 Mai. — Je retournai encore au bâtiment, d'où je tirai plusieurs chevilles de fer et d'autres pièces du même métal. Je travaiMai rudement, et je rentrai si fatigué que je pensai à laisser là cette entreprise.

7 Mai. — J'allai encore au navire, mais non avec l'intention d*y travailler, et je trouvai que par son propre poids il s'était disloqué, les solives principales ayant été coupées. Plusieurs pièces de la carcasse gisaient détachées, et je pus voir l'intérieur, qui était presque rempli d'eau et de sable.

8 Mai. — J'allai au navire, et je portai avec moi un levier de fer, pour détacher les planches du pont, qui maintenant se trouvait dégagé d'eau et de sable. Je défis deux planches et les amenai à bord, de même que les autres, en profitant de la marée montante. Je laissai mon levier sur la place pour le lendemain.

9 Mai. — Je pénétrai, par le moyen du levier, dans le ventre du

navire ; je sentis quelques tonneaux et les déplaçai avec mon levier, mais je ne pus ni les briser ni les retirer. Je sentis aussi un rouleau de plomb d'Angleterre et je le remuai ; toutefois sa pesanteur m'empêcha de l'enlever de place.

10 à 14 Mai. — Je continuai mon travail pendant ces quatre jours, et je rapportai quantité de planches, de morceaux de bois, et deux à trois quintaux de bois.

15 Mai. — Je portai deux petites haches au navire pour essayer de couper un morceau du rouleau de plomb, en posant dessus le tranchant d'une des hachettes et en me servant de l'autre pour l'enfoncer; mais, le rouleau étant sous un pied et demi d'eau, mes coups ne portaient pas assez juste pour enfoncer la hachette.

16 Mai. — Le vent avait été très violent pendant la nuit, et les restes du navire furent encore plus brisés qu'ils ne l'étaient par la force des vagues. Ce jour-là, je restai si longtemps dans les bois pour chercher des pigeons, que la marée monta avant que j'eusse pu aller au navire.

17 Mai. — Je vis quelques fragments du bâtiment, que les flots avaient jetés sur le rivage à deux milles de distance. Je voulus cependant aller les reconnaître ; c'était une partie de la poupe, trop pesante pour que je pusse l'emporter.

24 Mai. — Tous les jours qui précédèrent cette date, je travaillai sur le navire, et, à force de peine et de patience, je détachai avec mon levier des pièces si essentielles, qu'à la première forte marée quelques tonneaux flottèrent hors de la carcasse, ainsi que deux des coffres des matelots. Mais, le vent soufflant de terre, il n'arriva ce jour-là sur la grève que des morceaux de bois et un muid contenant du porc du Brésil, que l'eau de mer et le sable avaient gâté. Je continuai le même travail, du 24 mai au 15 juin, en prenant cependant tous les jours le temps nécessaire pour chercher ma vie ; et je choisissais cette occupation pour le moment de la haute marée ; je me trouvais ainsi libre de travailler sur la grève à l'heure du reflux. Je rassemblai assez de bois, de pièces de charpente, de planches et de fer pour construire une barque, si j'avais su comment m'y prendre. Je tirai aussi, en diverses fois, près d'un quintal du rouleau de plomb.

16 Juin. — En descendant sur le bord de la mer, je vis une grande tortue. C'était la première que je voyais, et cela venait de ma mauvaise fortune, car elles abondaient dans l'île ; et, si je l'eusse abordée de l'autre côté, j'en aurais trouvé par centaines, tous les jours, comme je m'en assurai ensuite ; mais cette découverte me coûta cher.

17. Juin. — Je m'occupai à faire cuire la tortue. Jo trouvai soixante

œufs dans son corps, sa chair me sembla le mets le plus savoureux, le plus agréable que j'eusse goûté en toute ma vie ; et cela devait me paraître ainsi après avoir été réduit à la viande de chèvre et d'oiseaux sauvages, depuis mon arrivée dans cet horrible pays.

18 Juin. — Il plut tout le jour, et je restai au logis. Il me sembla que la pluie avait refroidi l'air ; je sentais une sorte de frisson qui n'était pas naturel sous cette latitude.

19 Juin. — Je me sentis encore froid et du malaise.

20 Juin. — Je pus dormir pendant la nuit ; j'éprouvai de grandes douleurs de tête et un mouvement fébrile.

21 Juin. — Je tombai réellement malade, et j'eus les plus mortelles frayeurs de me trouver ainsi, étant privé de secours. Je priai Dieu pour la première fois depuis la tempête de Hull, et je priai sans trop savoir ce que je disais, ni pourquoi je priais, car mes pensées n'étaient pas bien nettes.

22 Juin. — Je fus un peu mieux, mais toujours dans de grandes appréhensions de devenir malade.

23 Juin. — Encore très mal, du froid, du tremblement, ensuite un violent mal de tête.

24 Juin. — Beaucoup mieux.

25 Juin. — Une fièvre très violente, dont l'accès dura sept heures alternativement chaud et froid ; il fut suivi de sueurs légères.

26 Juin. — Mieux. N'ayant rien à manger, je pris mon fusil ; mais je me sentis bien faible. Toutefois je tuai une chèvre, je l'apportai au logis avec beaucoup de peine ; je fis griller un morceau de sa chair et je le mangeai. J'aurais bien voulu faire du bouillon avec cette viande, mais je n'avais point de marmite.

27 Juin. — Encore la fièvre, et si violente que je restai tout le jour dans mon lit, sans boire ni manger. J'étais près de mourir de soif ; mais je n'avais pas la force de me tenir debout pour aller chercher de l'eau. Je priai Dieu encore ; mais ma tête était faible, et d'ailleurs j'étais d'une telle ignorance que je ne savais que dire, je ne pouvais que m'écrier : « Seigneur, voyez ma misère ! Seigneur, ayez pitié de moi ! » Je suppose que je ne fis pas autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à la fin de l'accès : alors je m'endormis et ne m'éveillai que très avant dans la nuit. En m'éveillant, je me trouvai beaucoup mieux, cependant très faible et excessivement altéré ; mais comme il n'y avait pas une goutte d'eau dans mon habitation, je fus obligé de rester couché jusqu'au matin, et je me rendormis.

Pendant ce second sommeil, j'eus un rêve terrible. Je croyais être assis à terre hors de mon enceinte, à la place où je me trouvais quana

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l'ouragan s'éleva après le tremblement de terre. Je vis descendre d'un grand nuage noir un homme entouré de flammes si brillantes, que mes yeux avaient peine à en soutenir l'éclat ; son visage inspirait une terreur qu'aucune parole ne pourrait exprimer. Quand ses pieds touchèrent le sol, je crus sentir la terre trembler comme elle venait de le faire quelques instants auparavant, et l'air fut sillonné de longs éclairs. Dès qu'il fut descendu à terre, il s'avança vers moi en me menaçant d'une longue lance qu'il tenait à la main, et, du haut d'une petite éminence qui se trouvait à peu de distance de moi, il me parla; -^* Sa voix était si terrible, qu'il m'est impossible de peindre son eUeUT tout ce que je puis dire, c'est qu'elle proféra ces mots : « Puisque tant d'avertissements ne t'ont pas amené au repentir, tu mourras » ; et en même temps la figure leva sa lance pour me tuer.

Je n'essayerai point de décrire les terreurs dont mon âme fut remplie par cette vision horrible. Dans le moment même du rêve, je m'étonnais de ces terreurs ; et je ne saurais peindre non plus l'impression qui me resta lorsque je m'éveillai et que je reconnus que tout cela n'était qu'un songe.

Je n'avais, hélas ! aucune instruction religieuse, celle que je tenais des premières et bonnes leçons de mon père ayant été effacée par huit années de perversité et d'association constante avec des gens aussi profanes que moi, et tels qu'on en rencontre généralement dans la vie maritime. Pendant ce laps de temps, je n'avais pas une fois, à ma souvenance, élevé mon esprit vers le Créateur, ni examiné intérieurement mes actions. Un certain abrutissement, sans désir du bien^ sans conscience du mal, s'était emparé de moi, et j'étais aussi insouciant, aussi endurci, aussi corrompu que la plupart de nos matelots ; comme eux je n'avais ni la crainte de Dieu dans le danger, ni le moindre sentiment de gratitude envers lui dans la délivrance.

On me croira facilement, d'après les faits de mon histoire déjà contés, si je dis ici que jamais il ne me vint à l'esprit d'attribuer les malheurs de tous genres qui m'étaient arrivés à une juste punition du Ciel, soit pour ma désobéissance envers mon père, soit pour mes péchés actuels, assez grands pour mériter châtiment, soit pour ie mauvais emploi de ma vie entière. Dans mon expédition d'Afrique, je ne pensai pas une seule fois à prier Dieu de me diriger vers le meilleur chemin et de me garantir des périls dont j'étais entouré. Non,. j'étais alors tout à fait éloigné de l'idée de Dieu, de la Providence ; je me conduisais comme une brute, selon les impulsions naturelles et les suggestions du simple bon sens : heureux encore si je les avais toujours suivies ! Quand je fus accueilli en mer par le capitaine portugais, je ne sentis aucune reconnaissance pieuse pour ma délivrance»

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ni pour l'honnêteté, la charité, les procédés généreux de mon sauveur. Plus tard, en me voyant naufragé, perdu, jeté à demi mort sur ce rivage, loin d'éprouver des remords et de considérer mon infortune comme une justice du Ciel, je me disais seulement que j'étais une pauvre créature, née pour être toujours misérable.

Il est vrai qu'au premier moment où je me trouvai sain et sauf dans l'île, tandis que tous mes compagnons étaient noyés, je fus saisi d'une espèce d'extase, et mon âme éprouva des émotions qui pouvaient^ avec la grâce de Dieu, se changer en reconnaissance sincère. Mais ces émotions finirent comme elles avaient commencé, en purs élans de joie ; je me sentais heureux de vivre, et ne réfléchissais point à la bonté remarquable de celui qui m'avait sauvé de préférence à tout le reste de l'équipage. Je ne songeais pas à m'enquérir des motifs pour lesquels la Providence s'était montrée aussi miséricordieuse envers moi. Je me livrais à cette sorte de délire que les marins éprouvent lorsqu'ils viennent d'échapper à un naufrage, que leur premier bol de punch leur fera oublier complètement. Toute ma vie avait été semblable à cet instant. Même dans ce désert, où je me croyais hors de tout secours humain, sans consolation, ^ans espoir de délivrance, dès que j'eus la perspective d'être à l'abri de la faim, mon affliction se calma, et je m'appliquai, avec toute la liberté d'esprit nécessaire, au soin de ma défense et de ma subsistance. Certes, j'étais loin de m'attrister en pensant que mon naufrage était un effet de la colère céleste.

VL'apparition des épis de blé eut d'abord quelque influence sur mon esprit, et me toucha sérieusement tant que je crus cette apparition miraculeuse ; mais, aussitôt que le prestige eut disparu, l'impression 8*effaça de même, ainsi que je l'ai dit. Le tremblement de terre, le plus terrible des phénomènes naturels, celui qui suggère le plus directement l'idée d'un pouvoir invisible, m'effraya pendant sa durée ; mais ma frayeur cessa avec la cause, et la pensée des jugements de Dieu, de sa main appesantie sur moi, ne me vint pas plus en ce moment qu'elle ne me serait venue dans les temps les plus prospères de mon existence. Mais, lorsque je me vis malade, lorsque je considérai à loisir la mort s'approchant de moi avec toutes ses angoisses, mon énergie céda à la violence de la fièvre, et je sentis se réveiller ma conscience depuis si longtemps endormie. Je me reprochai ma vie passée, qui m'avait attiré, par une perversité extraordinaire, ua châtiment peu ordinaire également.

Ces tristes réflexions me tourmentèrent le second et le troisième jour de ma maladie, et la violence de la fièvre, jointe aux aiguillons de ma conscience, m'arracha quelques mots de prière; mais je ne puis

dire que ce fut une véritable prière, accompagnée de désirs et d'espérance ; c'était bien plutôt un cri de détresse.

Mes idées étaient confuses, l'horreur de la mort dans un état si misérable troublait ma tête affaiblie, et je ne savais ce que mes lèvres prononçaient ; c'était sans doute des exclamations semblables à celles-ci : « Mon Dieu, que je suis à plaindre ! Si je tombe malade, je mourrai très certainement faute de secours ! Que vais-je devenir? » Alors des larmes coulaient de mes yeux, et je restai quelque temps sans pouvoir parler.

Pendant ces intervalles, les bons avis de mon père me revinrent d'abord en mémoire, et ensuite sa prédiction dont j'ai fait mention au commencement de cette histoire, savoir que, si je faisais ce pas insensé, Dieu ne me bénirait point, et que je me repentirais d'avoir négligé ses conseils quand je n'aurais personne pour m'aider à me tirer de peine. Maintenant, dis-je tout haut, les paroles de mon excellent père se sont vérifiées, la justice du Ciel m'a frappé. J'ai refusé d'écouter la voix de la Providence, qui m'avait donné, dans sa bonté, les moyens de vivre heureux et tranquille ; je n'ai voulu ni connaître moi-même les bénédictions attachées à ma condition, ni les apprendre de l'expérience de mes parents. J'ai laissé ces bons parents pleurer ma folie, et maintenant je suis seul à en déplorer la suite. J'ai refusé leur secours par lequel j'aurais fait mon chemin sans peine, et me voici condamné à lutter contre des difficultés au-dessus des forces humaines, sans guide, sans appui, sans consolation. Ici je m'écriai : « Seigneur, venez à mon aide, car ma détresse est grande ! « Cette prière, si je puis la nommer ainsi, fut la première qui sortit de ma bouche, depuis un grand nombre d'années.

Je reviens à mon journal.

28 Juin. — Un peu rafraîchi par le sommeil, et l'accès de fièvre étant passé, je me levai. La frayeur que m'avait laissée mon rêve était encore très grande ; cependant je considérai que l'accès de fièvre reviendrait sans doute le lendemain, et qu'il me fallait profiter de ce moment de calme pour préparer les choses qui pourraient me soulager quand je serais plus souffrant. D'abord je remplis d'eau une grande bouteille ou bocal, et la posai sur ma table à portée de mon lit, et, pour corriger le froid et la crudité de l'eau, j'y mêlai environ un quart de pinte de rhum. Je fis ensuite griller sur des charbons un morceau de viande de chèvre ; mais je ne pus manger que fort peu.

Je voulus faire une promenade au grand air, et je me sentis extrêmement faible ; j'avais peine à porter mon fusil, sans lequel je ne sortais jamais ; aussi je fis peu de chemin, et je m'assis sur un tertre, les yeux fixés sur la mer, qui, dans ce moment, était unie et traa-

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quille. Pendant que je me reposais ainsi, des pensées à peu près analogues à celles-ci se présentèrent à mon esprit : Qu'est-ce que cette terre et cette mer que j'ai parcourues en tant de parties? Comment ces choses ont-elles été créées? Que suis-je, moi, ainsi que les autres créatures sauvages et apprivoisées, humaines et brutes? D'où avonsnous été tirés? Sans doute, nous sommes l'ouvrage de ce pouvoir qui forma la terre et la mer, l'air et le ciel. Et quel est ce pouvoir? La conclusion naturelle était : c'est Dieu qui a tout fait. Mais alors il se présenta une singulière conséquence : si Dieu a fait toutes ces choses, il les guide et les gouverne, elles, et tout ce aui les concerne ; car

oelui qui a pu les créer doit pouvoir les guider, les diriger ; et, s'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans la sphère immense de ses œuvres sans qu'il le sache et l'ordonne. Or, si rien n'arrive sans qu'il en soit instruit, il sait que je suis ici, et dans l'état le plus horrible ; et, si rien n'arrive sans son ordre, il a voulu que tout ce mal tombât sur moi.

Rien ne s'offrait à mon esprit pour contredire ces conclusions ; je restai donc ferme dans la pensée que Dieu avait voulu m'envoyer toutes mes infortunes, lui seul ayan* le pouvoir de disposer non seulement de moi, mais de tout ce qui existe dans le monde entier.

Là se présentait immédiatement cette question : Pourquoi Dieu a-t-il voulu me traiter ainsi? Qu'ai-je fait pour mériter ce traitement? Ma conscience m'arrêta soudain dans cette enquête, comme si j'avais blasphémé, et je crus entendre sa voix intérieure me dire : « Malheureux, tu demandes ce que tu as fait? Regarde en arrière, examine ta

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vie mal employée, et demande plutôt ce que tu n'as pas fait. Demande pourquoi tu n'as pas été depuis longtemps anéanti? Pourquoi tu n'as pas péri dans la rade d'Yarmouth, ou dans le combat livré quand ton navire fut pris par le corsaire de Salé? Pourquoi n'as-tu pas été dévoré par les bêtes féroces, sur les côtes d'Afrique? Pourquoi as-tu été seul épargné dans ton dernier naufrage, quand tout le reste de tes camarades s'est noyé? Et tu demandes ce que tu as fait ! »

Ces réflexions me confondaient, et je ne trouvai pas un mot à me répondre à moi-même. Je me levai triste et pensif, je retournai vers ma retraite et franchis ma muraille, dans l'intention de me mettre au lit ; mais le trouble de mes pensées m'ôtait l'envie de dormir, et, m'asseyant sur ma chaise, j'allumai ma lampe, parce qu'il commençait à faire nuit. Alors, la crainte du retour de mon mal m'occupant fortement, je me rappelai que les Brésiliens traitent presque toutes leurs maladies avec du tabac. J'avais un rouleau de tabac épuré et sec dans un des coffres, et j'en avais aussi de vert, à demi préparé.

J'allai à ce coffre, et, conduit par le Ciel, je ne puis en douter, j'y trouvai la guérison de mon corps et celle de mon âme. Je l'ouvris, et je vis d'abord ce que je cherchais, le tabac ; et comme le peu de livres que j'avais sauvés étaient aussi renfermés là, je pris une des Bibles dont j'ai parlé, et que je n'avais eu jusqu'alors ni le temps, ni peutêtre le désir de lire, et je l'apportai sur ma table avec le tabac. Je ne savais comment faire usage de ce dernier comme médicament ; je ne savais pas non plus s'il était bon pour ma maladie ; toutefois je résolus de l'appliquer de plusieurs manières, persuadé que l'une d'elles me réussirait. D'abord je mâchai des morceaux de la feuille, et cela me causa une sorte d'ivresse ; ce tabac était vert, et j'étais peu habitué à en user de cette sorte. Ensuite, j'en fis infuser une petite quantité pendant une ou deux heures dans du rhum, ayant l'intention de prendre une dose de cette boisson quand je serais couché ; enfin j'en fis brûler sur des charbons, et je tins mes narines au-dessus de la fumée, aussi longtemps que je pus le supporter.

Dans les intervalles qui s'écoulèrent entre ces différentes opérations, je voulus lire ma Bible ; étourdi par la vapeur du tabac, je ne pus suivre longtemps ma lecture ; seulement, en ouvrant le livre au hasard, je rencontrai ces mots : « Invoque-moi dans tes jours de détresse, et je te délivrerai, et tu glorifieras mon nom ». Ces mots s'appliquaient parfaitement à ma position, et firent une certaine impression sur moi, à leur première lecture, mais une impression moins profonde que celle qu'ils produisirent par la suite ; car le mot délivrer était pour moi vide de sens ; ma délivrance me paraissait aussi éloignée, aussi impossible que la promesse de manger de la chair le

parut aux enfants d'Israël quand ils disaient : « Dieu fera-t-i\ dresser une table pour nous dans le désert? » De même je disais : Dieu lui-même ne peut me tirer de cette île. Et comme il se passa plusieurs années sans que le moindre espoir me fût permis, cette idée revint souvent dans mon esprit.

Il se faisait tard, et le tabac, comme je l'ai dit, m'avait si fort assoupi, que je me sentais très disposé à dormir : aussi, laissant une lampe allumée dans la cave, pour avoir de la lumière dans le cas où j'aurais besoin de quelque chose, je me mis au lit. Mais ce ne fut pas

rfans avoir prié Dieu à genoux, ce qui ne m'était jamais arrivé en toute ma vie ; et je le suppliai de tenir sa parole et de me délivrer si je l'appelais dans ma détresse. Après cette courte et imparfaite prière, je bus le rhum dans lequel j'avais fait infuser du tabac, et la force de la liqueur jointe au goût nauséabond de la plante rendit ce breuvage difTicile à avaler. Je me couchai après l'avoir bu, et je sentis le rhum me porter fortement à la tête ; mais je tombai très vite dans un profond sommeil et ne m'éveillai que le lendemain, à trois heures après midi. Depuis, j'eus lieu de penser, et je le pense encore maintenant, que je dormis tout le jour suivant et toute la nuit ; car il me manqua un jour quand je fis le relevé de mon calendrier de J'^ïnnée

Il est certain que, si l'erreur avait été causée par des entailles faites par-dessus d'autres, il aurait manqué plusieurs jours et non un seul. Quoi qu'il en soit de ce mécompte, je me trouvai, en m'éveillant, beaucoup moins abattu de corps et d'esprit. Lorsque je me levai, je me sentis plus fort, et mon estomac était mieux disposé, puisque j'avais faim. Bref, je n'eus point d'accès le lendemain, et, à dater de cette époque, je me rétablis progressivement : c'était le 29.

Le 30 devait être un bon jour, et je sortis avec mon fusil ; mais j'évitai de m'éloigner trop. Je tuai des oiseaux de mer du genre des oies, et je les apportai au logis ; mais je n'osai en manger et me "ontentai de mes œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir, je réitérai le remède auquel j'attribuais l'amélioration de ma santé ; je pris une seconde dose de tabac infusé dans du rhum, moins forte cependant que la première, et je me dispensai de mâcher du tabac et d'en respirer la fumée.

Je ne fus pas aussi bien que je l'espérais, le lendemain l^r juillet ; j'eus un petit accès de frisson ; mais c'était peu de chose.

2 Juillet. — Je renouvelai l'application du tabac des trois manières, je m'étourdis par la fumigation, comme la première fois, et je doublai la dose de l'infusion.

3 Juillet. — Je n'eus point d'accès ; toutefois j'étais loin d'avoir toutes mes forces, et je ne les repris complètement que plusieurs semaines après. Pendant ma convalescence, mes pensées se fixèrent souvent sur ces paroles des saintes Écritures : Je te délivrerai; et l'impossibilité de ma délivrance opposait une barrière insurmontable à tous mes élans d'espérance. Mais, au moment où j'étais le plus découragé, je me dis tout à coup que j'oubliais, en m'occupant de ma délivrance actuelle, celle dont j'avais été l'objet, et si récemment, quand j'avais été délivré, comme par miracle, d'une maladie qui me mettait dans une situation si déplorable, si effrayante. Je me demandai comment j'avais reçu ce bienfait, et si j'avais fait à ce propos ce que je devais faire. Dieu m'avait sauvé, mais je ne l'avais point glorifié, c'est-à-dire que je n'avais pas rapporté à lui seul mon salut, et je ne lui en avais pas rendu gx-âces. Ces idées touchèrent mon cœur très profondément. Je tombai à genoux, et je remerciai Dieu à haute voix de ma guérison inespérée.

4 Juillet. — Le matin, je pris la Bible, et, commençant la lecture du Nouveau Testament, j'y apportai une attention sérieuse. Je me fis une loi de lire la Bible tous les matins et tous les soirs, sans me borner à un certain nombre de chapitres, mais aussi longtemps que mon intérêt se soutiendrait. Bientôt après que j'eus mis ce projet à exécution, je me sentis sincèrement affligé de l'iniquité de ma vie passée,

BOBINSON CRUSOÊ

L'impression de mon rêve se raviva, et ces mots flous ces averlissements ne Vont point amené au repentir, me revinrent en mémoire. Je priai le Seigneur, du fond de mon âme, de m'accorder la grâce du repentir, et le même jour, en lisant le saint livre, je tombai sur ces paroles : « Il est proclamé prince et sauveur pour donner le repentir et la rémission ». Je jetai le livre, et, les yeux et les mains levés au

ciel, je m'écriai dans une extase de joie : ^ O Jésus, fils de David I Jésus, prince et sauveur, donne-moi le repentir ! » C'était la première fois de ma vie que je priais, dans le sens véritable de ce terme ; car je priais avec le sentiment de mon état et une espérance vraiment évangélique, fondée sur les divines promesses. Depuis cet instant, j'espérai en effet que Dieu daignerait mexaucer.

J'entendais alors les mots cités plus haut : appelle-moi, et je viendrai te délivrer, dans un sens différent de celui que je leur donnais lorsque J'attachais l'idée de délivrance seulement à la fin de ma

captivité ; car, malgré le grand espace que je pouvais parcourir, cette île était une prison pour moi ; elle en avait du moins les conditions les plus tristes. Mais j'appris à expliquer tout autrement ces paroles. Je regardai avec horreur ma vie passée ; mes péchés me semblèrent si détestables, que mon âme ne demandait plus à Dieu que sa délivrance des crimes qui l'accablaient etlaprivaientdetouteconsolation. Quant à ma solitude, ce n'était plus rien ; je ne daignais ni demander d'en être tiré, ni la mettre en balance avec le sujet de mes vœux les plus fervents. J'insère ici ces détails, afin de montrer aux lecteurs que celui qui connaît la vérité met la délivrance du péché bien audessus de la délivrance des aiïlictions. Mais je reviens à mon journal.

Ma situation, toujours aussi malheureuse, me parut cependant alors moins difficile à supporter. Mon esprit s'étant dirigé vers un but plus élevé, par la prière et la lecture des saintes Écritures, je sentis de grandes consolations intérieures, auxquelles j'avais été jusque-là tout à fait étranger. D'ailleurs, aussitôt que ma santé et mes forces revinrent, je travaillai à me procurer ce qui me manquait et à rendre mon existence aussi régulière que possible. Du l^^" juillet au 14, je passai la plus grande partie de mon temps à faire de petites excursions avec mon fusil, en proportionnant la longueur de mes courses aux forces d'un convalescent. On ne saurait imaginer, en effet, à quel point j'étais amaigri et faible. Les remèdes que j'avais employés n'avaient peut-être jamais été appliqués à la fièvre, et je n'oserais les conseiller à personne d'après mon expérience ; car, s'ils avaient arrêté les accès fébriles, ils avaient très probablement contribué à m'affaiblir. Pendant quelque temps, je fus sujet à des tremblements, à des tressaillements de nerfs. Du reste, mon indisposition m'apprit que rien n'était plus pernicieux pour moi que de rester exposé à la pluie, surtout quand elle était accompagnée d'orages et d'ouragans ; celles de la saison sèche étaient par conséquent plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.

J'étais depuis près de dix mois dans cette île funeste, j'avais perdu l'espérance d'en sortir ; je croyais fermement que jamais un être humain n'avait mis le pied sur ses rivages. Mon habitation était alors aussi sûre que je le désirais, je voulus pénétrer plus avant dans le pays et reconnaître toutes ses productions.

Je commençai cette exploration le 15 juillet. D'abord, j'allai à la petite baie dans laquelle j'avais fait entrer mes radeaux, et je vis, en remontant la rivière, que la marée n'allait pas à plus de deux milles et se perdait dans un ruisseau d'une eau très fraîche et très bonne ; mais comme on était alors en été, il se trouvait, en différents endroits, sinon à sec, du moins presque sans courant. De belles prairies bien

unies et bien vertes s'étendaient sur les deux rives, et je vis dans les terres un peu plus élevées, près des coteaux où l'eau ne pouvait probablement arriver, des plantes de tabac sur des tiges très longues et très fortes, et d'autres plantes qui m'étaient inconnues ; elles pouvaient avoir des vertus spéciales, mais je les ignorais. Je cherchai la cassave, racine qui sert de pain aux Indiens dans ces climats, et je ne la trouvai point. Je remarquai de grandes plantes de l'espèce des aloès et des cannes à sucre, ces dernières imparfaites et sauvages, faute de culture. Je me contentai de ces découvertes pour une première excursion, et je cherchai, en retournant chez moi, comment je pourrais reconnaître les qualités et la bonté des fruits et des plantes que je verrais. Mes réflexions n'aboutirent à rien. J'avais très peu observé la végétation pendant mon séjour au Brésil, et je n'avais aucune donnée pour me guider dans mes investigations. X Le lendemain 16, je repris le même chemin, et, avrès avoir été un peu plus loin que la veille, je vis la fin des savanes ou prairires, et j'entrai dans un pays boisé. Là, je trouvai des fruits de plusieurs sortes, surtout une grande abondance de melons sur le sol et de raisins sur les arbres. Les vignes s'élançaient d'un arbre à un autre, et leurs superbes grappes étaient en pleine maturité. Cette vue me causa la plus agréable surprise ; toutefois, instruit par l'expérience, je mangeai modérément de ce fruit. Je me rappelais avoir vu, pendant mon séjour en Barbarie, des esclaves anglais mourir de la dysenterie pour avoir mangé trop de raisins. J'imaginai cependant un excellent moyen de faire usage de ces grappes ; c'était de les faire sécher au soleil, à la façon des raisins dits de Corinthe. Je pensais, et je ne fus point trompé dans mon attente, qu'ils me fourniraient un alimentsain et agréable, quand je ne pourrais avoir des fruits dans leur fraîcheur. Je passai toute la soirée en ce lieu, et je ne pus retourner au logis pour la nuit. C'était la première fois que je couchais hors de chez moi, et j'eus recours à mon premier expédient : je grimpai dans un arbre. Je dormis très bien ainsi, et le matin je continuai ma course. Je lis environ trois à quatre milles, à en juger d'après la longueur de la vallée, et je me dirigeai toujours vers le N., ma vue étant bornée de côté et d'autre par des chaînes de collines. A la fin de cette marche, je trouvai un endroit découvert où le terrain semblait s'abaisser à l'O. et je vis un petit ruisseau, qui sortait du flanc du coteau le plus près de moi, couler dans la direction opposée, c'est-à-dire en plein E. Cette campagne me parut si fraîche, si fleurie, dans sa parure de printemps, que je pouvais me croire au milieu d'un jardin bien cultivé. Je m'avançai de quelques pas dans ce vallon délicieux ; je le contemplais avec un plaisir secret, bien que ce plaisir fût mêlé de pensées

mélancoliques. Je me disais : Tout cela m'appartient ; je suis roi, souverain seigneur de ce pays ; mes droits sur lui sont incontestables, et, si je pouvais le transporter dans une autre partie du monde habité, rien ne m'empêcherait d'en jouir et de le laisser à mes héritiers, de même que nos propriétaires anglais se transmettent leurs biens de père en fils. Autour de moi je voyais des cocotiers en abondance, et aussi des orangers, des citronniers et des limoniers, mais tous sauvages et portant peu de fruits, du moins en ce moment. Toutefois, non seulement les limons verts que je cueillis étaient d'un goût agréable, mais, en mêlant leur jus avec de l'eau, j'obtins une boisson extrêmement fraîche et salutaire. Je crus devoir faire une provision de raisins, de citrons et de limons, afin de l'emporter au logis, où je la mettrais en réserve pour la saison des pluies qui approchait ; je ramassai donc à une place une quantité de raisins, une plus petite quantité dans une autre, et, dans un troisième coin, je fis un tas de limons et de melons ; ensuite, je pris un peu de chaque fruit et je m'acheminai vers mon habitation, comptant revenir au vallon avec un sac ou ce que je pourrais avoir pour emporter le reste.

Je revins donc, après trois jours d'absence, à la maison (comme j'appellerai toujours maintenant ma tente et ma caverne) ; mais, en arrivant, je trouvai les raisins que j'apportais complètement gâtés ; les grains, à cause de leur poids et de leur nature juteuse, s'étaient écrasés et ne valaient plus rien ; quant aux citrons, ils étaient parfaits ; mais j'en avais très peu.

Le lendemain 19, muni de deux petits sacs, j'allai chercher ma récolte ; mais, en arrivant près de mon tas de grappes, si belles, si brillantes quand je les avais cueillies, je les vis toutes dispersées, foulées, jetées çà et là et la plupart mangées. Je supposai que ce dégât avait été fait par quelque animal ; mais quelle sorte d'animal, c'est ce que j'ignorais. Cependant, voyant l'impossibilité de les laisser en tas ou de les emporter dans des sacs, puisqu'elles seraient mangées dans le premier cas et gâtées dans le second, je pris un autre moyen, je les suspendis aux branches les plus élevées des arbres pour les laisser sécher au soleil, et je pris autant de citrons et de limons que je pus en emporter.

En revenant chez moi, je ne pouvais me lasser d'admirer la beauté et la richesse de cette vallée, et son heureuse situation à l'abri des orages, pourvue d'eau et de bois. Je pensai que j'avais planté ma tente dans le lieu le plus défavorable du pays ; et l'idée me vint de changer de demeure et de chercher, dans cette agréable partie de l'île, un emplacement aussi sûr, s'il était possible, que celui où j'étais maintenant.

Je me disais : . . . Je suis roi, souverain seigneur de ce pays (P. 92.)

Ce projet roula dans mon esprit assez longtemps, et j'y tenais beaucoup, l'agrément du lieu étant réellement une forte tentation. Cependant, lorsque j'examinai les choses de plus près, je considérai que j'étais établi sur le bord de la mer, où le sort pouvait jeter quelque autre malheureux ; et, malgré le peu de probabilité d'un tel événement, je ne devais pas, en me séquestrant au fond des bois et des vallées, renoncer à toutes chances, à tous moyens de délivrance. Pour concilier tout, je me fis une sorte de maison de plaisance dans ce vallon qui m'avait séduit, et je l'entourai d'une double haie aussi haute que je pouvais la faire, et renforcée par des pieux entre lesquels je mis de la bruyère et des branches d'arbres. Dans cette enceinte je dormais tranquille parfois deux ou trois nuits de suite, et j'y pénétrais par une échelle, comme dans mon ancienne demeure. Ainsi je possédais une maison sur la côte et une maison en pleine campagne. Ces travaux m'occupèrent jusqu'au mois d'août.

Je venais d'achever ma clôture et je commençais à jouir de mon travail, quand la saison des pluies me confina dans ma première habitation. J'avais, il est vrai, dans la seconde, une tente faite d'une voile de vaisseau et très bien tendue, mais là je n'avais pas une colline pour me garantir des orages, ni une caverne où je pusse me réfugief en cas d'averse extraordinaire.

Vers le commencement d'août j'avais donc fini ce que j'appelais ma maison des champs, et j'eus le plaisir de l'habiter. Le 3 août, les raisins que j'avais suspendus aux arbres me semblèrent parfaitement secs/ et ils l'étaient en effet. Je les décrochai, et j'eus raison ; car les pluies, qui ne tardèrent pas à venir, les auraient gâtés et m'auraient privé d'une partie de ma provision d'hiver. Je portai près de deux cents paquets de raisins dans mon magasin ; mais alors il commença à pleuvoir, et depuis ce jour (4 août) il plut jusqu'au milieu d'octobre plus ou moins, et souvent si violemment, que j'étais obligé de rester plusieurs jours de suite dans ma caverne.

Pendant cette saison il m'arriva, à ma grande surprise, une augmentation de famille. J'avais eu beaucoup de chagrin de la perte d'une de mes chattes qui m'avait quitté, ou plutôt que je croyais morte dans quelque coin ; mais un beau jour cet animal revint au logis avec trois petits. Je fus très étonné de l'aventure ; car j'avais, il est vrai, tué un chat sauvage, mais il m'avait paru très différent des nôtres. Du reste, les petits chats ressemblaient tout à fait à leur mère ; et comme sa compagne était une femelle, je trouvai le fait des plus étranges. De ces trois petits il me vint ensuite une si nombreuse postérité, que je fus obligé de les tuer, comme des bêtes nuisibles, et de les chasser loin de ma maison.

Du 14 au 25 août, pluie continuelle. Je ne pus sortir, et je me garantis le plus soigneusement possible de l'humidité. Pendant ma retraite je me trouvai un peu à court de vivres ; mais, en me risquant au dehors une ou deux fois, un jour je tuai une chèvre, et l'autre (le 26) je trouvai une grande tortue, et ce fut un régal véritable pour moi. Alors mes repas étaient ainsi réglés : je déjeunais avec une grappe de raisin ; un morceau de viande de chèvre ou de tortue grillée faisait mon dîner (car, à mon grand regret, je n'avais pas un seul vase pour faire bouillir, soit de la viande, soit autre chose), et quelques œufs de tortue me donnaient à souper.

Pendant cet emprisonnement je travaillais tous les jours deux à trois heures, à élargir ma cave, et, en creusant toujours par côlé, je

parvins jusqu'à l'extérieur, et je me fis une porte ou issue en dehors de ma muraille, par laquelle j'allais et venais. Mais je n'étais pas tout à fait rassuré de sentir ma retraite ainsi ouverte, ce qui rendait inutiles les précautions que j'avais prises. Toutefois, je n'avais aperçu aucune créature vivante qui fût à craindre, l'animal le plus grand que j'avais vu dans l'île étant la chèvre. ^

30 Septembre. — J'étais arrivé au malheureux anniversaire de mon naufrage. Je comptai les entailles que j'avais faites sur le poteau, et j'en trouvai trois cent soixante-cinq. Je consacrai ce jour à un jeûne solennel et à des actes de piété. Je me prosternai contre terre, le cœur pénétré d'une sincère humilité. Je confessai à Dieu mes péchés, je reconnus la justice de ses châtiments et je le priai de m'accordej merci par les mérites de Jésus-Christ. Je ne pris pas le moindre ra-

fpaîchissement pendant douze heures, et je mangeai seulement, après le coucher du soleil, une grappe de raisin et un morceau de biscuit ; ensuite je me mis au lit, en finissant la journée, comme je l'avais commencée, par une prière. Je n'avais pas observé un seul dimanche pendant l'année, parce que, n'ayant aucun sentiment religieux, j'omis bientôt de faire la septième entaille plus grande que les autres ; ainsi je ne distinguai plus les jours de la semaine. Cependant, après avoir fait le relevé général, je trouvai que j'avais été un an dans l'île, et je divisai cette année en semaines, en marquant chaque septième jour : il en manquait un sur la totalité. Bientôt après, mon encre commençant à diminuer, j'en usai avec plus d'économie ; je notai les seuls événements remarquables de ma vie, et je cessai d'écrire jour par jour les choses ordinaires.

Je reconnus les époques régulières de la saison des pluies et de la saison sèche, et je songeai à me prémunir pour leurs retours ; mais j'achetai mon expérience, et ce que je vais conter est une des épreuves les plus décourageantes que j'aie subies.

J'ai parlé de certains épis d'orge et de riz que j'avais été si surpris de voir pousser comme par miracle. Je crois qu'il y avait une trentaine de tiges de riz et peut-être une vingtaine d'épis d'orge. Je crus bien faire de semer ce grain après les pluies, et quand le soleil, s'éloignant de moi, entrait dans le solstice d'été. Je bêchai de mon mieux une pièce de terre avec ma pelle de bois, et, divisant ce champ en deux parties, je semai mon grain ; mais, tout en le semant, il me vint à l'esprit de ne pas confier le tout à la terre, parce que j'ignorais si j'avais bien choisi mon temps pour cette opération. Je conservai donc à peu près un tiers de mon grain, et ce fut une grande consolation pour moi d'avoir pris cette précaution, puisque toute ma semaille fut perdue. Le mois qui suivit fut sec, et les germes ne purent se développer avant le temps des pluies ; alors ils poussèrent comme s'ils venaient d'être semés. Lorsque je vis que ma première semence ne venait pas, ce que j'attribuais très naturellement à la sécheresse, je cherchai un terrain plus humide, pour faire une seconde expérience. Je bêchai un petit champ près de ma maison de campagne, et j'y semai le reste de mon grain en février, un peu avant l'équinoxe. Les mois pluvieux de mars et d'avril ayant amolli la terre ap es qu'elle avait reçu le grain, il poussa très bien et donna une bonne récolte ; cependant, comme il me restait peu de semence et que je voulus ne pas risquer tout ce que j'avais, je recueillis à peine un picotin de chaque sorte de grain ; mais cette expérience me rendait maître de LAsiii affaire ; je savais en quel temps il fallait semer, et que je pouvais voir dffux moissons par année.

ROBINSON CRUSOÊ

Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut très utile par la suite. Aussitôt que les pluies cessèrent et que le temps se raffermit, ce qui arriva vers le mois de novembre,j'allai visiter ma maison de campagne, où je trouvai toutes choses telles que je les avais laissées quelques mois auparavant. L'enceinte de haies doubles était parfaitement solide et intacte ; mais les pieux qui la composaient, et que j'avais coupés à des arbres voisins, avaient repris en terre et poussé de longs rameaux, de même que les saules étêtés. Je ne savais point à quelle espèce d'arbre ces boutures appartenaient ;

mais je fus très agrébalement surpris en voyant leur croissance. Je les taillai et tâchai de les rendre aussi égaux entre eux qu'il me fut possible. On aurait peine à croire combien ils devinrent beaux dans l'espace de trois ans ; ils ombragèrent alors mon enclos, bien qu'il eût vingt-cinq verges de diamètre, assez complètement pour m'offrir un abri dans la saison. Cela me donna l'idée de planter autour de mon ancien logement une haie formée de la même manière, à quatrevingts verges de mon premier rempart. Cette plantation réussit ; elle donna d'abord de l'ombre à mon habitation, ensuite el?e li' «'^^«♦''it de défense, comme je le dirai en s* us lieu.

Il me sembla que les saisons se divisaient, en ce pays, non en hiver et en été, comme en Europe, mais en saisons sèches et en saisons humides, lesquelles arrivaient ainsi : du milieu de février au milieu d'avril, temps pluvieux, le soleil étant alors dans l'équinoxe ; du milieu d'avril au milieu d'août, temps sec, le soleil étant au N. de la ligne ; du milieu d'août au milieu d'octobre, temps pluvieux, le soleil étant rentré dans son équinoxe ; du milieu d'octobre au milieu de février, sécheresse, le soleil étant au S. de la ligne.

Les saisons pluvieuses étaient plus ou moins longues, suivant les vents ; mais elles se divisaient en général comme je l'ai marqué, d'après mes observations. L'expérience m'avait appris le danger d'être exposé à la pluie ; je pris soin de me fournir d'avance des provisions nécessaires, afin de n'être pas obligé de sortir, et je restais au logis, autant que possible, pendant les mois humides. A cette époque je ne manquais pas d'occupations utiles et sédentaires. Je profitai de ma retraite forcée pour me faire bien des choses que je ne pouvais me procurer sans un travail persévérant. J'essayai notamment, à diverses reprises, de me faire un panier ; mais toutes les petites branches que je croyais propres à se tresser se trouvèrent si cassantes, que je ne pus rien en faire. Il était heureux pour moi que j'eusse pris, dans mon enfance, un grand plaisir à regarder travailler un vannier de notre voisinage. Je m'empressais, comme les petits garçons ne manquent point de le faire, à aider le vannier en lui apportant les objets dont il se servait, et j'observais très attentivement la manière dont il les mettait en œuvre ; parfois même je tentais de l'imiter. Je possédais ainsi une pleine connaissance du métier, et je n'avais besoin que des matériaux, quand il me vint à l'esprit que les rameaux de cet arbre, duquel j'avais tiré les boutures qui avaient poussé, seraient peut-être aussi flexibles que ceux du saule ou de l'osier. Je résolus d'en faire l'épreuve; en conséquence, dès le lendemain j'allai à ma maison de campagne, je coupai quelques-uns des plus petits rameaux des arbres de ma haie, et, les ayant trouvés tels que je les désirais, je retournai avec une hache en chercher davantage, ce qui fut très facile ; car il y avait une grande quantité de ces arbres. Je fis sécher mes branches dans ma haie ; quand elles furent en état de servir, je les portai à ma caverne, et, pendant la saison suivante, je fabriquai plusieurs paniers ou corbeilles, soit pour transporter de la terre ou d'autres choses, soit pour contenir différents objets. Ces ouvrages n'étaient pas d'un fini merveilleux ; mais ils étaient suffisants pour l'usage que j'en voulais faire, et par la suite je m'arrangeai de manière à en avoir toujours pour remplacer ceux qui s'usaient, en ajoutant à leur nombre. Je fis entre autres des paniers profonds et très forts, pour y serrer mon blé,

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au lieu de le mettre dans des sacs, si j'en récoltais jamais une grande quantité.

Après avoir surmonté cette difficulté en y employant un temps considérable, je songeai à me procurer deux autres choses nécessaires. Je n'avais, pour contenir des liquides, que deux barils presque pleins de rhum et quelques bouteilles de verre, la plupart de forme commune ; d'autres (celles qui provenaient des cases à liqueurs) de forme carrée. Je n'avais pas un seul vaisseau dans lequel je pusse faire la cuisine, hors un grand chaudron que j'avais tiré du navire, et qui, vu sa dimension, ne pouvait me servir à faire du bouillon ni à étuver un morceau de viande. Le second meuble que je désirais avoir était une pipe, et je regardais comme impossible d'en faire une ; mais je trouvai moyen d'y suppléer. Pendant l'été ou la saison sèche, je travaillai au second rang de ma haie et à des ouvrages de vannerie ; ensuite il survint une autre affaire qui me prit plus de temps que je ne croyais pouvoir lui en donner.

J'ai déjà parlé du désir que j'avais de voir l'île tout entière, et l'on sait que j'avais remonté le ruisseau, de la crique jusqu'à la vallée de ma maison de campagne. De là, j'avais vu la mer de l'autre côté de l'île, et je voulus, à mon prochain voyage, la traverser d'un bord à l'autre. Dans cette vue je pris mon fusil, une hache, les munitions nécessaires, plus deux biscuits et un paquet de raisins pour provisions de bouche, et je partis, suivi de mon chien. Arrivé à l'extrémité du vallon dans lequel était ma petite maison, je découvris la mer à l'O., et, le temps se trouvant extrêmement clair, je distinguai au loin une terre ; mais je ne pus reconnaître si c'était une île ou un continent ; je jugeai seulement qu'elle était très élevée et s'étendait de l'O. à rO.-S.-O., à une distance que j'estimai de quinze à vingt lieues.

J'ignorais quelle pouvait être cette contrée ; mais j'étais sûr qu'elle appartenait à l'Amérique, et, d'après mes observations, elle ne devait pas être fort éloignée des colonies espagnoles. Mais ce pays pouvait être habité par des sauvages, et si j'avais été jeté sur ses rives, au lieu d'avoir abordé mon île, j'aurais été dans une situation pire que celle où je me trouvais. Je me résignai donc à la volonté de Dieu, que je reconnaissais alors comme le dispensateur de toutes choses pour les meilleures fins, et je cessai de m'affliger vainement en souhaitant de ne pas être où j'étais.

D'ailleurs, en réfléchissant davantage, je me dis que, si cette terre appartenait aux colonies espagnoles, je verrais un jour ou un autre passer des vaisseaux dans ces parages. Et si cela n'était pas, ce que je voyais était le pays qui sépare l'Amérique espagnole du Brésil, pays .habité par les peuples sauvages les plus méchants : car ils sont an-

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thropophages, et ils massacrent et dévorent tous ceux qui tombent dans leurs mains. Après m'être tranquillisé l'esprit par ces raisonnements, je poursuivis mon voyage, et plus j'avançai, plus ce côté de l'île me parut au-dessus du mien. Les plaines découvertes ou savanes étaient ornées de fleurs et de plantes d'une variété charmante, et parsemées de bouquets de bois. Je vis quantité de perroquets ; je désirai en attraper un, afin de l'apprivoiser et de lui enseigner à me parler, et je parvins, avec un peu de peine, à prendre un de ces oiseaux tout jeune, en l'étourdissant d'un coup de bâton. Je le relevai je le fis revenir, et je l'emportai chez moi ; mais il fallut des années pour qu'il apprît à parler ; enfin cependant il m'appela par mon nom assez familièrement, et l'incident qui en résulta amusera le lecteur en son lieu.

Ce voyage fut pour moi une diversion très agréable. Je vis dans les basses terres beaucoup d'animaux ; les uns ressemblaient à des lièvres, d'autres à des renards, mais différents de ceux que j'avais vus ailleurs. J'en tuai quelques-uns, et ne pus me décider à les manger. Du reste je n'avais nul besoin de m'aventurer dans les essais de ce genre, puisque la nourriture ne me manquait point, et de très bonne nourriture, notamment des chèvres, des pigeons et des tortues. En joignant à ces viandes mes raisins secs, le marché de Leadenhall n'aurait pu mieux fournir une table, surtout pour un seul homme ; et si ma position était déplorable en un sens, j'avais néanmoins de grands motifs de rendre grâces à Dieu, puisque, loin d'être réduit à la privation d'aliments, j'en avais au contraire, de très abondants et même de très friands.

Je n'avançais pas de plus de deux milles par jour dans cette excursion ; mais je faisais tant de tours et de détours pour aller à la découverte, que j'arrivais toujours assez fatigué à la place où je me décidais à passer la nuit. Je couchais dans un arbre, ou bien je formais un rempart autour de moi en fichant des bâtons debout en terre, ou en les appuyant d'un arbre à un autre. Les bêtes fauves ne pouvaient arriver sur moi sans m'éveiller.

Lorsque j'arrivai au bord de la mer, je fus surpris de voir combien cette partie de l'île était plus agréable et plus riche que celle où le sort m'avait jeté. Une quantité prodigieuse de tortues couvrait le rivage, tandis que de mon côté je n'en avais trouvé que trois en dixhuit mois. Il y avait aussi un nombre infini d'oiseaux de plusieurs espèces, la plupart bons à manger ; mais je ne connaissais de nom que les pigeons^^

J'en aurais tué autant que j'aurais voulu, si je n'eusse été avare de ma poudre et de mon plomb ; et j'aimais mieux tuer une chèvre, si

BIBUOTHECA

k^ OffavianalS

cela était possible, parce que c'était une provision plus profitable. Cependant, bien que les chèvres fussent plus nombreuses de ce côté de l'île que du mien, il était plus difficile de les approcher, la campagne étant plate et unie, que lorsque je pouvais les guetter du haut des rochers.

Je trouvais en effet cette partie de l'île très supérieure à celle que j'habitais, et cependant je n'avais pas la moindre envie de déloger. Je m'étais accoutumé à mon domicile, et je me croyais en pays étrano-er sur ce nouveau rivage. Je continuai toutefois de suivre la

côte à peu près l'espace de douze milles au levant, et là je plantai un poteau pour me servir de marque, ayant le projet de diriger ma prochaine course à l'O. de ma demeure et de longer la côte jusqu'à ce que j'eusse retrouvé mon poteau, et par conséquent achevé le tour de l'île.

Je voulus revenir par un chemin différent de celui que j'avais suivi en allant, persuadé que je découvrirais toujours un assez grand espace pour voir de loin la place de mon premier logement ; en cela je me trompais. Après avoir fait deux ou trois milles, je me trouvai enfoncé dans une grande vallée entourée de collines toutes couvertes de bois, en sorte que je ne pouvais reconnaître ma route que par le soleil ; encore aurait-il fallu savoir la position exacte qu'il devait avoir suivant l'heure de la journée. Pour compléter ma détresse, le temps fut brumeux pendant trois à quatre jours que je restai dans cette vallée ; et, ne pouvant apercevoir le soleil, j'errais çà et là, triste et découragé. Enfin je fus obligé de revenir sur la côte chercher mon poteau, et de là je suivis la route que j'avais prise en allant. Je regagnai mon logis à petites journées, à cause de l'excessive chaleur et de la charge énorme que je portais.

Pendant ce voyage, mon chien surprit un jeune chevreau et le saisit. J'accourus et je tirai des pattes du chienlepauvrepetit animal. Je désirais l'emmener à la maison ; car, depuis longtemps je rêvais aux moyens d'avoir des chèvres domestiques, pour me nourrir quand mes munitions seraient épuisées. Je fis un collier que je passai au cou du chevreau, et, à l'aide d'une corde que j'avais fabriquée avec du fil à cordages et que je portais toujours sur moi, je parvins à le conduire jusqu'à ma maison de campagne, où je l'enfermai et le laissai, impatient que j'étais de me retrouver dans mon ancien logis après une absence de plus d'un mois.

Je ne puis exprimer avec quelle satisfaction je rentrai dans ma retraite et me couchai sur mon hamac. Ce petit voyage, pendant lequel j'avais mené la vie d'un vagabond, ne sachant le matin en quel lieu je poserais ma tête le soir, m'avait semblé si pénible, quema maison, comme il me plaisait de nommer mon gîte, me parut l'établissement le plus parfait. La comparaison me montra si bien la commodité et l'agrément de tout ce qui m'entourait, que je me promis de ne jamais m'en éloigner beaucoup, tantque ma destinée me fixerait dans cette île.

Je passai une semaine à me reposer, à me refaire, après une excursion si fatigante, et la plus grande partie de ce temps fut employée à construire une cage pour mon perroquet, déjà un peu apprivoisé et accoutumé à moi. Je songeai ensuite au pauvre petit chevreau que

ROBINSON CRUSOÊ

j*avais emprisonné dans mon enceinte du vallon, et je résolus de l'amener à la maison et de lui donner à manger. Je le trouvai où je l'avais laissé, et il ne pouvait en effet s'échapper ; mais il était à moitié mort de faim. J'allai couper des branches d'arbre et de buisson, et je les lui jetai par-dessus la haie. Dès qu'il eut mangé, je me disposai à l'attacher, comme je l'avais déjà fait, pour l'emmener. Cela n'était pas nécessaire : la faim l'avait rendu si docile, qu'il me suivit comme

un petit chien. Je continuai par la suite à le nourrir de ma main, et il devint si doux et si familier, qu'il fut admis parmi mes animaux domestiques et ne voulait jamais me quitter.

La saison pluvieuse de l'équinoxe d'automne était arrivée, et j'observai le jeûne du 30 septembre de même qu'au premier anniversaire. Deux ans s'étaient écoulés depuis mon naufrage, et je n'avais pas plus d'espoir d'être tiré de cette île que je n'en avais eu en l'abordant. Je passai cette journée en humbles et vives actions de grâces, pour les bontés infinies qui avaient adouci mon existence solitaire, et sans lesquelles j'aurais été si malheureux. Je remerciai Dieu d'avoir bien voulu me montrer que je pouvais jouir en ce lieu d'une félicité plus-

ROBINSON ORUSOÊ 103

grande peut-être qu'il ne m'eût été donné de la goûter au milieu du monde et de ses plaisirs ; d'avoir bien voulu compenser pour moi l'absence de société humaine par sa présence et les communications de sa grâce avec mon âme, me soutenant, me consolant, m'encourageant à compter sur sa providence ici-bas et à espérer en son éternelle présence dans la vie future.

Alors je sentais pleinement combien j'étais plus heureux dans mon existence actuelle, en dépit de toutes ces circonstances pénibles, que je ne l'étais en menant la vie maudite et abominable qui avait duré la plus grande partie de mes jours. Et alors aussi mes joies et mes chagrins changèrent de nature ; mes désirs, mes affections avaient d'autres objets, et mes délices présentes différaient complètement de celles que je pouvais ressentir au moment de mon naufrage et même dans le cours des deux années précédentes.

Jadis, quand je courais la campagne, soit pour chasser, soit pour aller à la découverte, le malheur de ma situation venait tout à coup peser sur mon cœur ; je me sentais défaillir en pensant à ces bois, à ces montagnes, à ces déserts au milieu desquels j'étais abandonné. Je me voyais prisonnier, renfermé par les barreaux et les verrous éternels de l'Océan, dans une solitude sauvage, sans espoir de délivrance. Dans les moments les plus calmes, ces pensées fondaient sur moi avec la violence soudaine d'un orage, et me faisaient pleurer et me tordre les mains comme un enfant. Souvent elles m'assaillaient pendant le travail ; alors je m'asseyais en soupirant, et je passais une ou deux heures immobile, les yeux fixés sur la terre. C'était ce qu'il y avait de pire pour moi. Je me trouvais mieuK quand un torrent de larmes se faisait passage et soulageait ma poitrine oppressée ; alors j'exprimais mes sentiments par des paroles, et, en exhalant ma douleur, je la rendais moins amère.

Mais maintenant de nouvelles idées occupaient mon esprit. Tous les jours je lisais la Bible, et j'appliquais à mon état présent les consolations qu'elle renferme. Un matin je me sentais bien triste, et j'ouvris le saint livre, à ces lignes : « Je ne te délaisserai, je ne t'abandonnerai jamais ». A l'instant je pensai que ces mots étaient écrits pour moi ; sans cela pourquoi se seraient-ils trouvés sous mes yeux justement quand je déplorais ma triste condition, quand je me croyais abandonné de Dieu et des hommes? Eh bien, dis-je, si Dieu ne m'abandonne point, peu m'importe que le monde entier m'oublie ; et si j'obtenais, au contraire, toutes les faveurs du monde en perdant la bénédiction de Dieu, il n'y aurait aucune compensation à ma perte.

En ce moment je fus bien convaincu que je pouvais être plus heureux dans cet état de solitude et d'abandon que je ne l'aurais été,

ROBINSON CEUSOfi

selon toutes les probabilités, dans aucune des carrières sociales que je pouvais suivre. J'étais prêt à remercier Dieu de m'avoir conduit dans cette île. Cependant quelque chose m'arrêtait ; je trouvais cette idée choquante ; les mots ne pouvaient sortir de ma bouche. « Seraistu assez hypocrite, me disais-je, pour remercier Dieu de t'avoir mis dans un état que tu peux essayer de supporter avec résignation, mais dont il est naturel (jue tu le pries de te délivrer? » Cette réflexion me

retint ; mais si je n'osai rendre grâces à Dieu de mon exil, je le remerciai sincèrement de m'avoir, par mes afflictions, ouvert les yeux sur les fautes de ma vie passée, de m'avoir enseigné à les déplorer, à me repentir. Jamais il ne m'arrivait d'ouvrir ni de fermer la Bible sans bénir le Ciel du fond de l'âme, pour avoir porté mon ami à mettre ce saint livre parmi mes effets sans avoir reçu à cet égard aucune demande de moi, et pour m'avoir ensuite permis de le sauver du naufrage.

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Dans cette disposition d'esprit je commençai ma troisième année ; et, si je n'ai pas fatigué le lecteur en détaillant mes travaux de cette année aussi minutieusement que ceux de la précédente, il peut néanmoins observer en général que je n'étais pas souvent oisif. J'avais réglé mes heures comme il suit : d'abord je consacrais à mes devoirs religieux et à la lecture de la Bible un certain temps, trois fois par jour ; ensuite j'allais à la chasse pour chercher ma vie, ce qui employait environ trois heures de la matinée, quand il faisait beau. Enfin, j'avais à mettre en ordre, à préparer pour la conservation, à faire cuire ce que j'apportais de provisions. Tout cela remplissait la plus grande partie de la journée ; d'ailleurs il faut remarquer que la force de la chaleur au milieu du jour ne me permettait pas de sortir ; je ne pouvais donc pas travailler plus de trois à quatre heures dans l'aprèsmidi. Parfois je permutais les heures du travail contre celles de la chasse, je travaillais le matin, et je sortais le soir avec mon fusil.

A la brièveté du temps que je donnais à mes travaux, on voudra bien ajouter leur extrême difficulté et la lenteur d'exécution qui résultaient du manque d'outils, d'habileté et de secours. Par exemple, je passai quarante-deux jours à faire une planche pour une longue tablette dont j'avais besoin dans ma cave, tandis que deux charpentiers, avec les instruments convenables, auraient coupé six planches sur le même arbre en une demi-journée.

Voici quel était mon procédé. Il me fallait d'abord couper un grand arbre, parce que j'avais besoin d'une grande planche : cet arbre, je fus trois jours à l'abattre et deux autres jours à l'ébrancher et à le réduire en un seul bloc. Je le diminuai des deux côtés, avec un travail infini, jusqu'à ce qu'il devînt assez léger pour être remué ; alors je le retournai et je rendis unie et lisse d'un bout à l'autre une de ses surfaces, après quoi je fis la même opération de l'autre côté ; et, à force de tailler et de raboter, j'obtins une planche de trois pouces d'épaisseur. On peut juger quelle besogne c'était pour moi ; mais la patience et l'industrie me conduisirent au succès, en cela et en bien d'autres choses. J'ai cité celle-ci simplement pour montrer comment si peu d'ouvrage me prenait un temps si énorme. En effet, ce qui eût été facilement achevé avec de l'aide et des outils ne pouvait l'être sans un laps de temps prodigieux, par un homme seul et privé des instruments les plus nécessaires. Néanmoins, on va voir que la persévérance me fit venir à bout de divers travaux indispensables dans ma situation.

J'étais alors aux mois de novembre et décembre, attendant ma récolte d'orge et de riz. Le champ que j'avais labouré pour ces grains n'était pas très grand, puisque, comme je l'ai dit plus haut, mes

semeaces n'étaient que d'un demi-picotin de chaque espèce, ayant perdu une récolte pour avoir semé avant la sécheresse. Maintenant la moisson promettait d'être belle ; mais soudain je fus menacé de la perdre une seconde fois par des ennemis de plusieurs sortes, contre lesquels il était difficile de la garantir. D'abord les chèvres et les bêtes fauves, que je nommais lièvres, ayant pris goût au blé, venaient s'ébattre sur le champ aussitôt que le grain était levé, et le tondaient de si près que l'épi ne pouvait se former. Je n'y vis d'autre remède que d'enclore promptement le champ d'une haie, ce qui me coûta beaucoup de travail. Toutefois ma terre labourée étant fort exiguë et assortie à la récolte, je lui fis une clôture suffisante en deux ou trois semaines. Je tirai sur les animaux qui venaient la ravager pendant le jour, et j'établis mon chien pour la garder la nuit, en l'attachant à un poteau près de la porte, où il aboyait presque sans relâche. Grâce à ces moyens, les ennemis désertèrent bientôt la place, le blé poussa très bien, et il commençait à mûrir.

Mais si les quadrupèdes ravageaient mon blé en herbe, les oiseaux furent bien près de me l'enlever totalement en grain. En allant visiter mon champ, pour savoir où en étaient les épis, je vis tout autour d'eux une foule d'oiseaux de mille espèces qui paraissaient attendre que je fusse parti. A l'instant je tirai sur la troupe (je ne sortais jamais sans mon fusil), et il s'éleva du milieu du blé une véritable nuée d'oiseaux. Cela me causa un vif chagrin ; car je prévoyais qu'en peu de jours toutes mes espérances seraient dévorées, que je serais enfin réduit à la famine et ne pourrais amener à bien une seule récolte. Que faire? je n'en savais rien. Cependant je résolus de ne point perdre mon blé, quand je devrais le garder nuit et jour. D'abord, je voulus voir le dommage déjà fait, et je trouvai beaucoup de grains mangés ; mais comme il était encore vert pour les oiseaux, la perte était moins grande qu'elle ne l'eût été sans cela, et ce qui restait valait bien la peine d'être sauvé.

J'étais debout à côté du champ, et je chargeais mon fusil ; pendant ce temps-là mes voleurs se tenaient dans les arbres d'alentour, comme s'ils attendaient le moment de mon départ, et ils l'attendaient en effet ; car je me mis en marche, en paraissant m'éloigner du champ, et, aussitôt qu'ils m'eurent perdu de vue, ils fondirent sur le blé. Je fus tellement irrité que je n'eus pas la patience de les laisser venir lous. Je savais que chacun des grains qu'ils mangeaient en ce moment me privait d'un picotin dans l'avenir ; ainsi donc, franchissant la haie, je fis feu derechef et je tuai trois maraudeurs. C'était ce que je voulais, et je les traitai comme on traite les voleurs en Angleterre, c'est-ô-dire que je les pendis pour servir d'exemple aux autres. Il

ROBINSON CRUSOÈ

Champ tant que Tépouvanlail y resta On np„t . •

chanté de mon succès ; et vers ifnn ." T k ''"' ^' '"= *»"

seconde mcsson, je recueillis mon blé? "™'"' '""""^ '^'^ '»

108 ROBINSON CRUSOÊ

J'étais bien empêché de n'avoir ni faucille ni faux pour le couper ; tout ce que je pus faire de mieux, ce fut de moissonner avec un des coutelas que j'avais sauvés du navire. Cependant, cette récolte n'étant pas considérable, je l'enlevai assez facilement. Je ne coupais juste que les épis, je les mettais dans un grand panier de ma façon, et je les égrenais ensuite avec mes mains. En dernier résultat, mon picotin de semences me produisit près de deux boisseaux de riz et un demi-boisseau d'orge, à vue d'œil, car je n'avais point de mesure.

Ce fut un grand encouragement pour moi, et j'espérai qu'avec le temps Dieu m'accorderait du pain de mon cru. Pourtant il se présentait d'autres difficultés avant d'arriver là. Comment pourrais-je moudre le grain pour en faire de la farine, et comment ôter le son de cette farine? Je n'en savais rien ; et, quand je l'aurais su, restait encore l'embarras de faire du pain avec cette farine, surtout de le faire cuire. Ces difficultés, jointes au désir d'avoir une provision plus grande afin d'assurer ma subsistance future, me décidèrent à ne point entamer cette récolte et à la conserver pour les semailles prochaines. En attendant, j'employai mes réflexions et mes heures de travail à tâcher d'avoir tout ce qui concernait l'importante affaire du pain. Je pouvais dire à la lettre que je travaillais pour gagner ma vie.

On est émerveillé de voir, et peu de gens ont, je crois, sérieusement considéré combien de choses sont nécessaires pour la production et les préparations diverses de ce seul objet de notre consommation, le pain. Moi, pauvre malheureux réduit aux simples ressources de la nature, je pensais à ces choses avec un découragement qui s'accroissait en même temps que les difficultés. Cependant, je m'en occupai depuis le moment où je recueillis ma première poignée d'épis, venus, comme je l'ai dit, d'une manière inattendue, jusqu'à cette dernière récolte.

D'abord je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de bêche pour la remuer. Je triomphai de cet obstacle en me servant d'une pelle en bois ; mais ce n'était là qu'un pauvre labourage, et mon instrument, après m'avoir coûté plusieurs jours de travail, dura moins longtemps parce qu'il n'était pas garni de fer comme les nôtres, et de plus remplissait mal son office. Je me contentai de ce résultat, faute de mieux. Quand le blé fut semé, n'ayant point de herse pour le recouvrir, je fus obligé de gratter la terre pour arriver au même but. Tandis que les épis croissaient et mûrissaient, j'eus le temps de penser à tout ce qui me manquait pour les défendre sur pied, les moissonner, les porter au logis, et séparer le grain de la paille. Il me manquait aussi un moulin pour le moudre, un crible pour passer la farine, du levain et du sel pour faire de la pâte avec cette farine.

enfin un four pour le cuire ; et cependant je vins à bout de fabriquer ou de remplacer toutes ces choses, et le blé devint un bien inappréciable pour moi. Je n'obtins tout cela qu'au prix de labeurs pénibles et persévérants ; mais ils étaient inévitables, et j'avais le temps suffisant pour les faire. Dans la division de mes heures, il y en avait un certain nombre dévolu chaque jour à ces travaux ; et comme j'étais décidé à ne rien consommer de ma récolte présente, j'avais six mois pour inventer et exécuter les ustensiles exigés pour les opérations diverses par lesquelles le blé devait passer avant de pouvoir me faire du pain.

Mais il me fallait préparer une plus grande pièce de terre. J'avais assez de grain pour ensemencer plus d'un acre ; et, avant d'entreprendre ce travail, je passai une semaiMe à me faire une pelle, qui

n'était pas très bonne et qui, par sa pesanteur, ralentissait mes mouvements. Cependant j'achevai l'ouvrage tant bien que mal, et je semai mon grain sur deux champs assez vastes, aussi près que possible de ma maison. Je les entourai d'une forte haie, dont les pieux étaient coupés sur ces arbres dont j'avais déjà fait usage pour cela, et qui croissaient par bouture, en sorte que j'étais sûr d'avoir au bout de l'année une haie vive à laquelle il faudrait peu de réparations. Cette besogne me prit trois mois pleins, parce que la plus grande partie de ce temps se trouvait dans la saison des pluies, où je ne pouvais sortir. Quand j'étais retenu au logis, je m'occupais des objets

110 ROBINSON CRCJSOÉ

dont je vais parler, en faisant remarquer toutefois que je me délassais de mes travaux en parlant à mon perroquet et en lui enseignant à parler. Bientôt il connut son nom et sut répéter assez distinctement: Jacquoi. Ce fut le premier mot que j'entendis prononcer dans l'île par un autre que moi. Ceci n'était pas un travail, mais une diversion qui me rendait le travail plus léger ; car j'avais sur les bras beaucoup d'affaires.

J'avais longtemps cherché les moyens de me faire des vases de terre, qui me manquaient extrêmement, et je ne savais comment m'y prendre. Toutefois, en considérant la chaleur du climat, je ne doutais point de la possibilité de faire sécher de la poterie au soleil, si je trouvais de l'argile pour la faire. Je pourrais au moins avoir des vases assez consistants pour contenir des choses sèches et qui devaient être conservées telles. J'en avais besoin pour le blé, la viande, etc. Je me proposai donc d'essayer de faire des vaisseaux aussi grands que possible, pour servir, comme des jarres, à renfermer ce qu'on voudrait.

Le lecteur aurait pitié, ou plutôt rirait de moi si je lui contais tous les essais maladroits que je fis en ce genre, combien de choses laides et informes sortirent de mes mains, et combien de fois mes vases tombèrent en pièces, la pâte n'étant pas assez ferme pour soutenir son poids, ou éclatèrent par la chaleur trop vive du soleil, auquel je les avais exposés trop frais ; combien de fois ils se brisèrent seulement en les transportant, soit avant, soit après avoir séché ; enfin comment, après avoir à grand'peine trouvé de la terre glaise, l'avoir enlevée, ensuite pétrie et travaillée, je ne pus faire plus de deux horribles choses (que je n'oserais appeler jarres) en deux mois de temps.

Toutefois, le soleil ayant durci très suffisamment ces deux vases, je les enlevai avec précaution, et je les mis dans des paniers d'osier que j'avais faits exprès pour leur servir de couverture. Je remplis le petit espace qui restait entre le panier et la terre avec de la paille d'orge et de riz. Ainsi j'eus deux vaisseaux propres à tenir au sec mon grain et peut-être ma farine.

Malgré mon échec dans la fabrication des grands vases, je réussis moins mal pour de plus petits objets, tels que des plats, des marmites, des cruches, enfin tout ce que je pus façonner à la main. La chaleur du soleil donna à tout cela la cuisson convenable.

Mais je n'avais pas atteint mon but principal, celui d'avoir un vase qui contînt des liquides et supportât le feu : aucun de ceux-là ne le pouvait. Quelque temps après j'avais fait un grand feu pour apprêter ma viande, et quand je retirai les charbons, n'en ayant plus besoin, je trouvai au milieu du foyer un tesson de ma nouvelle

EOBINSON CRUSOâ

poterie, devenu aussi dur que de la pierre et rouge comme une brique. A cette vue, je fus agréablement surpris, et je pensai à l'instant qu'un vase entier pourrait aussi bien cuire de cette manière qu'un fragment de vase.

J'étudiai les meilleurs moyens de conduire le feu pour la cuisson d'un certain nombre de pots de terre. Je n'avais aucune idée, ni de la construction d'un four à briques, ni de la matière dont se compose le vernis que les potiers mettent sur leurs ouvrages ; je ne savais pas qu'ils emploient le plomb à cet usage. Je me bornai à placer trois grandes criiches les unes près des autres, et au-dessus d'elles des

pots moins grands ; puis je couvris et j'entourai la pyramide d'un feu de bois très ardent. J'alimentai ce feu de tous côtés, jusqu'à ce que les pots devinssent rouge clair, sans se fêler. Je les laissai cinq à six heures dans cette chaleur, et l'un d'eux sembla près, non d'éclater, mais de couler, le sable mêlé dans l'argile ayant fondu, ce qui aurait produit du verre si j'eusse continué de le chaufTer. Je diminuai mon feu par degrés ; les vases perdirent petit à petit leur rouge ardent, et je veillai toute la nuit pour que le feu ne s'éteignît pas trop vite. Le matin je me vis possesseur de trois bonnes, sinon de trois belles cruches, et de deux autres pots de terre, aussi durs que je pouvais le désirer ; l'un d'eux avait même un vernis parfait, produit par la vitrification commencée du sable.

112 ROBINSON CRUSOE

Après cette expérience, il n'est pas nécessaire de dire que je ne manquai d'aucune sorte de vaisselle dans mon ménage ; mais je dois avouer que la forme n'en était pas très régulière, et l'on n'en sera pas surpris. Je n'y mettais pas plus d'art que les petits garçons n'en mettent à faire des pâtés de terre grasse, et les femmes à imiter avec la pâte de leurs poudings les pièces de pâtisserie.

Jamais on n'éprouva pour une chose aussi vulgaire une joie égale à la mienne, quand je fus venu à bout de me faire un pot de terre allant au feu. J'eus beaucoup de peine à attendre qu'il fût refroidi, pour le remettre chauffer avec de l'eau et de la viande, et faire du bouillon. L'opération réussit très bien, et j'eus un excellent potage, bien qu'il me manquât du gruau et d'autres ingrédients qui l'auraient rendu parfait.

Je songeai ensuite à me pourvoir d'un mortier ou d'un instrument quelconque pour piler mon blé ; car il ne pouvait être question de construire, avec une seule paire de bras, une machine aussi compliquée qu'un moulin ; il s'agissait seulement de le remplacer. De tous les métiers du monde celui de tailleur de pierres m'était le plus étranger ; d'ailleurs je n'avais aucun des outils nécessaires à ce genre de travail. Je passai plusieurs jours à chercher une pierre assez grande pour être creusée en forme de mortier, et je n'en trouvai point, excepté celles qui composaient le roc vif, et que je ne pouvais ni couper ni tailler; de plus, les rochers de l'île étaient d'une nature poreuse, et ils n'avaient pas la consistance suffisante pour l'usage que j'en voulais faire. Après bien du temps perdu à chercher une pierre, je me décidai à me servir d'un bloc de bois dur, beaucoup plus facile à trouver.

Je pris le plus grand que je pusse transporter, je l'arrondis extérieurement avec ma hache, et ensuite à l'aide du feu je le creusai, de même que les naturels du Brésil creusent leurs canots. Ce travail fut très long, et je formai après cela un grand pilon en bois de fer et rangeai le tout pour m'en servir à la première moisson, comptant bien cette fois moudre ou plutôt piler mon grain en farine et m'en faire du pain.

Il me fallait encore un tamis pour passer la farine et la séparer du son. Sans cela je n'aurais pu faire du pain. C'était une chose très difTicile et qui me parut telle même en projet. Je manquais pour cela des principaux matériaux, notamment d'un fm canevas ou d'un tissu de crin à travers lequel la farine pût passer ; cette difficulté m'arrêta plusieurs mois, et je ne savais réellement que faire. Je n'avais point de linge, ou du moins, ce qui m'en restait n'était plus que des haillons; j'avais du poil de chèvre, mais je n'aurais su ni le filer ni le tisser^

et, quand je l'aurais su, je n'avais pas les outils du métier. Cependant, à force de chercher, je m'avisai d'un expédient. J'avais, parmi les efïets des matelots que je tirai du navire, quelques cols et cravates de calicot ou de mousseline; avec des morceaux de ces cravates je fis trois petits tamis assez convenables pour cet usage ; je m'en servis pendant quelques années. Je dirai ensuite comment je les remplaçai.

Le premier point à considérer après ceux-ci était la manière de faire le pain, une fois que j'aurais la farine : d'abord je n'avais point de levain et aucun moyen de m'en procurer ; je ne m'en embarrassai donc pas longtemps. Mais j'étais fort en peine pour le four. Enfin je trouvai un expédient pour cela comme pour le reste. Je fis de grands vases de terre, très larges et peu profonds, c'est-à-dire ayant deux pieds de diamètre et environ neuf pouces de profondeur. Je les fis passer au feu, comme les marmites, et je les mis à part ; ensuite, quand j'avais besoin de faire cuire du pain, je faisais un grand feu sur mon âtre, que j'avais pavé de briques façonnées et cuites par moi, mais qui n'étaient pas parfaitement carrées. Quand le bois était réduit en tisons et en charbons ardents, je les parsemais sur le foyer, de manière qu'il en fût tout couvert, et je les laissais assez de temps pour chauffer excessivement la place ; alors je retirais la braise, je la remplaçais par mes pains, que je couvrais avec un des plats de terre ; puis j'amassais des charbons tout autour du plat, afin de maintenir et d'augmenter la chaleur intérieure. Je fis de la sorte, aussi bien qu'avec le meilleur four du monde, mes pains de farine d'orge, et je devins en outre un très bon pâtissier. Je me faisais différents gâteaux et des poudings de riz ; mais point de pâtés, parce que je n'avais rien à mettre dedans, excepté de la viande de chèvre ou d'oiseaux.

On ne s'étonnera pas si je dis que toutes ces choses m'occupèrent pendant la presque totalité de ma troisième année de séjour dans l'île ; mais il faut observer que, dans les intervalles de ces divers travaux, j'avais eu ma nouvelle récolte et mes affaires intérieures à conduire. Je cueillis mon blé dans la saison, je le portai au logis comme je pus et le laissai en épis dans mes grands paniers, en attendant que j'eusse le temps de l'égrener ; car je n'avais ni aire ni fléau pour le battre.

L'augmentation de ma provision de blé m'obligea réellement d'élargir mes greniers. Ma récolte m'avait donné vingt boisseaux d'orge et autant de riz, même davantage ; je me décidai donc à en faire usage ; d'ailleurs, depuis quelque temps, ma provision de pain était finie, et j'étais bien aise aussi de voir quelle quantité pouvait suffire à ma consommation d'une année; afin de semer seulement une fois l'an.

ROBINSON CRUSOfi

Il se trouva en dernier résultat que mes quarante boisseaux d'orge et de riz étaient plus que je ne pouvais consommer dans l'année ; ainsi je résolus de semer, tous les ans, la même quantité de grains que j'avais semée la dernière fois, espérant que cela suffirait amplement pour me fournir de pain, etc.

Pendant que je vaquais à ces soins, mes pensées se portèrent plus d'une fois sur la terre que j'avais aperçue de l'autre rivage de l'île, et je souhaitais au fond de l'âme de trouver les moyens d'aborder cette terre inconnue, imaginant que je pourrais peut-être me rapprocher ainsi du continent des pays habités.

Mais je ne songeais pas du tout aux dangers ^ue pouvait entraîner cette nouvelle position ; je ne songeais pas à la possibilité de tomber dans les mains des sauvages, plus méchants que les tigres et les lions d'Afrique. Cependant je savais que les naturels de la côte des Caraïbes étaient cannibales, et, d'après le degré de latitude où j'étais, je ne devais pas me trouver loin de cette côte. En supposant même que les peuples parmi lesquels je me trouvais ne fussent point cannibales, il était probable qu'ils me tueraient, comme ils avaient tué bien d'autres Européens, lesquels n'étaient pas ainsi que moi isolés et presque sans défense, mais en troupe de dix ou de vingt hommes. Toutes ces considérations devaient s'offrir à mon esprit et s'y présentèrent plus tard ; mais alors elles ne se mêlèrent nullement à mes méditations, et ma tête s'exalta avec une ardeur singulière par le projet de visiter cette rive lointaine.

Ue me serais alors trouvé bien heureux d'avoir mon petit Maure et

le bateau à voile latine avec lequel j'avais fait plus de cinq cents lieues sur la côte d'Afrique. Mais c'était là un vain souhait ! Je me ressouvins alors de notre chaloupe qui avait été jetée, comme je l'ai dit, assez avant sur le rivage, au commencement de la tempête, cause de notre perte. Cette chaloupe était encore à la même place, mais non dans la même position. La force des vagues et du ventl'avait jetée presque sens dessus dessous contre un banc de sable très élevé, et elle se trouvait à sec. Si j'avais été aidé, j'aurais pu la radouber et la lancer en mer, et elle était assez bonne pour me conduire aisément au Brésil. Mais j'oubliais que je n'étais pas plus capable de la remuer ou de la retourner que de retourner l'île. Cependant j'allai dans le bois tailler des leviers et des rouleaux, et je les apportai près de la barque, résolu de voir ce que je pouvais faire. Je supposais que, s'il m'était possible de la remettre sur sa quille et de la raccommoder, cela ferait une embarcation assez solide pour m'aventurer dessus en pleine mer.

Je n'épargnai pas mes peines pour ce travail infructueux, et j'y passai trois à quatre semaines. Enfm, reconnaissant l'impossibilité de faire mouvoir la chaloupe avec mon peu de force, j'avais essayé de creuser le sable pour la miner et la faire glisser, ayant eu soin de placer sur son chemin des rouleaux de bois, afin de la guider dans sa chute. Mais, quand j'eus achevé ces préparatifs, il me fut impossible de soulever la chaloupe, même de passer mes leviers par-dessous, et bien moins encore de la pousser dans la mer. Toutefois, si j'abandonnai toutes mes espérances de ce côté, mon désir de m'aventurer sur l'Océan, loin de diminuer, augmenta en proportion des obstacles qu'il rencontrait.

Enfin il me vint à l'esprit d'essayer de construire un canot ou pirogue, de même que les naturels de ces climats savent en construire sans outils, et on pourrait presque dire sans main-d'œuvre, en se servant du tronc d'un grand arbre. Je jugeai cela non seulement possible, mais facile, et l'idée de ce travail me sourit extrêmement ; en effet, j'avais, pour le faire, beaucoup plus de ressources que n'en possèdent les Nègres ou les Indiens. Cependant je ne considérais point les inconvénients qui m'étaient particuliers, par exemple le manque de bras pour lancer le canot quand il serait fait ; et c'était là une difficulté plus insurmontable que toutes celles qui tenaient au défautd'instruments. A quoi pouvait me servir de choisir un arbre, de le couper à grand'peine et de lui donner avec mes outils la forme extérieure d'un bateau, ensuite de le brûler dans l'intérieur pour le creuser et le rendre complet, si, après tout ce labeur, je devais le laisser là où je l'aurais confectionné, sans pouvoir le mettre à la mer?

On pourrait croire que ces dernières réflexions me seraient venues à l'esprit pendant mes travaux pour la construction de mon canot, et que je me serais demandé comment je le lancerais à la mer. Mais non ; mes pensées étaient si entièrement fixées sur mon voyage dans cette embarcation, que je ne songeais nullement à la manière de lui faire quitter la terre ; et il était en réalité plus facile pour moi de le conduire à trente lieues en mer que de lui faire parcourir les trente verges de terre qui le séparaient du bord.

J'entrepris cet ouvrage aussi étourdiment que si j'eusse été privé de ma raison. Ce dessein me plaisait, et je ne mis pas en question les moyens de l'exécuter. Ce n'est pas que la difficulté de lancer ma barque ne se fût présentée plus d'une fois à mon esprit ; mais j'arrêtais à l'instant mes demandes sur ce point par cette folle réponse : Achevons d'abord le canot ; je suis sûr de trouver ensuite le moyen d'en faire usage.

Cette conduite étaitextravaganteet présomptueuse; maismonimagination l'emporta sur ma raison, et je me mis à l'œuvre. J'abattis un ■cèdre si grand, que Salomon n'en eut peut-être pas un semblable pour la construction de son temple. Il avait cinq pieds dix pouces dans la partie la plus rapprochée des racines, et quatre pieds onze pouces ^ la hauteur de vingt pieds, où le tronc commençait à diminuer et à se diviser en plusieurs branches. Ce ne fut pas sans une peine infinie que je parvins à abattre ce cèdre. Je passai vingt jours à le couper au pied, et quatorze jours à élaguer ses branches et sa large tête. Après cela, je fus près d'un mois à donner au tronc ainsi dépouillé la forme extérieure d'un bateau, telle qu'il devait l'avoir pour flotter sur l'eau sans pencher d'un côté ni de l'autre. Il me fallut encore trois mois •pour creuser l'intérieur et achever mon ouvrage ; il est vrai que je fis ce dernier travail sans le secours du feu et simplement avec le ciseau et le maillet. Enfin, à force de patience, je formai une très belle pirogue, assez grande pour porter plus de vingt hommes, par consé- <îuent pour me porter avec toute ma cargaison.

Quand mon travail fut terminé, je l'admirai avec délices. En effet, de ma vie je n'avais vu d'aussi grandes pirogues taillées dans un seul arbre. Sans doute elle m'avait coûté bien des coups de hache et de marteau ; mais il ne restait plus enfin qu'à la mettre à flot, et, si je fusse venu à bout de ce dernier point, j'aurais probablement risqué le voyage le plus fou, le plus impossible à exécuter qui ait jamais été entrepris.

Mais toutes mes inventions pour lancer ma barque furent sans succès, malgré les travaux infinis qu'elle avait exigés. Le canot était eulement à cent verges de la mer ; et le plus grand obstacle, c'était

que la côte s'élevait en colline du côté de la petite baie. Je voulus y remédier en adoucissant la pente par le moyen de ma bêche ; cette besogne fut prodigieusement longue et pénible. Cependant, qui pourrait épargner temps et peine lorsqu'il s'agit de sortir de captivité? Quand le chemin fut préparé, je ne me trouvai guère plus avancé, car , il m'était aussi impossible de remuer le canot que la chaloupe. Alors

je mesurai la distance qui séparait mon petit bâtiment du rivage, et je me décidai à creuser un canal pour amener la mer vers la barque, ne pouvant conduire celle-ci vers la mer. Avant de commencer ce nouvel ouvrage, je considérai l'étendue et la profondeur que devait avoir mon bassin, et les moyens que j'emploierais pour disposer de la terre enlevée ; en réfléchissant sur tous ces points, je vis qu'avec le nombre de bras que j'avais à mon service, c'est-à-dire les miens tout seuls, il faudrait dix à douze ans pour terminer l'entreprise. En effet, la hauteur de la côte exigeait que mon canal eût au moins vingt

pieds de profondeur à son extrémité supérieure. Je fus donc forcé, à mon extrême regret, d'abandonner cette tentative.

Je fus profondément mortifié de cette déconvenue, et je compris, mais plus tard, la folie de commencer une entreprise sans en avoir calculé tous les frais et s'être assuré qu'on possède les moyens de l'exécuter.

Au milieu de ce grand travail je vis la fm de ma quatrième année de séjour dans l'île, et je chômai cet anniversaire, de même que les premiers, avec le sentiment d'une dévotion consolante. L'étude constante de la parole de Dieu, avec l'assistance de sa grâce, m'avait donné de nouvelles notions sur toutes choses. Maintenant le monde m'apparaissait comme un pays lointain, avec lequel je n'avais aucun rapport de crainte ou d'espérance. Séparé du reste des hommes, probablement à jamais, je regardais la société humaine comme nous la regarderons peut-être dans une autre vie, c'est-à-dire comme un état duquel nous sommes sortis après en avoir fait partie. Je pouvais adresser au monde ces paroles d'Abraham au mauvais riche : « Un immense abîme est ouvert entre moi et toi ».

En effet, j'étais à l'abri de toutes les souillures du monde; je n'avais à craindre ni les tentations de la chair, ni la convoitise des yeux, ni l'orgueil de la vie. Je n'avais rien à envier, puisque je possédais tout ce qui pouvait me procurer quelque jouissance. J'étais seigneur et maître de tout ce territoire, je pouvais me proclamer moi-même roi, empereur de tout le pays dont j'avais pris possession. Point de rivaux, point de compétiteurs pour me disputer la souveraineté ou la partager avec moi. Je pouvais faire venir du blé en assez grande abondance pour en charger des navires ; mais cela ne m'était pas nécessaire ; aussi j'en semais seulement la quantité exigée pour ma subsistance. J'avais des tortues plus que je n'en avais besoin, une seule me fournissant à manger pour longtemps. J'aurais eu dans mes bois de quoi bâtir une flotte, et mes vignes m'auraient donné assez de vin ou de raisins secs pour la charger.

Mais je n'attachais aucun prix aux choses qui ne servaient pas à mon usage ; une fois tous mes besoins satisfaits, le reste m'était indifférent. Si j'avais tué plus de gibier que je ne pouvais en manger il aurait fallu le laisser à mon chien ou aux bêtes de proie ; si j'avais semé trop de grain pour ma consommation, il se serait gâté ; les arbres que j'abattais se pourrissaient sur terre, puisque je ne m'en servais que comme combustible et pour faire cuire mes aliments.

En un mot, la nature et l'expérience me montrèrent, après de justes réflexions, que les meilleures choses ne sont bonnes pour nous qu'autant qu'elles peuvent servir à notre usage, et que, de tout ce que

ROBINSON CKUSOÉ 119

nous amassons, nous ne pouvons tirer rien au delà de notre jouissance personnelle. L'avare le plus sordide eût été corrigé s'il se fût trouvé à ma place ; car je disposais d'une infinité de choses dont je ne savais que faire. Je n'avais aucun souhait à former, excepté pour des objets comparativement frivoles, néanmoins d'une grande utilité pour moi.

J'avais, comme je l'ai dit, un peu de numéraire, environ trente-six livres sterling, en monnaie d'or ou d'argent. Hélas ! cette triste et misérable substance était oubliée dans un coin ; je n'en pouvais rien faire, et je pensai bien souvent que j'aurais échangé une poignée de ces pièces contre une grosse de pipes à fumer ou une meule h moudre mon blé ; j'aurais même donné le tout pour la valeur de douze sous en graines de navets et de carottes d'Angleterre, une poignée de pois et de haricots, et une bouteille d'encre.

Mais, dans ma position, je ne pouvais tirer le moindre avantage de cet argent, et il resta dans un tiroir, où il se rouilla par l'humidité de la caverne, dans les saisons pluvieuses. Si le tiroir eût été rempli de diamants, je n'y aurais pas fait plus d'attention.

Maintenant j'avais rendu mon existence beaucoup plus douce qu'elle ne l'était d'abord, et beaucoup plus supportable pour mon esprit et pour mon corps. Souvent je me mettais à table, plein de reconnaissance, et j'admirais la main de Dieu, qui avait ainsi pourvu à ma subsistance dans le désert. J'appris à envisager la face brillante plutôt que le côté sombre de ma situation, et mes jouissances plutôt que mes privations. Cette disposition me donnait de secrètes consolations, que je ne puis exprimer, et que je consigne ici pour servir d'exemple à ceux qui ne jouissent pas en paix des biens que le Ciel leur accorde, parce qu'ils voient et convoitent des choses qu'ils n'ont point. Tous nos murmures à propos de ce qui nous manque viennent, selon moi, de notre ingratitude pour ce que nous possédons.

Une autre réflexion me fut extrêmement utile, et le serait sans doute à ceux qui se trouveraient dans une détresse semblable à la mienne. Je comparais mon état présent à celui qui semblait, au premier moment, devoir être mon partage, et qui l'eût été si la Providence divine, dans toute sa bonté, n'avait pas miraculeusement ordonné que le navire fût jeté assez près du rivage pour me permettre non seulement de l'aborder, mais d'en tirer tant d'objets nécessaires, des outils pour travailler, des armes pour me défendre, de la poudre et du plomb pour tuer des animaux et me nourrir de leur chair.

Je passai des heures, même des jours entiers, à me représenter sous les plus vives couleurs ce que j'aurais fait si je n'avais rien tiré du

vaisseau. Je n'aurais pu rien me procurer à manger, hors du poisson

et des tortues ; et comme je restai très longtemps sans avoir aucune de ces dernières, je serais mort de faim, ou j'aurais vécu en véritable bête sauvage ; car, en supposant que j'eusse trouvé moyen de tuer une chèvre ou un oiseau, je n'aurais pu les dépouiller, les découper, ni ôter leurs entrailles ; j'aurais été forcé de les déchirer et de les ronger avec mes ongles et mes dents.

Ces réflexions me faisaient mieux sentir la bonté de la Providence envers moi, et me rendaient tous les jours plus reconnaissant de mon état présent, malgré les peines qui l'accompagnaient. Je recommande surtout cette partie de mon livre à l'attention de ces personnes qui, dans leurs infortunes, ont coutume de dire : « Est-il une affliction égale à la mienne? » Que ces personnes considèrent le sort de mille autres, qu'elles considèrent celui qu'elles auraient pu avoir ellesmêmes, si la Providence l'avait jugé à propos, et elles cesseront de croire leur malheur sans pareil.

Une autre réflexion soutenait mes espérances. Je comparais ma condition actuelle avec celle que j'avais méritée, et que j'avais lieu d'attendre de la Providence. J'avais mené une vie déplorable, dénuée de toute connaissance et de toute crainte de Dieu. Mes parents m'avaient bien élevé ; ils avaient fait tous leurs efforts pour m'inculquer les premières notions religieuses et m'enseigner à craindre Dieu et à remplir les devoirs qu'il impose à ses créatures. Mais, hélas ! en tombant si jeune parmi des gens de mer, les moins religieux de tous les hommes, bien qu'ils soient exposés plus que d'autres à sentir les effets directs de la puissance divine, je perdis le peu de foi que je conservais ; ce sentiment s'éteignit par les railleries de mes camarades, et se changea en un certain mépris du danger qui tient à l'habitude de voir la mort de près.

Enfin une longue privation de conversation honnête et morale avait si bien détruit tout ce qui était réellement bon chez moi, que, dans les grâces du Ciel les plus inattendues, telles que ma fuite de Salé, le secours que je reçus en mer par le capitaine portugais, mon heureux établissement au Brésil, la réception de ma cargaison en Angleterre, et d'autres circonstances semblables, je n'eus pas une seule fois les mots « grâce à Dieu », ni sur les lèvres, ni dans le cœur ; et, au moment de ma plus grande détresse, je ne pus trouver aucune prière, aucune parole à adresser à Dieu, pas même cette exclamation : « Seigneur, ayez pitié de moi ! » Jamais le nom du Seigneur ne sortit de ma bouche que pour jurer et blasphémer.

Pendant plusieurs mois le souvenir de ma vie passée pesa lourdement sur mon âme, comme je l'ai déjà dit ; mais quand je considérais avec quelle bienveillance particulière Dieu m'avait protégé

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depuis mon arrivée en cette île, et que, loin de me punir comme le méritaient mes iniquités, il avait si abondamment pourvu à mes besoins, cela me faisait espérer que mon repentir était accepté et que Dieu avait encore des miséricordes en réserve pour moi.

Ces réflexions disposèrent mon esprit non seulement à se résigner à la volonté divine par rapport à ma condition présente, mais encore à la remercier de m'y avoir placé, de m'avoir conservé la vie et accordé, au lieu des châtiments que devaient attirer mes péchés, tant de grâces inespérées dont je devais la remercier tous les jours, surtout de ce pain quotidien qu'une foule de chances merveilleuses m'avaient enfin assuré. J'avais été réellement nourri par un miracle aussi grand que celui des corbeaux qui apportaient des pains au prophète Élie, ou, pour mieux dire, j'avais été nourri par une suite de miracles. Je pensais encore que, parmi tous les lieux inhabités du globe, je ne pouvais être abandonné sur une terre qui réunît autant de conditions favorables à mon existence que j'en trouvais dans mon île. Si j'étais privé, à mon grand regret, de tous les liens sociaux, en récompense aucun animal féroce ne menaçait ma vie, aucune plante vénéneuse ne m'offrait d'aliment nuisible ; il n'y avait point de sauvages pour me massacrer et me dévorer. Bref, si ma vie était, sous quelques rapports, pleine de tristesse, elle avait des jouissances propres à me montrer la bonté de Dieu envers moi et les soins qu'il me prodiguait. Après avoir pesé avec impartialité toutes ces choses, je pris mon parti et je cessai de m'affliger.

Il y avait assez longtemps que j'étais dans cette île pour que plusieurs des objets que j'avais apportés du navire fussent consommés et usés ; mon encre, je l'ai dit, était finie, sauf un petit reste que j'avais étendu plus d'une fois avec de l'eau, et qui devint enfin aussi blanc que le papier. Tant qu'elle dura, je m'en servis pour noter chaque mois les jours dans lesquels il m'arrivait quelque chose d'important.

En remontant dans le passé, je trouvai une singulière concordance entre les jours marqués pour moi par des événements divers ; et si j'avais été enclin à la superstition des jours heureux ou malheureux, cette concordance m'aurait frappé, non sans raison.

D'abord mon départ du logis paternel, pour m'embarquer à HuU et commencer ma carrière d'aventurier, et ma capture par le corsaire de Salé tombèrent le même jour de l'année. J'échappai au naufrage du bâtiment dans la rade d'Yarmouth, et je m'enfuis de Salé le même jour. Enfin, le 30 septembre, le vingt-sixième anniversaire de ma naissance, je fus sauvé miraculeusement et jeté sur mon île ; ainsi ma vie de péché et ma vie de solitude commencèrent le même iour.

La première de mes provisions qui s'épuisa après mon encre, ce fut mon pain, c'est-à-dire le biscuit que j'avais apporté du vaisseau. Je l'avais ménagé à l'excès, me réduisant à un gâteau par jour pendant plus d'un an ; ce qui n'empêcha pas que je n'en fusse privé depuis près d'une année quand je récoltai du blé de mon cru. C'était un bienfait inappréciable du Ciel, ce grain ayant été conservé d'une manière miraculeuse.

Mes habits s'usèrent aussi très rapidement. Quant au linge, depuis longtemps je n'avais plus que quelques chemises de matelots que je conservais précieusement, parce que souvent je ne pouvais supporter aucun autre vêtement : heureusement il s'en trouva quatre douzaines dans les coffres de mes camarades; il y avait encore deux ou trois grosses capotes de marins ; mais elles étaient trop chaudes pour que je pusse les porter. Cependant, malgré l'extrême chaleur, je ne pouvais me passer d'habits, même quand j'aurais pu me résoudre à aller tout nu, chose dont la seule pensée me révoltait, bien que je fusse entièrement seul. La raison qui m'empêchait d'aller sans aucun vêtement était l'ardeur du soleil, qui souvent était assez violent pour cautériser ma peau. Lorsque j'avais une chemise, je sentais moins les rayons brûlants, et l'air, en s'insinuant entre mon corps et la toile, produisait un mouvement qui me donnait un peu de fraîcheur. Je ne pouvais pas non plus aller au soleil sans chapeau ni bonnet : à l'instant, les rayons qui donnaient à plomb sur moi me causaient un violent mal de tête, et le mal cessait quand je mettais un chapeau.

Par toutes ces raisons je jugeai à propos de faire une revue des haillons qui me restaient, et que j'appelais ma garde-robe. Toutes les vestes étaient usées, et il s'agissait d'essayer d'en faire d'autres avec les capotes ou surtouts que j'avais mis de côté et quelques autres matériaux. Me voilà donc devenu tailleur, ou plutôt raccommodeur de vieilles bardes ; en effet, je faisais de pitoyables ouvrages. Cependant je parvins à me façonner trois vestes qui pouvaient durer assez longtemps, du moins je l'espérais. A l'égard des pantalons ou culottes, mes essais, pour le moment, furent misérables.

J'ai dit que je conservais les peaux de toutes les bêtes que je tuais, les quadrupèdes s'entend. J'étendais d'abord ces peaux sur des bâtons, au soleil, et elles devinrent si sèches et si dures, qu'elles n'étaient bonnes à rien ; mais celles qui n'avaient pas été ainsi desséchées me furent très utiles. La première chose que je fabriquai de cette manière fut un grand bonnet, où je laissai le poil en dehors, pour mieux me préserver de la pluie. Le succès de cet ouvrage m'encouragea, et j'entrepris de me faire un habit complet de même étoffe, savoir une veste et une culotte allant aux genoux, et l'une et l'autre assez larges,

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étant destinées à me tenir frais plutôt que chaud. Je dois avouer que ces vêtements étaient fort mal faits ; et, si j'étais médiocre charpentier, j'étais très mauvais tailleur. Toutefois, mon habit, tel qu'il était, me fut d'un excellent usage ; quand j'étais surpris par la pluie, elle coulait sur les poils de ma veste et de mon bonnet, et j'en étais garanti.

Ensuite, à force de temps et de peine, je me fis un parasol ou parapluie, dont j'avais grand besoin. J'en avais vu fabriquer au Brésil.

où les grandes chaleurs rendent ce meuble nécessaire ; et j'étais dans un climat au moins aussi chaud que celui du Brésil, étant plus près de la ligne. D'ailleurs, comme il me fallait être souvent dehors, une ombrelle m'était utile, aussi bien pour la pluie que pour le soleil. Je me donnai un mal infini pour cette affaire. Je fus longtemps avant d'obtenir quelque chose de passable, et souvent, quand jecroyaisavoir atteint mon but, j'étais obligé de rejeter mes informes essais. Enfin,

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cependant, je lis un parapluie en état de servir. La Sfrande difficulté consistait à le faire ouvrir et fermer à volonté. Il était aisédeconstruire un parapluie ouvert ; mais si je ne pouvais le replier, il devenait impossible de le porter autrementquesurmatête, etcelan'auraitpualler.

Cependant je parvins, comme je l'ai dit, à en faire un dont je me contentai, et je le couvris de peaux, laissant le poil en dehors, de manière à offrir un écoulement à la pluie et à intercepter les rayons du soleil assez pour que je pusse m'aventurer dehors par les temps les plus chauds. Quand je n'avais pas besoin de m'en servir, je le repliais et le mettais sous mon bras.

Ainsi je vivais très doucement et très commodément, mon esprit s'étant parfaitement résigné à la volonté de Dieu et s'étant confié en sa providence, et par là ma vie devenait préférable à ce qu'elle eût été au sein de la société : car, chaque fois que je sentais le regret d'être privé de toutes communications avec mes semblables, je me demandais si ma conversation avec mes pensées et, comme je l'espérais, avec Dieu lui-même, par mes oraisons mentales, ne valait pas mieux que toutes les jouissances du monde. Pendant cinq ans, ilnem'arriva rien d'extraordinaire. Je vécus de la même manière, dans la même condition et dans le même lieu.

Outre mes travaux annuels pour la cullure de mon blé et la récolte de mes raisins, deux produits dont j'avais toujours une provision suffisante ; outre mes heures de chasse journalière, mes principales occupations furent de construire un canot, ensuite de creuser un bassin de six pieds de large et de quatre pieds de profondeur, pour conduire le canot dans la crique presque à un demi-mille de l'endroit où il était en chantier. Quant au premier, que j'avais fait d'une grandeur démesurée (faute d'avoir réfléchi, avant de le commencer, aux moyens de le lancer), je fus obligé, ne pouvant ni le conduire à la mer, ni amener la mer vers lui, de le laisser sur place, comme un monument de ma folie et une invitation à être plus avisé une autre fois. En effet, malgré les difficultés que je rencontrai dans ma tentative suivante, ayant été forcé de me contenter d'un arbre peu propre à ce travail et aussi éloigné de la mer que je l'ai dit ci-dessus, je poursuivis l'entreprise, sans me décourager un seul instant, pendant deux ans. Je ne regrettais ni mon temps ni ma peine, dans l'espoir de posséder une embarcation et de pouvoir enfin me mettre en mer.

Cependant, bien que ma petite pirogue fût achevée, sa dimension n'était pas adaptée au dessein que j'avais en construisant la première, de tâcher d'atteindre la terre, dont j'étais séparé par un espace de plus de quarante milles. Ainsi la petitesse de ma barque contribua à me faire abandonner ce projet, et je finis par n'y plus penser. Mais,

pour utiliser mon canot, je songeai à faire une croisière autour de l'île. Mes découvertes, dans le voyage que j'avais fait en traversant d'un bord à l'autre, comme je l'ai raconté, me donnaient grande envie de voir le restant de la côte, qui m'avait paru si belle, et j'étais impatient de commencer cette tournée.

Mais afin d'exécuter ce plan avec toute la discrétion nécessaire, je fis un petit mât pour l'adapter à mon bateau, et une voile, que je composai de plusieurs morceaux de toile dont j'avais un magasin assez

considérable. Quand le mât et la voile furent arrangés, j'essayai mon embarcation, et je trouvai qu'elle allait très bien; ensuitej'y pratiquai des boîtes à chaque bout, afin de contenir mes provisions, vivres, munitions, etc., et de les mettre à l'abri de la pluie et de l'écume de la mer. Je creusai une logette dans la longueur du bateau, en dedans, pour y placer mon fusil, et je clouai par-dessus une toile. Je fixai encore un parapluie sur la poupe, en manière de mât, afin qu'il me servît de tente ; je faisais ainsi de temps en temps quelques promenades en mer, sans m'éloigner beaucoup cependant, et demeurant

toujours en vue de la petite baie. Enfin je me décidai, impatient que j'étais de voir la circonférence de mon royaume, à commencer mon excursion. J'embarquai des vivres suffisants sur mon canot, savoir : deux douzaines de pains ou plutôt de gâteaux d'orge, un pot rempl? de riz séché, nourriture dont je faisais grand usage, une petite bouteille de rhum, la moitié d'une chèvre, de la poudre et du plomb pour en tuer d'autres, et deux grands surtouts, de ceux que j'avais tirés des coffres des matelots, et que je destinais à me servir, l'un dd matelas et l'autre de couverture.

Ce fut le 6 novembre de la sixième année de mon règne, ou, si l'on veut, de ma captivité, que je commençai ce voyage, qui fut beaucoup plus long que je ne m'y attendais, parce que, bien que l'île ne fût pas très grande, je trouvai, lorsque j'arrivai du côté de l'E., une chaîne de rochers s'étendant à environ deux lieues en mer, les uns au-dessus, les autres au-dessous de l'eau, et ensuite un banc de sable d'une demi-lieue. Je fus donc obligé de faire un grand détour pour double» cette pointe.

Quand je la découvris d'abord, je fus bien près de renoncer à mon entreprise et de revenir sur mes pas, ne sachant à quelle distance je serais obligé de prendre le large, surtout n'étant pas sûr de pouvoir revenir, une fois que je me serais avancé parmi ces récifs. Je jetai l'ancre (j'en avais fait une avec un grappin brisé et tiré du navire), et, lorsque ma barque fut en sûreté, je pris mon fusil, j'allai à terre et montai sur une colline d'où je vis toute l'étendue de la pointe ; alors je résolus de m'aventurer à la doubler.

En observant la mer de cette éminence, j'aperçus un courant rapide allant du côté de l'E. et serrant de près la pointe de sable ; je fis une sérieuse attention à cette circonstance, qui pouvait être dangereuse pour moi ; car je pouvais être emporté par ce courant et me trouver ensuite dans l'impossibilité de regagner l'île. Je suis persuadé que cela me serait arrivé si je n'avais pas fait cette reconnaissance, le même courant existant de l'autre côté de l'île, à une plus grande 'distance de la côte. Je vis de plus une barre assez marquée contre le rivage. Il s'agissait donc de se dégager du premier courant, et l'on était presque tout de suite porté vers la terre.

Toutefois, je restai là deux jours à l'ancre, parce que, levents'étant élevé assez frais à l'E.-S.-E. et luttant contre le courant, la mer était violemment refoulée sur la pointe, en sorte qu'il eût été dangereux et de rester près de terre à cause des vagues, et d'avancer trop au large à cause du courant.

Le matin du troisième jour, le vent s'apaisa, la mer se calma, et je m'aventurai ; mais ce qui m'arriva peut servir de leçon aux pilotes

ignorants. A peine avais-je gagné la pointe, me trouvant séparé du rivage seulement de la longueur de mon canot, que je me sentis sur une mer très profonde, et un courant pareil à l'écluse d'un moulin m'emporta avec une telle puissance, que tout ce que je pus faire fut d'éviter le centre du courant. Cependant il m'éloignait toujours de plus en plus de la barre, qui était à ma gauche. Pas le moindre soufïle de vent ne vint à mon aide, et je ne pouvais pas grand'chose avec mes rames. Je me crus un moment tout à fait perdu : il existait des courants des deux côtés de l'île, et ils devaient se rejoindre à quelques lieues de la côte. Dans ce cas j'étais sûr de périr, soit par les flots, qui se trouvaient alors assez tranquilles, soit par la famine. J'avais, il est vrai, embarqué une tortue que j'avais prise sur la grève, et qui était aussi grosse que je pouvais la porter. J'avais aussi une grande jarre pleine d'eau douce. Mais tout cela ne m'aurait pas mené loin ; et, poussé dans le vaste Océan, j'aurais été peut-être à mille lieues de tout rivage, soit du continent, soit d'une île.

Alors je vis combien il est facile à la Providence de rendre pire la plus malheureuse des situations. Maintenant je voyais mon île solitaire et désolée comme un lieu charmant, et tous mes vœux tendaient à m'y retrouver. « Heureux désert ! m'écriai-je en étendant les mains vers elle. Je ne te verrai plus. Infortuné que je suis ! que vais-je devenir? » Alors je me reprochai mon ingratitude et mes vains murmures contre une solitude au milieu de laquelle j'aurais voulu me retrouver. C'est ainsi que nous ne voyons jamais notre position sous un jour vrai, tant qu'elle n'est pas éclairée par des contrastes ; et nous ne savons estimer ce que nous possédons que par le sentiment de sa perte.

On ne peut imaginer ma con ternation quand je me vis emporté vers la haute mer, presque sans espoir de remettre jamais le pied sur mon île bien-aimée, comme je la nommais en ce moment. Cependant je ramai de toutes mes forces en tenant le plus possible dans la direction du N., celle où le courant pouvait joindre la barre. Vers midi, je sentis une légère brise du S.-S.-E. souffler contre mon visage, et cela me donna un peu d'espoir, qui augmenta lorsque cette brise devint, au bout d'une demi-heure, un bon vent frais. J'étais alors à une distance effrayante de l'île, et si le moindre nuage, le moindre brouillard eût obscurci le ciel, je me serais infailliblement égaré ; car je n'avais point de boussole, et, si j'avais perdu de vue le point vers lequel je me dirigeais, il m'aurait été impossible de le retrouver. Heureusement le temps resta clair ; je rajustai mon mât, et, déployant ma voile, je m'efforçai de sortir du courant, en gouvernant au N.

Je venais de prendre ces arrangements, lorsque je reconnus à la

Ub ROBINSON CRUSOÉ

transparence de l'eau que le courant allait changer de nature. En effet, les eaux étaient sales dans les endroits où le courant avait le plus de violence, et cette violence diminua aussitôt que les eaux devinrent plus claires. Peu de temps après je vis, à environ un quart de lieue à l'E., un brisant formé par des rochers qui divisaient le courant; la masse principale continuait de courir au S., laissant les brisants au N.-E.; le second bras, repoussé par les rochers, refluait versl N.-E.

Ceux qui ont reçu leur grâce ayant déjà le pied sur l'échafaud, ceux qu'un secours inespéré a sauvés du poignard des assassins, ceuxlà, dis-je, peuvent seuls se représenter ma surprise et ma joie à la vue de ce courant, et le ravissement avec lequel j'y poussai ma petite barque. A l'aide de cette barre, je me rapprochai de la terre à peu près d'une lieue, mais en déviant de deux lieues au N. Ainsi je me trouvai en vue de l'extrémité septentrionale de l'île, c'est-à-dire devant la côte directement opposée à celle d'où j'étais parti.

Après avoir fait, à l'aide de ce courant ou de ce remous, un peu plus d'une lieue, je m'aperçus qu'il s'amortissait et ne pouvait me conduire plus loin. Alors j'étais entre deux grands courants, celui du S. qui m'avait d'abord entraîné, et celui du N. qui régnait sur un espace d'environ une lieue de l'autre côté ; mais je me trouvais sur une mer paisible, je voyais l'île en face de moi, et, le vent continuant de me favoriser, je fis voile directement vers la terre, avançant toutefois moins vite que lorsque j'étais aidé par la marée.

Vers quatre heures du soir, étant encore éloigné de l'île d'une lieue environ, je vis la pointe de rochers, cause de mon désastre, qui s'étendait du côté du S. et produisait, en refoulant le courant dans cette direction, un contre-courant au N. Celui-ci avait beaucoup de force , mais il ne portait pas exactement dans la ligne que je devais suivre, laquelle était N.-O. presque plein N. Cependant, à la faveur d'un bon vent, je traversai cette barre en déviant légèrement au N.-O. et j'arrivai au bout d'une heure à un mille du rivage, où le calme de la mer me permit d'aborder.

Quand je fus à terre, je tombai à genoux et remerciai le Ciel de ma délivrance, me promettant bien de renoncer à toute pensée d'échapper à mon exil avec le seul secours de ma barque. Je fis un léger repas à l'aide de mes provisions ; ensuite j'amarrai mon canot dans une petite crique ombragée par des arbres, et je me couchai pour réparer mes forceç épuisées par les fatigues de ce voyage.

J'étais fort en peine pour ramener mon canot à mon habitation. Je connaissais trop les dangers du chemin que je venais de suivre pour être tenté de le reprendre ; j'ignorais ce que je pourrais trouver de l'autre côté (le côté occidental), et je n'étais pas disposé à risquer

d'autres aventures. Je me décidai enfln, le matin du jour suivant, à longer le rivage, en me dirigeant à l'O., pour chercher une baie où ma petite frégate pût rester en sûreté, et où je la retrouverais si j'en avais besoin. A trois milles plus loin je découvris un canal ou baie qui pénétrait dans les terres en diminuant toujours de largeur, et qui se perdait dans une petite rivière. Je ne pouvais rencontrer un port plus commode pour mon bâtiment, et il se trouvait là comme dens un bassin construit tout exprès. Après avoir pourvu à ce soin, je songeai à moi-même et à reconnaître d'abord où j'étais.

Je vis que j'avais dépassé de bien peu la place où je m'étais arrêté dans mon excursion pédestre sur cette côte ; et, ne prenant de tout mon bagage que mon fusil et mon parasol, à cause de la chaleur excessive, je me mis en marche. La route me sembla très agréable après le pénible voyage que je venais de faire, et j'atteignis le soir mon bosquet, où je trouvai toutes choses telles que je les avais laissées, en très bon ordre ; car je regardais cet enclos comme ma maison de campagne, et j'en prenais grand soin.

Je franchis la clôture et je m'étendis sur le gazon pour reposer mes membres fatigués, et je ne tardai pas à m'endormir. Mais, jugez, si vous le pouvez, de ma surprise, vous qui lisez cette histoire, quand je fus tiré de mon sommeil par une voix qui m'appela plusieurs fois par mon nom : « Robin, Robin, Robin Crusoé, pauvre Robin Crusoé ! Où êtes-vous, Robin Crusoé, où êtes-vous? où avez-vous été? »

Je dormais si profondément que je ne m'éveillai d'abord qu'à demi, et je crus avoir rêvé que quelqu'un m'appelait. Mais la voix continuant de répéter : « Robin Crusoé, Robin Crusoé », je m'éveillai tout à fait et je fus un instant excessivement effrayé. Je me levai en sursaut et dans une consternation complète ; mais aussitôt que mes yeux furent bien ouverts, je vis Jacquot perché sur le sommet de la haie, et surle-champ je compris que c'était lui qui m'avait parlé. Tels étaient en effet les mots plaintifs que ie lui avais appris à redire, et il les imitait si parfaitemeiu que souvent je le tenais pendant une heure sur mon doigt, son bec tout près de mon visage, et il me criait : « Pauvre Robin Crusoé, où êtes-vous? comment êtes-vous venu ici? » et d'autres phrases que je lui avais enseignées.

Tout en reconnaissant que c'était mon perroquet qui m'avait parlé, que ce ne pouvait être que lui, je fus un peu de temps à me remettre. D'abord, je ne pouvais comprendre comment cette bête était venue là, mais enfin, sûr que c'était mon cher Jacquot dont j'avais entendu la voix, je ne poussai pas plus loin mes réflexions, je lui tendis le poing et l'appelai à mon tour par son nom. Mon aimable compagnon vint à moi, se plaça sur mon pouce, selon sa coutume, et recommença

ROBINSON CRUSOB

-à me dire Pauvre Robin ! et Comment êles-vous venu icH et, Où avezvous été"} comme s'il eût été enchanté de me revoir. Je l'emportai -ensuite au logis.

J'en avais assez pour quelque temps des courses en mer, et je passai plusieurs jours à me reposer et à méditer sur les dangers que j'avais ♦courus. J'aurais bien désiré avoir mon canot sur le côté de l'île que J'habitais ; mais je ne voyais aucun moyen de l'y ramener. Je con-

naissais la partie orientale autour de laquelle j'avais navigué, et j'étais très éloigné de m'y aventurer de nouveau ; cette seule pensée glaçait mon sang dans mes veines. Quant à l'autre côté, il m'était inconnu ; mais si le courant avait autant de force devant cette côte, il pouvait me pousser aussi violemment vers la terre, qu'il m'avait entraîné au large de l'autre côté. Ainsi je me résignai à me passer de ce bâtiment, qui m'avait coûté tant de mois d'un rude travail pour le construire et au moins autant pour le mettre à l'eau.

Dans cette sage disposition d'esprit, je restai près d'un an menant une vie bien tranquille, comme on le croira sans peine. J'étais dans^ des sentiments conformes à ma situation ; je me sentais heureux de m'abandonner aux soins de la Providence, avouant qu'elle m'avait accordé toutes les jouissances, excepté celles de la société.

En ce temps-là, je fis des progrès dans tous les arts mécaniques auxquels je m'étais adonné par nécessité. J'aurais été, je crois, un très bon charpentier dans l'occasion, surtout en considérant combien j'étais pauvre d'outils. Je me perfectionnai aussi d'une manière inattendue dans la poterie ; je trouvai moyen de façonner mes pièces avec une roue, ce qui était plus facile et me permettait d'arrondir mes ouvrages et de donner une meilleure tournure à des travaux jusque-là informes. Mais celle de mes œuvres qui me rendit le plus vain et le plus joyeux, ce fut une pipe ; j'étais ravi d'avoir pu la faire, bien qu'elle fût assez laide et de la couleur rougeâtre de mes autres poteries ; mais elle était solide, la fumée y passait bien, et ce fut pour moi une grande jouissance, car j'avais toujours eu l'habitude de fumer. J'aurais pu prendre des pipes sur le navire; mais je les laissai d'abord^ imaginant qu'il n'y avait point de tabac dans l'île ; ensuite, quand je retournai au bâtiment, je n'en trouvai plus.

Je me perfectionnai beaucoup aussi dans la vannerie, et je fis une quantité de paniers de toutes formes. Ils n'étaient pas très beaux ; mais tous étaient commodes, soit pour transporter, soit pour serrer mes provisions. Par exemple, si je tuais une chèvre, je la suspendais à un arbre, je l'écorchais, je la découpais en morceaux et j'emportais ces morceaux dans un panier. Je faisais de même pour une tortue : je la découpais, prenais ses œufs et un morceau de sa chair suffisant pour un repas, puis je les emportais dans mon panier et je laissais le reste. De grands paniers me servaient à contenir mon blé, que j'égrenais aussitôt qu'il était sec et séparé de la paille ; ensuite je le mettais dans ces corbeilles.

Ma poudre baissait ; c'était une des choses nécessaires et que je ne pouvais remplacer. Je pensai donc très sérieusement à ce que je ferais quand je n'aurais plus de munitions et ne pourrais plus, par conséquent, tuer des chèvres. J'avais pris, comme je l'ai dit, une chevrette pendant ma troisième année, et je l'avais apprivoisée dans l'espoir de trouver un chevreau mâle ; mais je n'en pus trouver avant que ma chevrette fût devenue vieille. Je n'eus pas le courage de la tuer, efc elle mourut de vieillesse.

Mais, étant alors dans la onzième année de ma résidence sur l'île, et mes munitions baissant beaucoup, je m'ingéniai à faire des pièges pour prendre les chèvres, espérant en attraper de vivantes. Je dési-

ROBINSON CRUSOE

rais surtout avoir une mère et ses petits. A cet effet, je tendis des filets, et sans doute plus d'une chèvre y fut prise ; mais, comme ils n'étaient pas très forts, parce que je manquais de fil d'archal, je les trouvais toujours rompus et l'amorce mangée.

Enfin j'essayai de faire des trébuchets. Je creusai des trous assez profonds dans les endroits où les chèvres avaient coutume de venir brouter ; sur ces fosses je posai des claies de ma façon, je les couvris de terre, je les parsemai d'épis de blé ; mais je ne les disposai pas tout de suite en trébuchets. Je m'aperçus à la trace des pieds de

chèvres qu'elles étaient venues manger les épis, et un soir j'établis trois des claies en manière de trappe ; le lendemain je les trouvai penchées, le blé mangé, et point de chèvres prises. Je changeai de méthode, et, sans fatiguer le lecteur de plus longs détails, je dirai qu'un jour je trouvai dans une des fosses un vieux bouc de très grande taille, et, dans une autre, trois chevreaux, un mâle et deux femelles.

Je ne savais que faire du bouc : il avait l'air si farouche, que je n'osais descendre près de lui afin de tâcher de l'avoir vivant. Le tuer était chose facile ; mais cela ne faisait pas mon affaire. Je finis par lui

rendre la liberté, et il s'enfuit comme si la frayeur l'avait rendu fou. Je n'avais pas encore observé, comme je l'observai ensuite, que la faim pouvait dompter même un lion. Si j'avais laissé le bouc seulement trois ou quatre jours sans nourriture, et que je lui eusse donné ensuite un peu d'eau et puis quelques brins d'herbes, il serait devenu aussi doux que les chevreaux ; car ce sont des animaux très intelligents et très faciles à conduire quand on les traite bien.

Cependant je le laissai aller, faute de savoir alors que je pouvais mieux faire, et je pris l'un après l'autre les chevreaux, je les attachai ensemble et les emmenai tous, non sans difficulté, à la maison. D'abord ils ne voulaient pas manger ; mais je leur jetai quelques épis verts, ils se laissèrent tenter et commencèrent à s'apprivoiser. Le seul moyen par lequel je pouvais m'assurer de la viande de chèvre, quand je ne pourrais plus chasser, était assurément d'élever quelques-uns de ces animaux, qui formeraient peut-être enfm un troupeau sur ma petite pelouse. Mais je pensai alors qu'il faudrait empêcher les chèvres privées de communiquer avec les chèvres sauvages ; sans quoi les premières s'en iraient dans les bois dès qu'elles seraient assez fortes. Je ne pouvais obvier à cela qu'en construisant un parc bien clos de haies ou de palissades assez solides pour n'être point rompues, soit par les animaux enfermés, soit par ceux du dehors. C'était une grande affaire pour un seul homme ; toutefois il y avait nécessité absolue, et je cherchai tout de suite un emplacement où mes bêtes fussent pourvues de pâture, d'eau et d'ombrage.

Des gens habiles à construire de pareils enclos auraient souri en me voyant choisir, pour établir mon bercail, une de ces grandes prairies qu'on nomme savanes dans nos colonies de l'Ouest. Deux ou trois ruisseaux d'une eau fraîche et limpide arrosaient cette prairie, et l'une de ses extrémités était richement boisée ; mais, pour enclore cette plaine, il fallait plus de deux milles de palissades. Cependant la folie ne consistait pas dans la grande étendue de l'enceinte, puisque j'aurais eu le temps de l'achever, quand même elle aurait eu dix milles de tour ; je ne devais pas oublier que, dans un si grand espace, les chèvres seraient aussi sauvages, aussi difficiles à prendre que si elles étaient libres de courir par toute l'île.

Ma haie était commencée, il y avait environ cinquante verges de faites, lorsque cette pensée me vint à Tesprit ; alors je m'arrêtai. Je me décidai à enclore d'abord un terrain de cent cinquante verges de long sur cent de large ; cela suffirait pour contenir un troupeau aussi grand que je pouvais l'avoir pendant assez longtemps, et, quand mon bétail augmenterait, je pourrais augmenter le parc. C'était une sage résolution, et je me mis à l'œuvre avec courage. En trois mois, j'en-

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tourai mon parc de bonnes haies, et, pendant que j'y travaillais, je mis les trois chevreaux dans la meilleure partie de la prairie, et le plus près possible de ma maison. Afin de les rendre familiers, souvent je leur portais des épis ou une poignée de riz, et je les faisais manger dans ma main, en sorte que, lorsque la clôture fut finie et que je les détachai, ils me suivaient partout en bêlant pour une poignée de blé.

Ainsi j'avais atteint mon but ; en moins de dix-huit mois j'eus un troupeau de douze bêtes, jeunes et vieilles ; au bout de deux ans j'en avais quarante-trois, et plusieurs avaient servi à ma nourriture. Après cela, je fermai de haies cinq autres pièces de terre, sur lesquelles mes chèvres paissaient ; j'y établis de petits parcs où je les faisais entrer quand je voulais les prendre, et des portes qui communiquaient d'un clos à l'autre.

J'avais donc non seulement de la viande de chèvre quand il me plaisait, mais aussi du lait, chose à laquelle je n'avais pas pensé et qui me surprit agréablement lorsque je vis le parti que je pouvais en tirer. Je disposai ma laiterie, et quelquefois j'avais huit à dix pintes de lait par jour. La nature, en donnant à toutes les créatures les aliments qui leur conviennent, leur apprend en même temps à en faire usage. Ainsi, moi qui de ma vie n'avais trait une vache ni une chèvre, et qui n'avais jamais vu faire du beurre ou du fromage, excepté dans mon enfance, je parvins, après quelques essais malheureux, à en faire ainsi que du sel : ce dernier, je le trouvai en partie formé par la chaleur du soleil sur certains rochers. Avec quelle bonté le Créateur prend soin de ses enfants, même dans les situations où ils semblent condamnés à la destruction ! Comme il sait adoucir les conditions les plus dures et nous donner lieu de le bénir du fond des cachots ou des prisons ! Quelle table était servie pour moi dans ce désert, où jen'avais au premier instant d'autre perspective que celle de mourir de faim I

Le plus grave des hommes n'aurait pu s'empêcher de sourire en me voyant dîner, entouré de ma petite famille. D'abord, il aurait admiré ma Majesté, le prince, le i-oi de l'île, le maître absolu de toutes les créatures qui l'habitaient ; car je pouvais les pendre, les mettre en prison, leur rendre la liberté, selon mon bon plaisir, et je ne comptais pas un rebelle parmi mes sujets. Il fallait voir avec quelle dignité oyale je dînais, seul, mes serviteurs rangés autour de moi ! Jacquot avait le privilège exclusif de mp parler en qualité de favori. Mon chien, devenu vieux et infirme, avait toujours sa place à ma droite ; et deux chats, de chaque côté de la table, attendaient que je leur jetasse quelques morceaux, en signe de faveur spéciale. Ces chats n'étaient pas ceux que j'avais apportés du vaisseau, lesquels étaient morts tous deux et avaient été enl&rrés de ma main près de mon habi-

tation : ceux-ci étaient les enfants des premiers et d*un animal sauvage, je ne sais de quelle espèce. Je les avais conservés au logis, et le reste de leur race s'était enfui dans les bois et avait fini par être pour moi un véritable fléau ; ils revenaient à la maison piller et dévorer tout; et je fus obligé de tirer sur eux et d'en tuer un grand nombre, ce qui les décida à me laisser en paix. Avec cet entourage et dans cette abondance, je vivais doucement, ne manquant réellement de rien, sinon de société humaine, et bientôt après je devais en avoir trop.

Je désirais beaucoup, comme je l'ai dit, avoir mon canot à ma disposition, bien que je n'eusse aucune envie de courir de nouveaux hasards. Souvent je rêvais aux moyens d'amener la barque de mon côté en lui faisant faire le tour de l'île, et presque toujours ma conclusion était qu'il valait autant laisser le canot à sa place. Mais je tenais de plus en plus à voir la partie de l'île où, dans ma dernière excursion, j'étais monté sur une colline pour reconnaître la côte et les courants.

Enfin je me décidai à m^ rendre jusqu'à ce point de la côte, à pied

et en suivant le rivage. Si l'on avait rencontré en Angleterre un

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homme accoutré aussi singulièrement que je Tétais lorsque je commençai cette course, on n'aurait pu s'empêcher ou d'éclater de rire ou de crier de peur. Je souriais en pensant à l'effet que je produirais si je traversais le comté d'York en pareil équipage. On me permettra de donner ici l'esquisse de ma figure.

J'avais un très haut bonnet de forme irrégulière fait en peau de chèvre et pourvu d'une sorte d'appendice qui retombait sur mes épaules, pour me garantir du soleil et surtout de la pluie, rien

n'étant plus dangereux, en ces climats, que d'être mouillé par-dessous les habits.

J'avais une sorte de robe courte, aussi en peau de chèvre, et descendant au-dessus des genoux ; des culottes de la même manière, ouvertes comme des pantalons, et, comme elles étaient faites de la peau d'un vieux bouc, les poils en étaient si longs qu'ils atteignaient le milieu de mes jambes. Je n'avais ni bas ni souliers, mais une sorte de chaussure de ma façon assez semblable aux brodequins des sauvages, et que j'attachais de côté comme des guêtres : cette partie du costume était aussi bizarre que le reste.

J'avais de plus un ceinturon de peau lisse, que je serrais avec deux courroies en guise de boucle, et auquel étaient attachées, au lieu

'' '°""7 "" ''T'' ' '''"'' ""•' J« P"-»"--™^ si je traversais le compté d'York en pareil équipage (P. /g^^^^'^^"'^

d'épée ou de poignard, une hache et une scie. Un autre ceinturon moins large était jeté sur mon épaule, et à son extrémité, qui tombait au-dessous de mon bras, étaient suspendues deux poches, également en peau de bouc, et contenant, l'une ma poudre, l'autre ma dragée. Je portais une corbeille sur le dos, mon fusil sur mon épaule, et je tenais sur ma tête mon parasol, grande et hideuse machine en peau de bouc, mais qui me rendait plus de services qu'aucun autre meuble, mon fusil excepté. Mon visage était moins hâlé qu'il aurait dû l'être sous une latitude qui n'était pas à plus de huit à neuf degrés de la ligne. J'avais d'abord laissé croître ma barbe jusqu'à un quart de verge de longueur ; mais, comme j'avais des ciseaux et des rasoirs en assez grand nombre, je me rasai par la suite assez court, à l'exception d'une paire de moustaches qu'il me plut d'avoir sur la lèvre supérieure, à la mode des Turcs que j'avais vus à Salé (les Barbaresques n'ont pas cet usage), et ces moustaches, sans être assez longues pour me permettre d'y suspendre mon bonnet, étaient d'une dimension et d'une forme si étranges, qu'en Angleterre elles auraient fait peur aux petits enfants.

Du reste, personne ne devant me regarder, il importait peu que j'eusse bonne ou mauvaise mine ; je n'en dirai donc pas davantage sur ce point. Ainsi équipé, je commençai ma nouvelle tournée, et j'y employai cinq à six jours. D'abord je suivis le bord de la mer et me rendis à l'endroit où j'avais mouillé, pour monter sur les rochers et reconnaître la côte ; et, n'ayant point de canot à amarrer cette fois, je gravis la colline par un chemm plus court. En regardant de cette hauteur la pointe de rochers qui s'avançait dans la mer, et que j'avais été obligé de doubler, comme je l'ai raconté ci-dessus, je fus étonné de voir la mer tout à fait calme et unie, sans plus de courant, de vagues ni de mouvement en ce lieu qu'en aucun autre. Je ne pouvais comprendre cette singularité, et je voulus consacrer quelque temps à en connaître la cause. Bientôt je m'assurai que la marée montante, se joignant à l'embouchure de quelque grande rivière, près du rivage, produisait ce courant, et que, selon la direction du vent, il se trouvait plus ou moins près de la côte. En effet, j'attendis jusqu'au soir sur cette rive, et je remontai alors sur les rochers, d'où je vis le courant aussi impétueux que je l'avais vu la première fois, parce que c'était l'heure de la marée montante. Je remarquai aussi que le courant était à une demi-lieue du rivage, tandis que, lors de mon aventure, il régnait tout près du bord et m'a /ait entraîné, ce qu'il n'aurait pas fait à une autre heure.

D'après ces observations, et tenant compte des heures du flux et du reflux, je pouvais facilement faire le tour de l'île sur ma petite barque:

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cependant, quand je songeai à exécuter ce projet, le souvenir des dangers précédents m'inspira encore tant de terreur, que je n'osai les braver de nouveau. Je pris un parti tout opposé et plus sûr, mais plus laborieux ; ce fut de bâtir une autre pirogue, afin d'avoir une embarcation de chaque côté de l'île.

J'avais alors ce qu'on pouvait appeler deux plantations. D'abord, ma tente ou mon château fort, au pied du rocher, avec son enceinte et la caverne derrière la tente. J'avais agrandi la caverne de plusieurs pièces conduisant l'une à l'autre : et dans la plus grande et la plus sèche, qui avait une issue hors de mes fortifications, c'est-à-dire de l'endroit où la muraille joignait le roc, je conservais mes provisions, particulièrement le blé en épis coupés sous le chaume, ou en grains détachés à la main. Les grands vases de terre que j'ai décrits, et quatorze ou quinze corbeilles, contenant chacune cinq à six boisseaux, renfermaient ma récolte.

Les piquets de la seconde clôture avaient pris en terre, comme je l'ai dit : avec le temps ils devinrent des arbres, et leurs branches s'étendirent de manière qu'il eût été impossible d'apercevoir, derrière ce taillis, mon habitation.

Près de mon château, mais un peu plus avant dans les terres, et sur un niveau plus bas, étaient mes deux champs de blé, toujours soigneusement cultivés, et rapportant chaque année une moisson régulière. Si j'avais eu besoin d'une plus grande quantité de blé, des terrains adjacents à mes deux pièces labourées auraient été aussi faciles qu'elles à cultiver et d'un aussi bon produit./

J'avais ensuite, autour de ma maison de campagne, une assez belle plantation. Mon bosquet (c'est ainsi que je nommais l'enceinte de haies vives que j'avais plantées au sein d'une riche vallée) était toujours entretenu avec beaucoup de soin, l'échelle placée dans l'intérieur, les arbres taillés de manière à rester à la hauteur convenable et à donner, par leurs cimes larges et touffues, l'ombrage le plus agréable. Au milieu de ce bocage, qui me semblait délicieux, s'élevait une tente faite d'une voile de vaisseau posée sur des piquets. Je la réparais promptement quand cela était nécessaire, et sous cet abri j'avais un lit composé de peaux de bêtes et d'autres choses molles, avec une couverture de laine et une grande capote prises sur le navire. Là, je pouvais passer quelques jours trèscommodément, quand il m'en prenait envie.

Les enclos dans lesquels je tenais mon bétail étaient près de mon bosquet. J'avais tant d'intérêt à rendre leur clôture solide pour que les chèvres ne pussent l'entamer, que je ne pouvais quitter ce travail. J'avais renforcé la haie par un si grand nombre de petits bâtons, et si

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près les uns des autres, que c'était plutôt une palissade qu'une haie : il était impossible de passer entre eux seulement une main ; et lorsqu'ils poussèrent dans la saison pluvieuse, ils formèrent une clôture aussi forte, plus forte même qu'une muraille.

C'était un témoignage de mon industrie et de ma persévérance, et l'on voit parla que je ne vivais pas dans l'oisivetéetn'épargnaispoint mes peines, quand il s'agissait de m'assurer une nourriture agréable

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et saine. En me procurant un troupeau de chèvres domestiques, je me donnais un magasin vivant de viande, de lait, de beurre et de fromage, qui durerait aussi longtemps que je resterais dans l'île, dussé-je y vivre quarante ans. Le seul moyen d'avoir ce troupeau à ma disposition était de donner à mes parcs le degré de sûreté nécessaire ; et les précautions que je pris pour les rendre impénétrables eurent un plein succès ; j'avais même planté mes bâtons de palissade si serrés, que je lus obligé d'en arracher quelques-uns lorsqu'ils devinrent plus gros.

C'est aussi dans ce quartier que se trouvaient les vignes, qui me fournissaient une de mes principales provisions d'hiver. Je ne manquais jamais de faire sécher mes raisins ; car c'était un des mets délicats de ma table, en même temps que nourrissant, rafraîchissant et d'un goût délicieux. Quand j'allais de ma résidence ordinaire à l'endroit où j'avais laissé ma pirogue, mon bosquet, se trouvant à michemin, me servait de station. Je visitais souvent ma petite barque et je la tenais en bon état. Quelquefois je m'en servais pour me promener sur la mer, non pour essayer de périlleux voyages. Rarement je m'éloignais à plus d'un jet de pierre de la rive, tant je craignais d'être encore pris par les courants, une tempête ou d'autres accidents. Maintenant j'arrive à une nouvelle scène de ma vie.

Un jour je m'acheminais, sur le midi, du côté de mon canot, lorsque je vis l'empreinte bien marquée d'un pied d'homme sur le sable du rivage. Je restai immobile, comme si quelque fantôme se fût dressé devant moi ou comme si j'avais été frappé de la foudre. J'écoutai, je regardai autour de moi, et je n'entendis ni ne vis rien. Je montai sur une éminence voisine, pour découvrir un plus grand espace ; je descendis sur le bord de l'eau ; je parcourus la grève d'un côté et de l'autre, et je ne trouvai pas une seconde empreinte. Je voulus examiner encore celle que j'avais vue, et m'assurer que mon imagination ne m'avait point trompé : mais il était impossible de douter : c'était bien un pied ; les doigts, l'orteil, le talon^ enfm toutes les parties étaient marquées. Comment cette empreinte avait-elle pu se faire? Une foule de pensées confuses flottaient dans mon esprit troublé, et, las de vaines conjectures, je repris le chemin du logis, terrifié au dernier degré, regardant presque à chaque pas si personne ne me poursuivait, prenant pour des hommes les arbres, les buissons, tout ce que je voyais à un certain éloignement. Il est impossible de décrire les formes diverses sous lesquelles mon imagination se figurait les hoses, combien de folles idées se présentaient à moi, e,t quelles résolutions bizarres je formais le long de la route.

Arrivé à mon château (ce fut, je crois, à dater de ce moment que je donnai ce nom à ma première demeure), je m'y jetai comme si j'avais été poursuivi. Je ne me rappelle point si j'entrai par l'échelle ou par la porte du rocher, je ne m'en souvenais même pas le lendemain matin. Jamais lièvre ou renard ne se sauva dans son gîte ou sa tanière avec une épouvante égale à celle que j'éprouvais en me réfugiant dans mon asile.

Je ne dormis point cette nuit-là. Plus je m'éloignais de la cause de ma frayeur, plus cette frayeur augmentait, ce qui était contraire à l'effet ordinaire des émotions de ce genre. Mais les images terribles.

évoquées par rincident du matin, ne pouvaient sortir de mon esprit ; et plus je les considérais, plus leur impression prenait de force. Je pensai un moment que cette empreinte avait été faite par le diable, fcl ma raison appuyait cette supposition, aucune créature humaine ne pviuvant être venue en ce lieu. Où était le vaisseau quiTauraitamené?

Quelles marques d'autres pieds avais-ie discernées? Comment un homme seul serait-il arrivé là? Cependant il était difficile de croire que Satan eût pris la forme humaine tout exprès pour laisser en ce lieu l'empreinte de son pied, et cela sans aucun but ; car si c'eût été pour me faire peur, il n'aurait pas été sûr que je visse cette empreinte. Il me semblait que le démon aurait pu employer mille autres moyens

pour m'efïrayer, sans être assez simple pour imprimer cette marque du côté de l'île opposé à celui que j'habitais, et où il n'était pas probable que je la visse, surtout faite sur le sable, où les premières vagues de la marée, si le vent était un peu frais, devaient l'effacer entièrement. Tout cela paraissait inconséquent et peu conforme aux idées qu'on se faisait en général de la subtilité du diable.

Mille raisons semblables calmèrent mes appréhensions de ce côté, en me démontrant l'impossibilité d'attribuer au démon ce que j'avais vu. Mais alors je fus obligé d'arriver à une supposition peut-être plus effrayante, celle que des sauvages de ce continent que je découvrais eu loin avaient pu s'aventurer en mer sur des canots, être emportés par les courants et forcés de relâcher sur l'île, de laquelle probablement ils seraient sortis très vite n'ayant pas plus d'envie de rester que je n'en avais de les voir en ce lieu désolé.

Au milieu de ces pensées, je me dis qu'il était heureux que je ne me fusse pas alors trouvé dans mes promenades, et j'espérais que ces étrangers n'auraient peut-être pas aperçu mon canot, d'après lequel ils auraient vu que l'île était habitée, et auraient pu concevoir l'idée d'en chercher les habitants. Là-dessus ma tête se monta. Ils ont sans doute vu mon canot, me disais-je, et, s'il en est ainsi, ils reviendront bientôt en grand nombre pour me dévorer ; et si j'échappe à leurs recherches, ils trouveront au moins mes parcs, ils ravageront mon blé, emmèneront mes chèvres, et je mourrai de misère et de faim.

Ainsi l'excès de la terreur avait banni de mon âme ces espérances religieuses, cette confiance en Dieu qui m'avaient si longtemps consolé et qui se fondaient sur des preuves merveilleuses de la bonté du Créateur envers moi. Devais-je douter de la puissance de celui qui m'avait nourri jusqu'à ce jour, pour me conserver les ressources dont sa miséricorde m'avait gratifié? Je me reprochai la paresse qui m'avait empêché de semer plus de grain que je ne pouvais en consommer dans l'année, comme s'il ne pouvait survenir aucun accident capable de me priver de ma récolte. Ce reproche était juste, et je me promis bien d'avoir à l'avenir du blé en magasin pour deux à trois ans, afin d'être, en tout cas, à l'abri de la famine.

Par quels ressorts mystérieux la Providence change à volonté les dispositions de notre esprit à l'égard des choses extérieures ! Aujourd'hui, nous aimons ce que nous haïrons demain ; aujourd'hui nous frémissons à la seule pensée de ce qui faisait hier l'objet de nos souhaits les plus chers. A cette époque je présentais un exemple frappant de ces vicissitudes. Moi, dont la seule affliction était la privation de société humaine, enfermé par Timmensité de l'Océan, condamné à une existence silencieuse, comme un être indigne de compter parmi

les vivants, moi, qui me serais cru transporté de la mort à la vie si j'avais eu près de moi un être de mon espèce, moi qui regardais un tel événement comme le plus grand bienfait que je dusse attendre du Créateur après mon salut éternel, je tremblais maintenant à la seule pensée de voir un de mes semblables, j'avais été près de défaillir à l'ombre seule, à la marque muette du passage d'un homme dans mon île !

Telle est l'instabilité de nos sentiments, et ce texte me fournit un grand nombre de méditations curieuses, lorsque je fus un peu remis de ma première surprise. Je considérai que la position dans laquelle je me trouvais m'avait été dévolue par la bonté et la sagesse infinies du Créateur, et, ne pouvant connaître les fins de sa sagesse, je devais me soumettre à son pouvoir suprême, reconnaître ses droits à gouverner, à punir en moi sa créature qui l'avait offensé. Mon rôle était de supporter son indignation, parce que j'avais grandement péché. Je pensai aussi que Dieu, étant non seulement juste, mais tout-puissant, pouvait, de même, qu'il avait jugé à propos de me punir, me délivrer, me sauver ; et, s'il ne lui plaisait pas de me faire grâce, je devais sans nul doute me résigner, m'abandonner entièrement à sa volonté. D'autre part, il était aussi de mon devoir d'espérer en lui, de le prier, d'attendre les directions quotidiennes de sa providence.

Ces pensées m'occupèrent pendant des heures, des jours, je puis même dire des semaines et des mois entiers : je ne dois pas omettre do citer un des effets de ces méditations. Un matin, de très bonne heure, j'étais encore couché, l'esprit rempli d'images de dangers qui se rapportaient à l'apparition des sauvages. Je me sentais extrêmement abattu, lorsque je me rappelai ces mots de l'Écriture : « Invoque-moi dans ta détresse, et je te sauverai, et tu glorifieras mon nom». Aussitôt je sautai à bas du lit, le cœur non seulement rassuré, mais encouragé à demander sérieusement à Dieu ma délivrance. Après avoir prié, j'ouvris la Bible, et les premières lignes sur lesquelles mes regards tombèrent furent celles-ci : « Attends le Seigneur, et ne te décourage point ; il te rendra la force : attends le Seigneur ». Il est impossible d'exprimer le soulagement que me donnèrent ces paroles. J'obéis à l'injonction qu'elles renfermaient, je fermai le livre avec respect et reconnaissance, et je cessai de m'affliger, du moins sur l'état des choses.

Au milieu de ces réflexions et de ces craintes, il me vint un jour à l'esprit que toute mon inquiétude était chimérique et que l'empreinte de ce pied était celle du mien, lorsque j'avais abordé la rive en sortant de mon canot. Cela me rendit encore plus de courage, et je tâchai de me persuader que ma frayeur avait été mal fondée et que j'avais vu la trace de mon pied ; car je pouvais aussi bien avoir

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pris ce chemin pour revenir de mon canot que pour aller vers lui. Je considérai de plus que je ne pouvais me rappeler avec certitude où j'avais passé, et que, si cette marque était réellement laissée par mon pied, j'avais joué le rôle de ces gens qui veulent faire des contes de spectres et de revenants et sont les premiers à s'en effrayer.

Alors je commençai à me rassurer un peu et à m'aventurer dehors. Depuis trois jours et trois nuits, j'étais resté enfermé dansmonchâteau et je manquais déjà de vivres, n'ayant plus chez moi que des gâteaux d'orge et de l'eau. Je savais de plus que j'avais à traire mes chèvres, ouvrage qui faisait ordinairement ma récréation du jour. Les pauvres bêtes devaient souffrir de ce retard, et plusieurs en efïet en furent très incommodées, et leur lait se perdit. Ainsi je m'encourageai moi-

même, enme persuadant que j'avais vu la trace de mon pied, que je m'étais effrayé de mon ombre, et je sortis enfm pour aller à ma maison de campagne traire mes chèvres. Mais si l'on avait vu avec quelle timidité j'avançais, comme je regardais sans cesse derrière moi, et comme j'étais prêt à tous moments à jeter ma corb^-ille à terre et à

prendre la fuite, on aurait imaginé ou que ma conscience était chargée de quelque méfait, ou que je venais d'être effrayé par un objet terrible ; et je l'avais été en effet. Cependant je sortis ainsi deux à trois jours de suite, sans rien rencontrer d'extraordinaire, et cela me confirma dans la pensée que mon imagination avait été cause de toutes mes terreurs. Cependant je ne pouvais être parfaitement tranquille avant d'être descendu sur la grève, pour examiner l'empreinte en question et constater sa similitude avec la forme de mon pied. Mais, en arrivant à la place où j'avais vu cette marque, je fus convaincu d'abord qu'il était impossible que je fusse venu là quand j'avais amarré ma barque ; ensuite, en mesurant la marque avec mon pied, je vis qu'elle était beaucoup plus grande et plus large. Ces deux choses réveillèrent toute mon anxiété, et de nouvelles craintes bouleversèrent encore mon cerveau, au point de me donner le frisson. Je retournai au logis, persuadé qu'un homme, que des hommes peutêtre, avaient débarqué en cet endroit ; bref, que l'île était habitée et que je pouvais être attaqué à l'improviste. En pareil cas, je ne saurais quel parti prendre.

Quelles ridicules résolutions nous formons sous l'influence de la peur ! Ce sentiment nous prive des moyens que la raison nous offrirait pour nous tirer de peine. La première chose que je me proposai de faire, ce fut d'abattre mes clôtures et de chasser tout mon bétail dans les bois, de peur que l'ennemi ne le trouvât et ne fût tenté de revenir prendre ce butin ou d'autre de même espèce. Monsecond projet, extravagant, était de bêcher mes champs de blé, la vue de ce grain étant capable d'attirer, de même que celle des troupeaux, de fâcheuses visites. Je voulais aussi démolir mon bosquet et ma tente, et ne laisser nuls vestiges d'habitation propres à donner aux étrangers l'idée de chercher les habitants du pays.

Tels furent mes sujets de réflexions pendant la nuit qui suivit ma première sortie. La crainte du danger est plus terrifiante que le danger présent, et l'anxiété que nous cause la prévision du mal est plus insupportable que le mal lui-même. Le pire de mon affaire, c'est que je ne me sentaià pas en cette occasion la résignation pieuse qui me consolait ordinairement, et que j'avais espéré conserver toujours. Je regardais autour de moi, et je me trouvais semblable à Saûl quand il se plaignait d'être pressé par les Philistin?! et abandonné de Dieu. Je ne cherchais pas à me rassurer en implorant le secours du Seigneur dans ma détresse, en mettant ma confiance dans sa bonté pour me défendre ou me délivrer. Si j'avais agi de la sorte, j'aurais été moins accablé par cette nouvelle attaque, et je me serais conduit avec plus de sang-froid et de fermeté.

Cette confusion de pensées me tint éveillé toute la nuit ; mais vers le matin je m'endormis, et très profondément, grâce à l'épuisement produit par l'extrême tension de mon esprit. En m'éveillant, je me sentis beaucoup mieux, et je réfléchis un peu plus posément à l'état des choses. Après de longs débats avec moi-même, j'arrivai à conclure que cette île si fertile, si belle et si peu éloignée du continent, n'était pas aussi abandonnée que je l'avais imaginé ; que, sans habitants établis sur le sol, elle pouvait être de temps en temps visitée par des canots, venus volontairement, ou poussés sur ces rives par des vents contraires. Si, depuis quinze ans que je vivais dans ce lieu, je n'avais pas aperçu la figure ou l'ombre d'un homme, c'est que sans doute ceux qui avaient été jetés sur ses bords en étaient partis aussi vite qu'ils l'avaient pu, et n'avaient pas eu l'idée de s'y fixer. La seule chance dangereuse pour moi était donc le débarquement accidentel d'un certain nombre de gens du continent ; mais comme ils ne seraient pas arrivés dans mon île de leur plein gré, ils se hâteraient d'en sortir et passeraient bien rarement plus d'une nuit sur le rivage, dans la crainte de manquer la marée du point du jour. Ainsi je n'avais rien à faire qu'à chercher une retraite sûre, pour le cas où des sauvages paraîtraient dans le pays.

Dès lors, je regrettai beaucoup d'avoir creusé ma caverne assez profondément pour y laisser une issue qui se trouvait, comme je l'ai dit, hors de mes fortifications. En considérant cette circonstance, je pris la résolution de construire une seconde palissade en demi-cercle, de même que la première, et à quelque distance de la muraille, précisément à l'endroitoù j'avais planté un double rangd'arbres, douze ans auparavant. Ces arbres ayant été placés fort près l'un de l'autre dans l'origine, il fallait peu de chose pour remplir les intervalles entre eux ; ainsi ma clôture fut bientôt achevée. J'avais donc un double mur, et celui de l'extérieur était renforcé par des madriers, de vieux câbles et tout ce qui me parut propre à augmenter sa solidité. Je pratiquai dans ce mur sept petites ouvertures, où je pouvais passer le bras. Dans l'intérieur, je portai l'épaisseur de mon rempart jusqu'à dix pieds, en y jetant sans cesse de la terre que je tirais de la caverne €t que je tassais en la foulant aux pieds. A travers les sept meurtrières que j'avais faites, je trouvai moyen de passer mes sept fusils; je les posai comme des canons sur des affûts, ce qui me permettait de faire partir toutes mes bouches à feu en moins d'une minute. Je mis un mois entier à finir cet ouvrage et je travaillai rudement; mais je ne me crus vraiment en sûreté que lorsqu'il fut complet.

Après cela, je parsemai le sol, à un grand espace autour de mes fortifications, de tous les bâtons que je pus trouver de ce bois semblable

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à rosier, qui venait si facilement. J'en mis, je crois, vingt mille pieds dans la terre, en laissant toutefois un intervalle entre eux et mon enceinte, pour que je pusse voir venir l'ennemi et qu'il ne pût se ca

cher derrière les jeunes arbres. Ainsi, en deux ans, je fus entouré d'un épais bosquet, et trois a quatre ans après j'avais devant mon château un bois si touffu et si serré, qu'il était réellement impénétrable, et que des hommes sauvages ou autres n'auraient rien pu soupçonner au delà de ce fourré, surtout une habitation humaine.

Je n'avais point laissé d'avenue pour arriver à mon château ; j'entrais et sortais par le moyen de deux échelles. Je posai l'une contre un endroit du rocher assez peu élevé, et sur lequel je pouvais placer la seconde échelle : une fois que l'une et l'autre étaient retirées, personne n'arriverait à moi par ce chemin sans risquer de se blesser ; d'ailleurs, on serait encore hors de mon enceinte extérieure.

Je pris pour ma conservation toutes les mesures que pouvait dicter la prudence humaine, et l'on verra qu'elles n'étaient pas tout à fait sans motifs, bien qu'à cette époque aucune crainte ne se fût présentée à mon esprit, hors celle dont j'ai parlé.

Tandis que je m'occupais de ces ouvrages, je ne négligeais pas mes autres affaires. Je m'inquiétais beaucoup de mon petit troupeau, c'était pour moi une ressource bien utile, et déjà il me fournissait assez de viande pour me dispenser d'user mes munitions et de me fatiguer à la chasse. J'aurais été désolé de perdre un si grand avantage, et d'avoir à recommencer tout ce que j'avais fait pour me le procurer.

Pour éviter ce malheur, je ne vis, après mûre délibération, que deux moyens : l'un était de creuser un autre souterrain dans un lieu convenable et d'y faire entrer mon troupeau tous les soirs ; l'autre était de clore deux ou trois pièces de terre, à une certaine distance l'une de l'autre et cachées au fond des bois, et de placer dans chacun de ces parcs une demi-douzaine de chèvres. De cette manière, j'aurais eu de quoi réparer la perte de mon bétail, sans beaucoup de temps et de peine, dans le cas où il m'aurait été enlevé. Ce dernier moyen, bien qu'il exigeât un long travail, me parut le plus raisonnable, et je le mis en pratique sur-le-champ.

D'abord, je cherchai, dans les parties les plus retirées de l'île, un emplacement favorable à mon plan, et j'en trouvai un tout à fait selon mon désir. C'était un petit coin de terre humide, au milieu de ces bois épais dans lesquels je m'égarai, lors de ma première excursion vers l'Est. Là je découvris un espace d'environ trois acres, entièrement dépourvu d'arbres, mais entouré d'une ceinture de taillis qui formait une muraille naturelle. Il fallut en effet moins de travail pour clore exactement cette plaine que je n'en avais employé pour les autres.

Je me mis à l'œuvre sans retard, et mon nouvel enclos se trouva, au bout d'un mois, prêt à recevoir et à tenir en sûreté un petit trou-

peau de mes chèvres, qui n'étaient pas aussi sauvages qu'on pourrait l'imaginer. Je conduisis dix chevrettes et deux boucs à ce parc de

réserve, avant que j'eusse achevé la palissade, que je rendis aussi forte que les autres ; mais je fis le dernier travail à loisir et bien plus lentement. Et toutes ces peines, ces inquiétudes avaient pour cause unique la terreur que m'avait inspirée l'empreinte d'un pied d'homme 1 Je n'avais jamais vu une créature humaine dans l'île ou dans ses parages ; pourtant je vivais depuis deux ans dans une anxiété qui ôtait à ma vie beaucoup de sa douceur.

Je dois avouer que la secousse que j'éprouvai alors eut beaucoup trop d'influence sur mes sentiments religieux. L'extrême frayeur que je ressentais à la pensée de tomber dans les mains des cannibales m'ôtait le pouvoir de m'adresser à mon Créateur, avec le calme et la résignation que j'apportais habituellement à mes actes de dévotion. Je priais comme on prie dans les dangers ou les afflictions pressantes ; car je me disais chaque soir que je pouvais être massacré et dévoré avant le point du jour. D'après mon expérience, j'ose affirmer que l'âme, alors qu'elle est paisible, disposée à la reconnaissance, à l'amour, est dans un état plus favorable à la prière que dans les moments de trouble et de terreur. L'homme menacé d'un mal redoutable n'est pas mieux préparé à prier d'une manière efficace et consolante, qu'il ne l'est à sentir un repentir véritable sur son lit de mort. Les affections qui dissolvent l'esprit doivent avoir un effet aussi grand, plus puissant même, que celles qui altèrent le corps, et la prière est un acte de l'esprit. /

Je reprends mon récit. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté d'une partie de mes provisions vivantes, je parcourus de nouveau le pays, pour chercher une autre place aussi cachée que la première, afin d'y établir une seconde réserve. Dans mes courses, je m'avançai, une fois, plus loin que je ne l'avais jamais fait, du côté de la pointe occidentale de l'île, et, en jetant les yeux sur la mer, je crus distinguer un bateau à une très grande distance. J'avais trouvé une ou deux lunettes dans un des cofïres de nos matelots, mais je ne les avais pas sur moi en ce moment, et l'objet était si éloigné qu'il me fut impossible de le reconnaître. Je le regardai aussi longtemps que ma vue ne me refusa point le service, et je ne pus deviner si c'était ou non une embarcation. Quand je fus en bas de la colline, je ne vis plus ce qui m'avait frappé, et je cessai de m'en occuper ; seulement je me promis de ne jamais sortir à l'avenir sans avoir une lunette dans ma poche.

En arrivant au pied de la colline qui formait la pointe occidentale de l'île, et qui était toute nouvelle pour moi, je reconnus par des témoignages évidents que la marque d'un pied humain n'était pas «ne chose aussi extraordinaire dans cette île que je l'avais imaginé.

BOBINSON CRTTSOÉ IDv) .,

canots partis du continent relâchaient su» ce rivage, quand Us se trouvaient entraînés un peu loin en mer. Là, trè. souvent auss., après avoir livré des combats sur leurs canots, les vainqueurs amenaient

leurs prisonniers, et, suivant leur coutume barbare, ils les tuaient et les mangeaient. Je parlerai de tout cela plus tard.

Quand je parvins donc au pied de la colline, formant l'extrémité occidentale de l'île, je restai confondu de surprise et d'horreur en voyant le rivage couvert de crânes, de pieds, de mains et d'autres ossements humains. Je remarquai surtout une place où l'on avait fait du feu et autour de laquelle on avait creusé un cercle dans la terre, Bans doute pour servir de siège à ces misérables sauvages, pour consommer leur atroce festin.

A ce spectacle, je fus si complètement atterré, que je ne sentis pour quelques instants aucune frayeur personnelle. Toutes mes facultés étaient absorbées par l'idée de cette infernale brutalité et l'indignation que m'inspirait une pareille dégradation de la nature humaine, dont j'avais entendu parler, mais sans avoir jamais vu des témoignages aussi terribles de sa réalité. Bref, je détournai mes regards de ces objets affreux ; mon estomac se soulevait, et je serais tombé en défaillance si je n'avais été soulagé par un vomissement immédiat et très violent. Cependant je ne pus rester un moment de plus à cette place, et je me hâtai de remonter la colline et de regagner mon habitation.

Quand je fus un peu éloigné des parages témoins de ma surprise, je m'arrêtai un instant pour recueillir mes idées. Les yeux levés au ciel, je remerciai Dieu du fond du cœur, et en versant des larmes, de m'avoir fait naître parmi des hommes si différents de ces créatures abominables dont je venais de contempler les méfaits ; je le remerciai d'avoir répandu sur moi tant de consolations, qui rendaient tolérable une position au premier aspect presque désespérée ; je le remerciai surtout de m'avoir accordé, dans mon isolement, la connaissance de lui-même, l'espérance de sa grâce, félicité plus que suffisante pour compenser toutes mes afflictions passées ou futures. Plein de cette disposition reconnaissante, je rentrai dans mon fort, et je me sentis plus de sécurité que je n'en avais eu depuis longtemps. .^

D'après mes remarques, ces misérables ne venaient point dans l'île pour y prendre de ses produits, la partie couverte de bois, qu'ils avaient sans doute parcourue souvent, ne leur ayant offert rien qui pût les attirer. J'avais passé dix-huit ans sans voir le moindre vestige de créatures humaines, et je pouvais être bien longtemps encore aussi complètement caché que je l'étais maintenant, si je ne me découvrais pas moi-même, ce que je n'avais nulle raison de faire. Mon rôle était de me tenir clos et couvert, à moins qu'il ne se présentât pour moi une compagnie plus sortable que celle des cannibales. Cependant l'horreur que m'avaient inspirée ces infâmes sauvages et leur

152 ROBINSON CRUSOfî

atroce coutume de s'entr'égorger et de se dévorer me rendit pour longtemps mélancolique, et je restai pendant deux ans à peu près enfermé dans mon domaine, c'est-à-dire dans mes trois plantations, mon château, ma maison de campagne et mon bosquet, et mon enclos dans les bois; ce dernier, je le visitais seulement pour aller y prendre des chèvres ; car je me sentais une aversion d'instinct si puissante contre ces hommes dignes de l'enfer, que je craignais autant de les apercevoir que j'aurais craint de voir le diable en personne. Pendant ce laps de temps, je m'abstins d'aller voir mon canot, et je songeai à m'en faire un autre. Il m'était impossible de tenter de ramener l'ancien en lui faisant faire le tour de l'île ; car il y aurait eu danger de rencontrer en mer les cannibales, et, si je fusse tombé dans leurs mains, je savais quel sort je devais attendre.

Toutefois le temps et la r.ertitude d'être à l'abri de leurs atteintes usèrent enfin mes appréhensions à leur sujet. Je repris par degrés ma vie tranquille, avec la seule différence que j'étais plus circonspect, que je regardais plus soigneusement autour de moi que je n'avais coutume de le faire ; surtout j'évitais de tirer des coups de fusil, de peur d'être entendu par les sauvages, s'ils se trouvaient dans l'île. Je me félicitais alors d'avoir des chèvres domestiques, ce qui me dispensait d'aller à la chasse dans les bois et de faire feu sur du gibier. Depuis ce temps, si je pris quelques chèvres sauvages, ce fut toujours avec des trappes et des pièges. Je crois que je passai au moins deux ans, après la découverte des visites des cannibales, sans décharger mon fusil ; mais je ne sortais jamais sans lui ; de plus, je portais à ma ceinture les trois pistolets que j'avais sauvés du vaisseau, ou au moins deux, et j'aiguisai un de mes grands couteaux de chasse et me fis une bandoulière pour le porter. J'avais réellement un aspect formidable dans le costume ci-dessus décrit, en y ajoutant deux paires de pistolets et un sabre nu.

Les choses restèrent en cet état pendant quelque temps. A ces précautions près, j'étais revenu à mes anciennes habitudes, et j'avais repris un peu de sérénité. Tous ces événements me montraient de plus en plus combien mon existence était meilleure que la plupart des manières de vivre auxquelles Dieu aurait pu me destiner. Gela me faisait penser que les hommes, au lieu de se plaindre, seraient reconnaissants de leur position s'ils la comparaient à de plus tristes, et non à de plus heureuses.

Dans ma condition présente peu de choses essentielles me manquaient, et c'était un grand bonheur ; car la frayeur de ces horribles sauvages, et les soins auxquels ils m'astreignaient pour ma conservation avaient émoussé mon génie inventif. Je ne cherchais plus les

moyens d'augmenter les douceurs de ma vie ; j'abandonnai même un projet qui m'avait occupé assez longtemps, celui d'essayer de me faire de la bière. C'était vraiment une folle idée, et souvent je me moquai de moi-même pour l'avoir conçue. En efïet, quand j'aurais eu (et je ne l'avais point) tout ce qu'il fallait pour brasser la bière, je n'aurais pas eu de tonneaux pour la contenir. On a vu que j'avais passé des

semaines et des mois en vaines tentatives pour réussir à oe genre d'ouvrage. Ensuite je n'avais point de houblon, point de levure, point de chaudières, toutes choses indispensables. Cependant je crois que sans mes terreurs continuelles j'aurais entrepris cette affaire, et j'en serais peut-être venu à bout ; car je renonçais rarement à un dessein que je m'étais mis en tête.

Dès lors mes inventions se tournèrent d'un autre côté. Nuit et jour,

mon esprit travaillait sur les moyens de détruire quelques-uns de ces monstres, au milieu de leurs féroces divertissements, et de sauver, s'il était possible, les victimes qu'ils auraient amenées pour les massacrer. Il faudrait un gros livre pour décrire toutes les ruses, tous les stratagèmes que je méditais pour la destruction de ces gens, du moins pour les effrayer et leur ôter l'envie de revenir. Mais tous ces plans devaient avorter, ne pouvant être mis en pratique autrement qu'en p ésence de l'ennemi ; et que pouvais-je faire, moi tout seul, contre vingt ou trente de ces hommes, armés de traits et de flèches dont les atteintes étaient aussi sûres que celles de mon fusil?

' Je pensai plusieurs fois à creuser une mine sous l'endroit où ils avaient fait leur feu, et à la remplir de poudre à cinq à six pouces de hauteur ; quand ils auraient allumé leur foyer, la poudre se serait enflammée et aurait fait sauter tout ce qui se serait trouvé autour de la mine. Mais d'abord je répugnais à user tant de poudre, ma provision se bornant alors à un baril ; ensuite il n'était pas sûr qu'elle s'enflammât au moment opportun pour exterminer les sauvages ; elle pouvait simplement leur lancer les tisons au visage et les épouvanter, mais pas assez pour les décider à quitter la place. D'autres fois, je me proposais de me mettre en embuscade dans un lieu favorable, avec mes trois fusils doublement chargés, et de faire une décharge sur eux lorsqu'ils seraient au milieu de leur sanglant festin. J'étais sûr de tuer ou de blesser deux ou trois hommes à chaque coup. Après cela, tombant sur eux avec mes trois pistolets et monsabre, j'espérais, fussentils vingt, les tuer tous. Cette fantaisie me séduisit pendant quelques semaines ; j'en étais si rempli, que j'en rêvais et croyais poursuivre les sauvages, dans mon sommeil. J'allai si loin dans cette invention, que je passais quelques jours à chercher une place pour me mettre en embuscade et les guetter ; et souvent je me rendais jusqu'au lieu même qui portait leurs traces et avec lequel je m'étais familiarisé, et là mon esprit se remplissait d'images sanguinaires ; je me représentais une vingtaine d'hommes tombant sous mes coups, et les témoignages de la cruauté des sauvages nourrissaient ma haine vengeresse. Enfin, je trouvai sur le revers de la colline un endroit où je pouvais, sans être aperçu, voir arriver leurs canots, et j'aurais eu le temps, avant leur débarquement, de me glisser sous un bosquet où j'avais remarqué un arbre creux dans lequel je pouvais me cacher, observer leurs pratiques barbares, et viser à leurs têtes au moment où ils seraient serrés les uns contre les autres. Ainsi j'étais certain de ne point manquer mon coup et d'en atteindre trois ou quatre au moins, à la première décharge. Le choix des localités arrêté, je préparai deux fusils et mon fusil de chasse ordinaire, et je chargeai les premiers de

quatre ou cinq petites balles et d'une ou deux chevrotines, et le dernier avec une poignée de grosse dragée. Je mis aussi dans chacun de mes pistolets quatre balles, et, bien pourvu de tous points, j'attendis le moment de faire mon expédition.

Après avoir mûri mon plan et l'avoir exécuté en imagination, je montai tous les matins sur la colline, située à plus de trois milles de mon château, pour voir au loin s'il n'arrivait point de canots dans le^

ii^

parages de l'île. Mais, au bout de trois mois, je me lassei de cette corvée, d'où je revenais chaque jour sans avoir fait la moindre découverte, ni devant les côtes, ni sur la mer, aussi loin que mes yeux ou mes lunettes pouvaient atteindre.

Tant que je continuai mes courses journalières à la montagne, mon projet resta en pleine vigueur, et je me maintins au degré d'énergie nécessaire pour son exécution, qui ne demandait rien moins que la mort de vingt ou trente sauvages nus et pris à l'improviste. Mon but

était de les punir pour un crime que je n'avais pas examiné bien sérieusement, tant l'horreur qu'il m'inspirait avait tout d'abord enflammé mes passions. Selon moi, cette coutume révoltante et contre nature annonçait des peuples abandonnés depuis des siècles par la Providence aux impulsions du mal, à une dégradation semblable à celle des démons. Mais, lorsque je commençai à me fatiguer de mes inutiles excursions, mes idées sur ce que je méditais se modifièrent un peu. Je me demandai avec plus de calme ce qui m'autorisait à me constituer juge et bourreau de ces hommes que le Ciel laissait, depuis un temps immémorial, commettre impunément des actes parlesquels, sans doute, ils servaient d'instruments à la volonté divine, quand il lui plaisait de châtier quelques-uns de leurs semblables ; de quel droit je m'établissais le vengeur d'un sang aussi étranger pour moi que les mains qui le répandaient, et comment je pouvais reconnaître quel était, à cet égard, le jugement de Dieu.

Il est certain, me disais-je, que ces gens ne croient point commettre un crime en agissant ainsi ; qu'ils n'entendent point, avant de se livrer à ces actions qui me semblent si odieuses, ces reproches que notre conscience et nos lumières nous adressent en général, quand nous sommes prêts à offenser les lois humaines ou divines. Ils ne croient pas plus faire du mal en tuant et en dévorant un prisonnier de guerre, que nous en égorgeant un mouton pour le manger.

Quelques réflexions sur ce point me prouvèrent que j'avais été dans l'erreur en accusant ces peuples du crime de meurtre, qu'on ne pouvait pas leur imputer plutôt qu'à un grand nombre de chefs militaire? chrétiens qui avaient fait mettre à mort des prisonniers de guerre et passer au fil de l'épée des bataillons entiers, bien qu'ils eussent mis bas les armes et demandé quartier.

Je pensais ensuite qu'en admettant que les sauvages fussent inhumains les uns envers les autres, cela ne me regardait nullement : ils ne m'avaient pas fait la moindre injure. S'ils m'avaient attaqué, ou si je m'étais vu forcé, pour ma sûreté personnelle, de tomber sur eux, j'aurais été en quelque sorte excusable ; mais puisque je me trouvais présentement hors de leur portée, et qu'ils ne se doutaient pas même de mon existence et ne pouvaient par conséquent la menacer, en exécutant contre eux cette surprise homicide que je projetais, j'aurais imité la barbarie des Espagnols en Amérique, où des milliers d'hommes ont péri par leurs mains. Il est vrai que ces malheureux étaient livrés à une idolâtrie sanguinaire qui allait jusqu'à exiger des sacrifices humains ; mais ils n'en étaient pas moins innocents vis-àvis des Espagnols et la manière dont ces derniers se débarrassèrent des indigènes dans les pays qu'ils subjuguaient est regardée noa

seulement par les autres nations chrétiennes de l'Europe, mais encore par les Espagnols de notre temps, comme une atroce boucherie, une cruauté dénaturée, criminelle devant Dieu et devant les hommes. Le souvenir de cette cruauté a rendu le nom espagnol détestable chez toutes les nations que l'humanité et la charité chrétienne n'ont pas abandonnées, et leur a fait considérer l'Espagne comme la mère d'une race privée d'entrailles, incapable de cette pitié pour les souffrances d'autrui qui caractérise les âmes généreuses.

De telles pensées refroidirent mon zèle, et peu à peu me détournèrent d'un dessein qui me semblait injuste, puisque les sauvages ne m'avaient jamais attaqué et que je n'avais pas besoin de me mêler de leurs affaires. Je devais songer uniquement à prévenir leur agression, et, si j'étais découvert par eux, je savais ce que j'aurais à faire. D'ailleurs je pensais, qu'en exécutant mon projet, je provoquerais moimême ma ruine, à moins que je ne vinsse à bout de tuer tous ceux qui seraient à terre lors de mon attaque ; parce qu'un seul d'entre eux échappé pourrait aller dire à ses compagnons ce qui serait arrivé, et ceux-ci reviendraient par milliers venger la mort des leurs. Ainsi j'amènerais avec certitude un malheur qui, pour le présent, ne me menaçait point. En résumé, je conclus que la prudence et la morale me défendaient également de me mêler des affaires de ces étrangers, et que la mienne était de leur cacher de mon mieux que l'île étaithabitée par un être humain.

La religion se joignit à la prudence pour me confirmer dans cette nouvelle résolution, et je demeurai convaincu, par plus d'une bonne raison, que mes plans sanguinaires pour la destruction de créatures innocentes, du moins envers moi, étaient tout à fait blâmables. Les crimes que ces hommes pouvaient commettre les uns envers les autres ne me regardaient point : c'étaient des coutumes nationales, et je devais laisser à Dieu, le maître et le guide des nations, le soin de punir des torts publics par des châtiments publics. Mon devoir me parut alors si clair, si positif, que je rendis grâces à Dieu de n'avoir pas permis l'accomplissement d'un fait qui eût été, suivant ma nouvelle manière de voir, un homicide véritable et gratuit ; je le priai de m'accorder sa protection pour échapper à ces barbares sans être obligé de verser leur sang, et je promis de n'en venir à ce parti que dans le cas où ma défense personnelle l'exigerait.

Dans cette disposition, je passai encore une année tranquille ; et, loin de désirer l'occasion de voir ces misérables, je ne montai pas une seule fois pendant ce temps sur la colline, pour regarder s'il paraissait au loin quelques-uns de leurs canots, ou s'il en était venu récemment dans l'île. Je ne voulais pas être tenté de tomber sur eux, soit

en usant de mes anciennes inventions, soit en profitant des avantages qui pourraient se présenter. Je changeai seulement de place le bateau que j'avais de l'autre côté et je le conduisis à la pointe orientale de l'île et le plaçai dans une anse abritée par des rochers où je savais que les sauvages ne pouvaient arriver à cause des courants. Avec le canot, j'emportai tout ce qui lui appartenait, bien que cela ne fût pas nécessaire pour un trajet aussi court : je pris le mât, la voile et une espèce d'ancre que l'on pouvait appeler, si l'on voulait, un grappin. Je ne voulus pas laisser la moindre chose qui pût faire soupçonner

la présence d'habitants humains. En outre, je vécus plus retiré que jamais, et je sortais rarement de ma cellule, excepté pour mes occupations ordinaires : traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau de réserve dans les bois, lequel se trouvait hors de tout danger, parce qu'il était dans une partie de l'île, opposée à celle où descendaient les sauvages. Dès lors, j'en étais sûr, ils ne venaient point sur ces bords dans l'intention d'y chercher aucun objet utile pour eux, par conséquent ils ne s'éloignaient pas de la côte, et probablement ils y étaient venus plus d'une fois et avant et après que la crainte de les rencontrer m'eût rendu plus circonspect. Je frémissais à l'idée de ce qui me

serait arrivé si j'étais tombé à l'improviste au milieu d'eux dans le temps où, presque nu et désarmé, à l'exception d'un seul fusil le plus souvent chargé à petit plomb, je courais çà et là, furetant dans tous les coins pour voir si je découvrirais quelque chose de bon. Quelle eût été ma surprise si j'avais vu, au lieu de l'empreinte d'un pied, douze ou quinze sauvages qui m'auraient poursuivi et auxquels la vélocité de leur course ne m'aurait pas permis d'échapper ! En me figurant de semblables scènes, le cœur me manquait, et j'avais bien de la peine à reprendre de la tranquillité. Je me demandais avec terreur ce que j'aurais fait quand je me serais trouvé en pareille occurrence, incapable de résister longtemps, de conserver même la présence d'esprit nécessaire pour user de mes moyens de défense. Je me demandais ce que je ferais maintenant après tant de préparations et de réflexions, f

Ces pensées m'inspiraient une tristesse qui dura assez longtemps, mais enfin elles prirent une autre direction ; je sentis ce que je devais de reconnaissance au Ciel, qui m'avait empêché de me livrer moimême à un danger dont j'ignorais l'existence. Ce sujet fit renaître en moi une réflexion qui m'était déjà venue plus d'une fois depuis que j'avais reconnu combien, dans tous les dangers de la vie, la Providence montre sa bonté par des dispositions dont nous ne comprenons pas la fm. Souvent en efïet nous sortons des plus grands périls par des voies merveilleuses ; souvent une impulsion secrète nous décide tout à coup, dans un moment de grave incertitude , à prendre tel chemin plutôt que tel autre, qui nous eût conduits à notre perte.

Je me fis donc une loi de ne jamais résister à ces voix mystérieuses qui nous invitent à prendre tel parti, à faire ou à ne pas faire telle chose, bien que nulle raison n'appuie cette impulsion secrète. Je pourrais citer plus d'un exemple où la déférence à de pareils avertissements eut un plein succès, surtout dans la dernière partie de mon séjour en cette île malheureuse, sans compter bien d'autres occasions qui ont dû m'échapper, et auxquelles j'aurais fait attention si mes yeux avaient été dès lors ouverts sur ce point. Mais il n'est jamais trop tard pour être sage, et je conseille à tous les hommes réfléchis dont l'existence serait assujettie comme la mienne à des accidents extraordinaires, même à des vicissitudes plus communes, de ne jamais négliger ces avis intimes de la Providence, quelle que soit l'intelligence invisible qui nous les transmet.

Le lecteur ne trouvera pas étrange si je lui avoue que ces anxiétés continuelles, ces dangers au milieu desquels je vivais, et les soins exigés par ma situation nouvelle, avaient tari chez moi l'esprit d'mvention, le désir de me procurer pour un temps à venir des choses

plus commodes, plus douces. Ma sûreté m'occupait plus que ma nourriture. Je n'osais planter un clou, ni couper un morceau de bois de peur d'être entendu ; et je me gardais bien plus encore de tirer un coup de fusil. Mon feu surtout me causait de grandes inquiétudes ; la fumée, visible à une distance très considérable, pouvait mè trahir : par ce motif, je transférai tout ce qui devait se faire avec du feu, comme la fabrique de poterie, de pipes, etc., à mon habitation dans les bois, près de laquelle je trouvai, à ma satisfaction inexprimable, une caverne naturelle qui s'enfonçait très avant dans la terre et où J'étais sûr que pas un sauvage, en eût-il trouvé l'entrée, n'aurait

voulu se hasarder. Il fallait en effet avoir, ainsi que moi, sa vie à préserver, pour s'aventurer en pareil endroit.

L'ouverture de cette grotte se trouvait au pied d'une roche très élevée, près de laquelle la Providence (jadis j'aurais dit le hasard) me conduisit, tandis que je coupais des branches d'arbre pour faire du charbon. Avant d'aller plus loin, je dois dire pourquoi je faisais du charbon. Le voici : je craignais d'avoir de la fumée autour de mon habitation ; et cependant il fallait cuire mon pain, ma viande, etc. : j'imaginai donc de fabriquer du charbon, comme j'en avais vu fabriquer en Europe, en brûlant du bois à demi couvert par de la terre. i<,e charbon formé, je l'éteignais et l'emportais au logis, pour être

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employé, sans le danger de la fumée, aux divers usages qui exigeaient du feu. Je par serai de tout cela en son lieu.

En coupanL, comme je viens de le dire, des branches d'arbre près d'un rocher, j'aperçus, derrière un épais fourré formé par des buissons et des arbrisseaux, une sorte d'enfoncement. J'eus la curiosité d'y regarder, et, pénétrant non sans peine par cette ouverture, je me trouvai dans une grotte dans laquelle deux personnes de ma grandeur pouvaient se tenir debout. Mais je dois avouer que j'en sortis plus vite que je n'y étais entré, lorsque je vis au fond de l'antre, qui était d'une obscurité complète, deux grands yeux appartenant à un animal, à un homme, à un démon, enfin à un être inconnu, briller comme deux étoiles et réfléchir la faible lumière que donnait l'ouverture de la caverne. Cependant un instant me suffît pour prendre un peu d'assurance et me faire honte à moi-même de ma terreur. Je me traitai mille fois d'imbécile ; je me dis qu'un homme sujet à la peur du diable n'était guère propre à vivre vingt ans seul dans une île, et que sans doute il n'y avait rien de plus effrayant que ma personne dans ce souterrain. Après tous ces raisonnements je pris courage ; j'allai chercher un brandon, et, ce bâton enflammé à la main, je me précipitai dans la grotte. A peine avais-je fait quatre pas, que je fus presque aussi épouvanté que je l'avais été un moment auparavant. J'entendis un soupir qui semblait venir d'un homme souffrant ; ce soupir fut suivi d'un bruit interrompu, semblable à des mots à demi articulés, et d'un second soupir très profond. Je reculai saisi d'effroi, le front baigné d'une sueur froide ; et si j'avais eu un chapeau sur la tête, je crois que mes cheveux, en se dressant, l'eussent fait tomber. Mais, recueillant toutes les forces de mon âme, considérant que Dieu était partout et pouvait me protéger là comme ailleurs, je m'avançai de nouveau, et, à la clarté du tison que je tenais au-dessus de moi, je vis couché sur le sol un vieux bouc d'une laideur et d'une grandeur monstrueuses, lequel luttait contre les dernières atteintes de la mort. Il paraît qu'il se mourait de pure vieillesse. J'essayai de le faire changer de place ; il fit quelques efïorts pour se lever, mais inutilement ; alors je le laissai tranquille, imaginant que, puisqu'il m'avait effrayé, il pourrait effrayer de même les sauvages, s'il en venait quelques-uns dans la grotte, tant qu'il lui resterait un souffle de vie.

Revenu de ma surprise, jo regardai autour de moi, et la caverne, qui d'abord m'avait semblé vaste, me parut alors très petite. Elle avait environ douze pieds de surface, et sa forme irrégulière était l'œuvre de la nature. Je remarquai dans le fond une ouverture qui s'enfonçait davantage sous terre ; mais elle était si basse, que je ne

jg2 ROBINSON CEUSOÉ

couvais V entrer qu'en me traînant sur les mains et sur les genoux. Ne laThant point où je serais allé, je ne voulus pas m'y aventurer ransTumL et Je m'e proposai d'y -enir le lendema n av des chandelles, un briquet que j'avais fait avec l'amorce d un fusil, et du charbon allumé dans une terrme.

Le jour suivant je revins donc, pouvu de six chandelles de ma façon (j'en fabriquais alors de très bonnes en suif de chèvre ; seulement j'étais embarrassé pour les mèches, usant à cet effet tantôt de vieux chiffons ou de vieilles cordes, tantôt de l'écorce desséchée d une plante du genre des orties), et j'entrai sous celte voûte. Jefusobl.ïé d'aller sur mes mains pendant l'espace d'environ dix pieds, ce qui,

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soit dit en passant, était passablement hardi, si l'on considère mon ignorance de l'étendue de ce souterrain et de ce qui se trouvait au delà. Après avoir passé la partie la plus étroite, je vis la voûte s'élever graduellement jusqu'à une vingtaine de pieds, et mes yeux furent frappés du spectacle le plus beau qu'ils eussent jamais contemplé dans cette île. Sur les parois et le plafond de la caverne, la lumière de mes deux chandelles se reproduisait par des milliers de reflets étincelants. Étaient-ce des diamants ou d'autres pierres précieuses? Étaient-ce, comme cela semblait plus probable, des grains d'or que je voyais inscrustés dans le roc? Je me trouvais alors dans une cavité ou grotte, la plus délicieuse en son genre qu'il fût possible de souhaiter, bien qu'elle fût complètement obscure. Le sol était sec, mais très uni et parsemé d'un sable extrêmement fin, de sorte qu'on n'y voyait aucune créature venimeuse ou repoussante, ni aucune trace d'humidité. Le seul inconvénient était la difficulté de l'entrée, et, pour un lieu de sûreté, il devenait un avantage ; ainsi je me réjouis de cette découverte, qui m'offrait le refuge dont j'avais besoin.

Je portai sans délai à ma nouvelle caverne tous les objets sur lesquels j'avais les plus grandes inquiétudes, et, avant tout, mon magasin de poudre et mes armes de réserve, qui consistaient en deux fusils de chasse et trois mousquets. J'en gardai cinq dans mon château, montés en manière de canons sur ma muraille extérieure, mais disponibles si j'en avais eu besoin pour une expédition. En déménageant mes munitions, j'ouvris le baril de poudre qui avait été gâté par l'eau de mer, et je vis que la poudre, humectée en dessus à deux ou trois pouces d'épaisseur, avait durci et avait garanti celle de l'intérieur, comme une noix est garantie par sa coquille. Je trouvai donc soixante livres de bonne poudre au centre du tonneau ; ce fut une agréable découverte pour moi en ce moment ; je portai le tout dans la grotte et ne gardai ensuite jamais plus de deux ou trois livres de poudre chez moi. Le plomb qui me restait pour faire des balles fut placé au même endroit. Alors je me comparais à ces géants des anciens temps, qui vivaient dans les cavernes et les creux des rochers où ils trouvaient des retraites inaccessibles. J'étais persuadé que, lors même que ces cannibales seraient à ma poursuite, ils ne pourraient me trouver là, ou bien qu'ils n'oseraient m'y attaquer.

Le vieux bouc que j'avais vu expirant mourut près de l'ouverture de la caverne le lendemain de ma découverte, et je trouvai plus facile de l'enterrer sur la place pour n'être pas infecté, que de le traîner au loin.

J'étais alors dans la vingt-troisième année de mon séjour dans l'île, et si complètement naturalisé quant à la localité et au genre de

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vie, que, si je n'avais pas eu la crainte des sauvages, je me serais volontiers résigné à passer le reste de mes jours en ce désert, dussé-je aller mourir dans la caverne, comme le vieux bouc. Je m'étais créé quelques amusements qui me faisaient trouver la journée moins longue. D'abord j'avais appris à parler à Jacquot, comme je l'ai dit, et il articulait si distinctement et avec une telle netteté, que cela me causait un grand plaisir. Jamais, je pense, aucun oiseau ne sut mieux parler. Il vécut vingt-six ans avec moi, et je ne sais combien il a pu vivre ensuite ; mais j'ai entendu dire au Brésil que les perroquets vivaient plus de cent ans. Mon chien fut pour moi un compagnon aimable et fidèle pendant seize de mes années d'exil, et il mourut de vieillesse. Pour mes chats, ils s'étaient multipliés, comme je l'a dit, à un tel degré, que je fus obligé d'en tuer quelques-uns, afin d'empêcher qu'ils n'en vinssent à me dévorer, moi et toutes mes provisions. Cependant, quand les deux anciens chats que j'avais apportés du vaisseau furent morts, je continuai toujours de pourchasser les autres et ne laissai rien à leur portée ; aussi finirent-ils par s'enfuir dans les bois et devenir sauvages. Je gardai seulement deux ou trois favoris qui restèrent familiers, et dont je noyai sans miséricorde tous les petits. Outre ces animaux, j'avais toujours quelques chevreaux domestiques autour de moi, et je les accoutumais à manger dans ma main. J'avais aussi deux autres perroquets ; ils parlaient assez bien : ils appelaient aussi leuF maître Rohinson Crusoé ; mais ils n'étaient pas comparables à mon premier : il est vrai que je m'occupais beaucoup moins de ceux-ci. J'avais de plus quelques oiseaux de mer apprivoisés, dont j'ignorais le nom ; je les avais pris sur le rivage, et, après leur avoir coupé les ailes, je les avais lâchés dans le bosquet formé par les boutures que j'avais plantées près de mon château. Sous ce taillis ces oiseaux vécurent très bien et se multiplièrent, ce qui me fut très agréable. Ainsi, comme je viens de le dire, j'étais presque satisfait de mon sort, et la seule chose que je désirais était d'être délivré de la crainte des sauvages. Mais les choses devaient tourner dans un sens contraire à toutes mes prévisions ; et peut-être n'est-il pas inutile pour les lecteurs de mon histoire de leur faire observer ici combien, dans le cours de la vie, on voit souvent le mal qui d'avance semble le plus redoutable, et qui cause le plus d'effroi lorsqu'il est arrivé, devenir un moyen de salut, quelquefois le seul possible. Je pourrais tirer de ma carrière aventureuse plus d'un exemple à l'appui de cette assertion ; mais aucun ne prouverait son exactitude comme les événements qui marquèrent les dernières années de ma résidence dans cette île.

Dans le courant de décembre de la vingt-troisième année de mon.

exil, au temps du solstice d'été (car je ne puis donner le nom d'hiver à une saison aussi chaude), le soin de la moisson m'obligeait d'être souvent dans les champs. Un jour, étant sorti du logis de très grand matin, même avant le point du jour, je vis avec surprise la clarté d'un feu sur le rivage, à la distance de deux milles environ, et, à ma grande terreur, ce n'était pas du côté le plus éloigné de mon habitation, mais précisément devant mon district.

A cette vue je fus saisi d'effroi, et je restai stupéfait dans l'intérieur de mon bosquet, n'osant plus en sortir. Toutefois j'étais aussi inquiet dans mon asile que j'aurais pu l'être en dehors, parce que ces sauvages, en parcourant l'île, pouvaient trouver mon blé sur plante ou moissonné, enfin quelques-uns de mes ouvrages, qui leur montreraient qu'il y avait du monde dans le pays. Je ne doutais pas qu'ils ne se missent à ma recherche, jusqu'à ce qu'ils m'eussent trouvé. Dans cette extrémité, je courus droit à la forteresse, je tirai l'échelle après moi, et je rendis les alentours de mon enclos aussi sauvages, aussi naturels que possible.

Alors je me préparai à la défense. Je chargeai tous mes canons, comme il me plaisait de nommer les fusils placés dans mes meurtrières, et tous mes pistolets, résolu de me défendre jusqu'au dernier souffle, et n'oubliant pas de me recommander à la protection de Dieu, que je priai avec ferveur de me délivrer des mains de ces barbares. Je restai près de deux heures dans cette position, et j'étais très impatient d'avoir des nouvelles de l'extérieur ; mais je n'avais point d'espion à envoyer. Enfin, las de réfléchir sur ce que je devais faire, et ne pouvant supporter plus longtemps mon incertitude, je posai mon échelle contre le flanc du rocher, où se trouvait, comme je l'ai dit plus haut, une plate-forme ; j'y montai, je tirai l'échelle après moi, et je m'en servis pour arriver au sommet de la colline. Là je me couchai à plat ventre, et, prenant ma lunette que j'avais apportée exprès, je regardai la place où j'avais vu le feu. Il y avait une douzaine de sauvages tout nus, assis autour d'un petit foyer qu'ils avaient allumé, non pour se chauffer, car il faisait une chaleur excessive, mais probablement pour apprêter un de leurs affreux repas de chair humaine, dont ils avaient amené les matériaux morts ou vifs.

Ils avaient deux canots amarrés au rivage, et, comme c'était le moment du reflux, ils attendaient sans doute la marée montante pour s'en aller. Il est difficile d'imaginer quelle confusion de pensées ce spectacle jeta dans mon esprit. J'étais surtout frappé de voir ces hommes de ce côté de l'île et si près de moi. Cependant, lorsque je considérai qu'ils ne pouvaient aborder qu'à la faveur du courant, je me

rassurai un peu. Je compris qu'une fois l'heure de la basse marée

venue, je n'avais plus à craindre leur abord, à moins qu'ils ne fassent déjà débarqués, et que je pourrais alors aller et venir en sûreté. Cette observation me tranquillisa, et je vaquai paisiblement aux soins de ma moisson quand ils furent partis.

Ce que je pensais arriva de point en point. A mesure que la marée prit son cours occidental, les sauvages s'embarquèrent et s'éloignèrent à force de rames. J'ai oublié de dire qu'une heure et plus avant leur départ ils s'étaient mis à danser, et je pus discerner leurs postures à l'aide de ma lunette. Ils étaient entièrement nus.

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Dès que je les vis embarqués et partis, je pris deux fusils sur mes épaules, mes deux pistolets à ma ceinture, et mon grand coutelas sans fourreau à mon côté, et j'allai en toute hâte à la colline d'où j'avais découvert ces gens. Quand j'arrivai au sommet, au bout de deux heures, le poids de mes armes ne me permettant pas d'aller plus vite, je reconnus que trois autres canots remplis de sauvages avaient abordé à cette place, et, en jetant les yeux au loin, je les vis tous réunis et cherchant à gagner la pleine mer.

C'était un spectacle assez effrayant, surtout lorsque, descendu sut

la plage, je vis des signes de leur cruauté abominable : le sang, les os et quelques lambeaux des victimes humaines dévorées par ces misérables, au milieu de la gaieté et des jeux. Mon indignation fut si vive à cette vue, que je préméditai la destruction du premier que je verrais sur le rivage, quelle que fût sa force ou le nombre de ses compagnons. Il était évident que leurs visites dans l'île n'étaient pas très fréquentes ; car il se passa plus de quinze mois entre cette apparition et la suivante. Pendant cet intervalle je ne vis aucune trace, aucun signe de leur présence. Du reste, j'étais sûr qu'ils ne se hasarderaient pas à voyager sur mer, du moins à une aussi grande distance et dans les saisons pluvieuses. Toutefois je ne me sentais pas à mon aise, et j'avais sans cesse la peur d'être surpris ; et, je l'ai déjà fait remarquer, la crainte et l'attente du mal sont plus pénibles que sa réalité.

Pendant tout ce temps je restai dans des dispositions meurtrières, et la plupart de mes heures, auxquelles je pouvais donner un meilleur emploi, se passèrent à inventer des moyens pour circonvenir les sauvages et tomber sur eux à l'improviste, la première fois qu'ils viendraient dans l'île, surtout s'ils se divisaient en deux compagnies, comme ils l'avaient fait à leur précédente visite. Ue ne songeais pas que, dans ce cas, si je détruisais une de leurs troupes, composées de dix, douze ou vingt hommes, j'aurais, le jour suivant, sinon au bout d'une semaine ou d'un mois, à me débarrasser d'un autre parti, et ainsi de suite à l'infmi, et que je deviendrais un meurtrier au moins aussi cruel que ces sauvages, sans être comme eux un mangeur d'hommes.

Mes jours étaient désormais bien tristes. Je m'attendais d'un moment à l'autre à tomber dans les mains de ces êtres sans pitié, et, quand je sortais, je regardais sans cesse autour de moi avec toutes les précautions imaginables. Je me félicitais du fond de l'âme d'avoir rassemblé un troupeau de chèvres domestiques ; car je n'osais pas tirer un coup de fusil, de peur d'alarmer les sauvages, qui se seraient peut-être sauvés, mais pour revenir sur trois cents canots, peu de jours après. Toutefois un an et trois mois se passèrent sans que je visse les sauvages, et ils reparurent alors, comme je le dirai bientôt. Il est vrai qu'ils avaient pu descendre à mon insu, soit qu'ils fussent restés à terre bien peu de temps, soit qu'ils eussent échappé à mes regards ; mais vers le mois de mai, autant que je puis calculer, et dans le courant de ma vingt-quatrième année, j'eus avec eux une singulière rencontre, de laquelle je parlerai en son lieu.

Pendant ces quinze ou seize mois, l'anxiété de mon esprit fut grande. Mon sommeil était troublé, j'avais des songes horribles, et souvent

je m'éveillais en sursaut. Le jour, des inquiétudes dévorantes brouillaient toutes mes idées; la nuit, dans mes rêves, je tuais des sauvages, et je cherchais des raisons pour justifier cet acte.

Mais laissons tout ceci pour un moment. Vers le milieu de mai, le 16, je crois, selon mon pauvre calendrier de bois sur lequel je continuais de marquer les jours, un vent violent souffla tout le jour, accompagné de beaucoup d'éclairs et de tonnerre, et la nuit fut aussi mauvaise que la journée. Je lisais la Bible, et j'étais préoccupé de quelques sérieuses pensées sur ma situation présente, lorsque je fus surpris par le bruit d'un coup de fusil tiré en mer, à ce qu'il me semblait. Sans doute ma surprise était d'une nature bien différente de celles que j'avais eues en d'autres occasions, et les idées qu'elle éveilla furent aussi d'un tout autre genre. Je sortis à la hâte, je dressai mon échelle pour gagner la plate-forme, je la tirai après moi, et je montai au sommet juste au moment où un second éclair m'annonça un second coup, que j'entendis en effet au bout d'une demiminute. Je reconnus que le son venait de cette partie de la mer vers laquelle le courant m'avait autrefois entraîné avec mon canot. Sur-lechamp, je pensai que ce devait être un bâtiment en détresse, ayant sans doute un ou plusieurs compagnons qu'il appelait à son secours par des signaux.

J'eus assez de présence d'esprit pour songer que, si je ne pouvais les aider, ils pouvaient m'aider moi-même ; aussi je rassemblai tout le bois sec qui se trouva sous ma main, et, formant un monceau élevé, je l'allumai sur la colline. Les branches étaient sèches et flambaient facilement, et, bien que le vent fût très violent, elles brûlèrent de manière à être vues d'un navire, s'il s'en trouvait un dans ces parages ; et j'en eus la preuve ; car, aussitôt que mon feu commença, j'entendis une nouvelle détonation, qui fut suivie de plusieurs autres venant toujours du même côté. Je continuai mon feu toute la nuit, et, lorsqu'il fit grand jour et que le ciel s'éclaircit, je vis à une distance considérable de l'île, en plein E., quelque chose que l'éloignement ne me permettait pas de reconnaître, même avec ma lunette. Mais ce devait être un vaisseau ou une carcasse de vaisseau.

Je regardai souvent cet objet pendant la journée, et je m'aperçus bientôt qu'il ne changeait pas de place : j'en conclus que c'était un bâtiment à l'ancre, et très impatient, comme on peut le croire, de m'assurer du fait, je pris mon fusil et je courus vers le S. de la côte et les rochers contre lesquels j'avais été autrefois emporté par le courant. Quand je fus arrivé en cet endroit, le temps se trouvant parfaitement clair, je pus voir, à mon grand regret, les restes du navire qui s'était perdu, la nuit, sur ces brisants cachés que j'avais

remarqués lors de mon excursion autour de cette pointe, et qui ensuite avaient été la cause de mon salut par le contre-courant qu'ils produisaient, dans une des positions les plus désespérées où jamais je me fusse trouvé. Ainsi ce qui sauve l'un cause la destruction de l'autre. Il paraît en effet que l'équipage de ce bâtiment naufragé, ignorant l'existence de ces rochers que l'eau couvrait totalement, avait couru sur eux la nuit, le vent soufflant très violemment de l'E.-N.-E. S'ils eussent vu l'île, car il était probable qu'ils ne l'avaient pas vue, ils auraient tâché de gagner le rivage dans leur chaloupe. Cependant les coups de canon qu'ils avaient tirés, surtout, à ce que j'imaginais, après avoir vu mon feu, me donnaient beaucoup à penser. D'abord, je croyais qu'en apercevant le feu, ils se seraient mis dans une chaloupe, auraient essayé d'aborder l'île et auraient été repoussés par les vagues. D'autres fois, je supposais qu'ils avaient perdu leur chaloupe, ce qui pouvait arriver de plusieurs manières, notamment dans le cas où les vagues entrent dans un navire et obligent les matelots à dépecer leurs bateaux ou à les jeter à la mer. Je pensais encore que ce bâtiment allant de conserve avec un ou plusieurs autres, ceux-ci avaient recueilli sur leur bord l'équipage du naufragé, ayant été avertis par les signaux de détresse. Il se pouvait enfin que les hommes de ce malheureux équipage se fussent tous embarqués dans leur chaloupe et eussent été entraînés par le courant dans lequel je m'étais autrefois trouvé pris, vers la haute mer, où ils ne pouvaient attendre que la famine et la mort. Peut-être, me disais-je, sont-ils à cette heure sur le point de se dévorer les uns les autres.

Cependant, tout cela n'étant que de simples conjectures, je ne pouvais, dans ma position, faire autre chose que de plaindre le malheur de ces pauvres gens, et il produisit pour moi le bon effet d'augmenter ma reconnaissance envers le Ciel, qui m'avait si heureusement secouru dans mon abandon et avait permis que de deux équipages perdus sur ces bords je fusse le seul individu sauvé. J'appris encore par là combien il existe peu de conditions assez misérables ou d'infortunes assez grandes pour que nous n'y trouvions pas des sujets d'actions de grâces en les comparant à de plus déplorables circonstances, telles que celles dans lesquelles les hommes de ce bâtiment 'avaient été placés. Il était peu probable qu'un seul d'entre eux se fût sauvé, à moins qu'un autre vaisseau, marchant de conserve avec le leur, ne les eût recueillis ; et c'était là une supposition gratuite, qui n'était appuyée sur aucune apparence. Je ne saurais trouver de paroles assez énergiques pour décrire la fièvre de désirs qui s'empara de mon âme, à la vue de ces débris de navire. Oh ! si le Ciel

eût permis, m'écriai- je hors de moi-même, qu'un ou deux seulement se fussent sauvés ! j'aurais eu des compagnons, des êtres de mon espèce à qui parler ! Pendant le cours entier de ma vie solitaire, jamais je n'aspirai aux délices de la société humaine avec autant de ferveur, jamais je n'en sentis la privation avec un aussi profond regret.

Quand certains ressorts secrets de nos passions sont mis en jeu par un objet visible ou rendu présent par la puissance de l'imagination, leurs impulsions entraînent l'âme vers cet objet avec une telle force, que son absence devient insupportable. Mille fois je répétai : Plût à Dieu qu'un seul homme, un seul eût échappé ! Et mes désirs étaient si fervents, qu'en prononçant ces mots, mes mains se joi-

gnaient l'une contre l'autre, de manière à écraser un objet fragile qui se serait trouvé entre elles. Je serrais les dents au point d'avoir peine à les séparer. Que les physiologistes cherchent la raison de ces faits ; moi, je me borne à les décrire et à noter la surprise qu'ils me causèrent. C'étaient sans doute les effets des idées qui me représentaient les douceurs que la conversation d'un homme, d'un chrétien m'aurait fait éprouver.

Mais cela ne devait pas être : leur destinée, la mienne ou Tune et l'autre en avaient autrement décidé. Je ne sus que dans la dernière année de mon séjour dans l'île que quelques hommes de ce bâtiment s'étaient sauvés ; et, peu de jours après, j'eus seulement le chagrin de voir le cadavre d'un mousse, porté sur la grève, dans la

partie voisine du naufrage : il n'avait sur lui qu'une veste de matelot, des culottes ouvertes aux genoux et une chemise de toile bleue. Rien n'indiquait de quelle nation il était : ses poches ne contenaient que deux pièces de huit et une pipe ; mais celle-ci avait dix fois plus de valeur à mes yeux que les premières.

La mer était redevenue calme, et j'avais grande envie de m'aventurer dans mon canot à visiter le bâtiment naufragé, sûr de trouver à bord des choses qui me seraient utiles ; mais une autre raison me pressait de m'y rendre, c'était l'idée d*y trouver quelque créature encore vivante, que je sauverais en m'assurant la plus douce consolation. Cette pensée me tenait si fort au cœur, que je ne connus point de repos le jour ni la nuit avant d'être allé à bord de ce navire, ce que je fis, abandonnant le succès de l'entreprise à la Providence. Je m'y sentais entraîné par une impulsion tellement irrésistible, que je la prenais pour un ordre du Ciel, et j'aurais cru me manquer à moimême si je ne l'avais pas suivie.

Je me hâtai de retourner à mon château préparer tout ce qu'il fallait pour mon voyage. Je pris une certaine quantité de pain, un grand pot d'eau douce, une boussole, une bouteille de rhum (j'en avais encore beaucoup) et un panier de raisins ; et je m'acheminai ainsi chargé vers mon canot. Je vidai Peau qu'il contenait, je le mis à flot ; j'y déposai mes provisions, puis je revins au logis pour prendre d'autres choses. Cette fois j'apportai un grand sac de riz, le parasol pour garantir ma tête du soleil, un second pot d'eau, environ deux douzaines de gâteaux ou petits pains d'orge (plus que je n'en avais pris déjà), une bouteille de lait de chèvre et un fromage. A la sueur de mon front, cette cargaison fut embarquée ; et, priant Dieu de me guider dans ma course, je partis. Je longeai la côte en conduisant le cano à la rame, et je gagnai enfin l'extrémité N.-E. de l'île. Là je devais me résoudre ou non à m'aventurer en pleine mer. Je regardais ces rapides courants qui régnent constamment des deux côtés de l'île, à une certaine distance, et leur vue produisit sur moi un effet terrible, par le souvenir du danger que j'avais couru jadis. Le courage me manqua à la pensée que je pouvais être emporté au large par un de ces courants et perdre de vue la côte ; enfin, que mon embarcation étant frêle et petite, au moindre coup de vent j'étais perdu.

Ces idées me découragèrent à tel point, que je me décidai à renoncer à l'entreprise, et, attachant ma barque dans une petite crique, je sautai à terre et j'allai m'asseoir sur un tertre, tout pensif et tout inquiet, tiraillé entre la crainte et le désir au sujet de mon voyage. Tandis que j'étais plongé dans mes réflexions, j'observai que la marée

avait changé et que le flux rendrait le trajet que je voulais faire impraticable pendant quelques heures. Je pensai alors que je pourrais monter sur le talus le plus élevé du voisinage, afin de voir s'il n'était pas possible qu'un des courants me ramenât sur la rive avec la même rapidité que l'autre m'en aurait éloigné. A peine cette idée était-elle entrée dans ma tête, que je cherchai des yeux et trouvai une petite colline d'où l'on découvrait la mer, des deux côtés, et les divers mouvements des marées. Là, je vis que le courant du flux régnait près du rivage, du côté du N., et que, pour assurer mon retour, je n'avais autre chose à faire qu'à me tenir de ce côté.

I Enhardi par cette observation, je résolus de me mettre en mer le lendemain matin, à la marée montante. Je passai la nuit dans mon canot, couvert de la grande capote dont j'ai déjà parlé, et je partis de bonne heure. D'abord, j'avançai un peu au large, en plein N., jusqu'à ce que j'eusse rencontré le courant qui me conduisit à l'E. avec beaucoup de rapidité, mais non avec la violence de celui qui m'avait entraîné autrefois au S. de l'île. Cette fois, je pouvais diriger mon bateau, et favorisé, non gêné par le courant, à l'aide de ma pagaie ou rame je gouvernai droit au bâtiment naufragé et je l'atteignis en moins d'une heure.

C'était un triste spectacle ; ce vaisseau, qui paraissait espagnol d'après sa construction, était fortement engagé entre deux rochers ; la poupe et une partie du pont avaient été fracassées par les vagues, et la proue ayant donné contre les rochers avec une grande violence, le grand mât et le mât d'artimon étaient brisés par le pied ; mais le beaupré était entier et restait ferme vers la pointe de l'éperon.

Quand j'approchai du navire, un chien parut sur le pont et, me voyant venir, se mit à japper et à gémir. Je l'appelai : aussitôt il sauta dans l'eau, je l'aidai à entrer dans le canot. Il était à demi mort de faim et de soif. Je lui donnai un gâteau ; il le dévora comme un loup qui aurait jeûné pendant quinze jours sous la neige. Je donnai ensuite à ce pauvre animal un peu d'eau à boire et, si je l'avais laissé faire, il en aurait pris au point de crever. Après cela, je montai à bord, et les premiers objets sur lesquels mes regards tombèrent furent deux hommes noyés dans la chambre de l'avant, enlacés dans les bras l'un de l'autre. Je pensai, et cela était probable, que, lorsque le vaisseau toucha, la mer y était entrée en si grande abondance, que tous les hommes avaient été étouffés, comme s'ils étaient tombés au fond de l'eau.

Il ne restait rien de vivant sur ce bâtiment, à l'exception du chien, ni aucune marchandise qui ne fût gâtée. Il y avait dans la cale quelques tonneaux de vin ou d'eau-de-vie, que je pus voir quand la marée

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baissa ; mais leur dimension ne me permettait pas d'en tirer parti. Je vis aussi des cofîres appartenant sans doute aux matelots, et j'en mis deux sur mon canot, sans examiner leur contenu. Si la poupe n'avait pas été engagée et l'avant brisé, je suis persuadé que j'aurais fait un butin très précieux sur ce vaisseau ; car, d'après ce que je trouvai dans les deux coffres, il y avait lieu de croire qu'il était richement chargé. Je supposai, d'après la route qu'il suivait, qu'il avait pu être frété à Buenos-Ayres ou à Rio de la Plata, dans la partie de l'Amérique méridionale qui est au delà du Brésil, pour la Havane, dans le golfe du Mexique, et peut-être ensuite pour l'Espagne. De riches trésors étaient certainement enfermés dans son sein et ne seraient plus jamais utiles à personne. Je ne savais alors ce que pouvait être devenu le reste de l'équipage.

Outre ces coffres, je trouvai un petit tonneau de liqueur contenant une vingtaine de pintes, et je l'embarquai dans mon canot avec assez de peine. Il y avait plusieurs fusils et une grande poire à poudre dans la cabine ; je n'avais pas besoin des premiers, ainsi je les laissai : mais je pris la poire, qui renfermait quatre livres de poudre, et de plus une pelle à feu et des pincettes, ustensiles fort précieux pour moi ; deux petits chaudrons de cuivre, une chocolatière du même métal et un gril.

Avec cette cargaison, et accompagné du chien, je partis, la marée commençant à refluer vers la terre. Le même jour, une heure après le coucher du soleil, j'atteignis le rivage, accablé de fatigue. Je passai la nuit dans le bateau, et le matin je résolus de porter ce que j'avais recueilli dans ma nouvelle caverne, et non à mon château.

Quand je fus un peu reposé, je débarquai ma charge et je l'examinai en détail. Le tonneau contenait une espèce de rhum différent de celui que nous avions au Brésil et bien moins bon ; mais quand j'ouvris les coffres, j'y trouvai des choses d'une grande utilité pour moi, notamment une belle cave, d'une forme curieuse, remplie de liqueurs très fines et très bonnes. Les bouteilles contenaient chacune troispintes, et elles avaient des bouchons d'argent. Je trouvai deux pots de confitures si bien fermés, que l'eau n'avait pu les gâter ; quelques chemises en très bon état qui furent les bienvenues, et une douzaine et demie de mouchoirs de toile blancs et de cravates de couleur, qui me firent également plaisir, surtout les mouchoirs, dont la fraîcheur devait me paraître extrêmement agréable pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur. Quand j'arrivai au fond du coffre, je vis trois grands sacs de pièces de huit, qui renfermaient en tout onze cents pièces ; et, dans l'un de ces sacs, je trouvai six doublons d'or plies dans du papier, et quelques petits lingots, pesant

tous ensemble à peu près une livre. Dans Tautre coffre étaient des habits de peu de valeur, qui paraissaient avoir appartenu au maître canonnier, bien qu'il n'y eût dans le coffre que deux livres de poudre de qualité supérieure, apparemment conservée pour tirer aux oiseaux. 5n somme, je gagnai dans ce voyage peu de choses vraiment utiles. L'argent, ne pouvant me servir à rien, me semblait aussi méprisable que la boue, et j'aurais donné tout celui que j'avais, pour trois ou quatre paires de souliers anglais et autant de paires de bas, qui me manquaient depuis bien des années. J'avais cependant pris sur le bâtiment les souliers des deux hommes noyés, et Jien. trouvai

encore deux paires dans les coffres, ce dont je fus très satisfait ; mais ils étaient loin de ressembler à nos souliers d'Angleterre, soit pour la commodité, soit pour la durée ; c'étaient ce que nous appelons des escarpins. Dans le dernier coffre que j'ouvris, il y avait environ cinquante pièces de huit en réaux, mais point d'or : probablement il appartenait à un homme peu riche, tandis que le premier était sans doute celui d'un officier. Je portai cet argent dans ma caverne, et je le mis à part avec celui que j'avais pris sur notre bâtiment. C'était vraiment dommage, comme je l'ai déjà fait observer, qu'il ne m'eût pas été possible d'entrer dans la partie submergée du bâtiment es-

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pagnol. J'étais sûr qu'elle renfermait de quoi charger plusieurs fois mon canot en espèces monnayées. Je pensais que, si je pouvais un jour sortir de cette île et gagner l'Angleterre, cet argent resterait en sûreté dans la grotte, et que je l'y trouverais quand je viendrais le chercher.

Ma cargaison débarquée et mise à l'abri, je retournai à mon canot, et, longeant la côte, je le conduisis à son ancien port. Là je le laissai sous l'eau et je regagnai au plus vite mon ancienne demeure, où je retrouvai tout en bon ordre. Je repris avec plaisir mes habitudes, et je m'occupai de mes affaires domestiques. Pendant quelque temps ma vie fut assez tranquille ; seulement j'étais plus vigilant quant au dehors, et je sortais plus rarement qu'autrefois. S'il m'arrivait de m'éloigner de chez moi, je me dirigeais toujours vers la partie orientale de l'île, où les sauvages ne pouvaient aborder, et néanmoins je portais sur moi autant d'armes et de munitions que lorsque j'allais dans les autres quartiers. Je passai près de deux ans dans cet état ; mais ma malheureuse tête, faite pour le tourment de mon corps, se remplit pendant ces deux années de projets de toute espèce pour sortir de l'île. Quelquefois j'avais envie de faire un autre voyage au bâtiment naufragé, bien que ma raison me dit qu'il ne contenait rien qui valût la peine et les chances périlleuses de ma course. Je songeais aussi à d'autres expéditions, et je crois en vérité que, si j'avais eu le bateau avec lequel je m'enfuis de Salé, je me serais aventuré en mer sans savoir où j'aurais pu aller. Dans toutes les circonstances de ma vie, ma conduite peut servir d'avertissement à ceux qui sont atteints du mal le plus commun chez les hommes, et d'où proviennent, selon moi, la moitié de leurs malheurs : je veux parler de cette inquiétude qui les empêche d'être satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont placés. Je ne reviendrai point sur la folie qui m'a fait rejeter les bons avis de mon père, et qui fut, si je puis m'exprimer ainsi, mon péché originel^ mes erreurs subséquentes m'ayant enfin amené à la triste condition où je me trouvais ; mais si la Providence, après m'avoir si heureusement établi au Brésil comme planteur, m'avait accordé des désirs plus modérés, et que je me fusse résigné à m'élsver doucement, j'aurais été, à l'heure où je me trouvais ainsi relégué dans cette île, un des riches planteurs du Brésil./ Il est certain que, d'après les améliorations que j'avais effectuées en si peu de temps et l'accroissement naturel de mes affaires, si je fusse resté en ce pays, ma fortune se fût élevée à cent mille moïdores. Et quel motif me poussait à laisser un établissement prospère, une plantation en bon rapport, pour devenir subrécargue et aller chercher des nègres en Guinée, tandis qu'avec le

temps et la patience, les esclaves noirs seraienrt devenus plus nombreux chez nous, et qu'au lieu d'être obligés d'en aller chercher bien loin, nous les aurions achetés à notre porte? Quand ils nous auraient coûté quelque chose de plus, la différence du prix ne pouvait être mise dans la balance avec les hasards d'un pareil voyage. Mais c'est le sort commun des jeunes têtes, d'agir étourdiment, de même qu'il est ordinaire, avec l'âge et une expérience chèrement achetée, de reconnaître les folies passées. Il en fut ainsi pour moi, et cependant cette disposition inquiète tenait si fort au fond de mon caractère, que j'avais peine à me contenter de mon lot ; sans cesse je cherchais les moyens, je réfléchissais sur la possibilité de sortir de ce lieu désert.

Pour distraire le lecteur, il ne sera pas hors de propos de donner ici quelques détails sur mes premières idées de fuite et sur le plan extravagant que je formai pour les réaliser. Que Ton me suppose donc retiré dans mon château après mon voyage au navire naufragé, ma frégate rangée comme de coutume et bien cachée sous l'eau, et mon train de vie recommencé ; me trouvant possesseur d'un peu plus d'argent, sans en être plus riche, puisqu'il m'était aussi inutile qu'aux habitants du Mexique et du Pérou, avant l'invasion espagnole.

C'était une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingtquatrième année de ma résidence eu cette solitude ; j'étais couché dans mon lit ou mon hamac et ne dormais point ; je me portais bien, je ne sentais aucun mal physique, aucun trouble moral ; cependant je ne pouvais fermer les yeux et m'endormir. Je fus ainsi toute la nuit, et il m'est impossible de citer le nombre infini de pensées qui tourbillonna sur cette grande voie du cerveau, la mémoire. Pendant cette veille, toute l'histoire de ma vie passa devant mes yeux en miniature, jusqu'à mon établissement dans l'île, et aux premières années qui le suivirent. En me retraçant les différentes époques de ma résidence, je comparais l'heureuse situation de mes affaires, dans les premiers temps, à l'existence inquiète, craintive, que j'avais eue depuis le moment où j'avais vu l'empreinte d'un pied sur le sable. Il était certain que les sauvages avaient fréquenté l'île pendant la précédente époque ; mais je n'en savais rien, par conséquent je vivais tranquille ; j'étais exposé au même danger qui causait maintenant mon anxiété ; mais je l'ignorais : il étai^ donc pour moi comme s'il n'eût pas existé. Cette réflexion me fournit quelques pensées très profitables. Par exemple, elle me fît remarquer combien la Providence s'est montrée bienfaisante envers nous, lorsqu'elle a renfermé en de si étroites limites notre jugement et notre prévoyance, et nous per*

met ainsi de marcher calmes et sereins au milieu de périls dont la vue nous ôterait toute présence d'esprit.

Après avoir médité sur ce texte, j'en vins au danger réel dans lequel je vivais depuis si longtemps, et je me demandais comment j'avais pu errer en si parfaite sécurité, tandis qu'une colline, un arbre, la venue de la nuit ou quelque autre circonstance fortuite avaient été souvent le seul obstacle à ma destruction, m'avaient sauvé des mains de ces cannibales, qui m'auraient traité comme je traitais les chèvres et les tortues, et se seraient fait aussi peu de scrupule de me tuer pour me dévorer que je m'en faisais de tirer un pigeon ou un courlis pour le manger. Je me ferais tort à moi-même si je disais que je n'étais pas sincèrement touché de la bonté de Celui qui m'avait préservé de tant de périls, que je ne le reconnaissais pas en toute humilité.

Quand ces pensées furent épuisées, mon esprit se tourna d'un autre côté. Je réfléchis sur le caractère de ces misérables cannibales ; je ne concevais pas comment le sage dispensateur des choses de ce monde abandonnait un si grand nombre de ses créatures à des penchants inhumains, au-dessous même des instincts des brutes. Ces idées me conduisirent à de vaines spéculations, à rechercher, par exemple, en quelle partie du globe vivaient ces malheureux, combien ce pays était éloigné de mon île, pour quel motif ils s'aventuraient aussi loin, quelle sorte de bateau ils avaient, enfin si je ne pourrais pas trouver moyen de me rendre chez eux, de même qu'ils se rendaient chez moi.

Je ne me demandais pas cependant ce que je ferais une fois arrivé ^n ce pays, ce que je deviendrais si je tombais dans les mains des sauvages, et comment je pourrais leur échapper. Je ne me demandais pas même comment je pourrais gagner leurs rivages sans être pris par leurs canots; enfin, si j'échappais à ces dangers, de quel côté je dirigerais mes pas et où je trouverais de quoi me nourrir. Je le répète, pas une seule de ces questions ne se présenta à mon esprit, entièrement préoccupé de l'espoir de passer le continent. Je regardais mon état présent comme le plus malheureux possible, et il me sembl?it naturel de chercher à en sortir, en m'exposant aux chances les plus périlleuses. Si je parvenais près de la terre ferme, j'espérais, en la côtoyant, comme je l'avais fait en Afrique, arriver à un lieu habité où je pourrais trouver des secours ; il se pouvait encore qu'un vaisseau chrétien me rencontrât et me recueillit ; en mettant les choses au pis, je mourrais et cela terminerait toutes mes infortunes. Notez, je vous prie, que ces résolutions étaient le fruit de l'agitation de l'impatience, excitées en moi par une longue

et pénible inquiétude, et par le chagrin poignant que j'avais ressenti en perdant l'espérance d'avoir un compagnon de mon espèce à qui j'aurais parlé, qui aurait pu m'apprendre où j'étais, espérance que j'avais eue un instant à l'époque du naufrage du navire espagnol. Je fus profondément troublé par ces pensées ; toute ma tranquillité, toute ma résignation aux volontés du Ciel étaient comme suspendues ; on eût dit que je ne pouvais abandonner ce projet de voyage, qui s'empara de moi avec une force irrésistible.

Quand ce projet eut agité mon esprit pendant une à deux heures, mon sang bouillonna, mon pouls battit comme si j'avais eu la fièvre, par la seule ardeur de mes désirs ; enfin, épuisé de fatigue, je tombai dans un profond sommeil. Il aurait semblé naturel que mes songes eussent du rapport avec l'objet de mon agitation ; mais non. Je rêvai qu'en sortant le matin de mon château, à l'heure ordinaire, je voyais Jeux canots, dans lesquels étaient onze sauvages, se diriger vers la côte, et que ces hommes amenaient un autre sauvage probablement destiné à être mangé. Soudain ce dernier, que l'on se disposait à tuer, sauta à terre et courut de toutes ses forces, et, dans mon rêve, il me sembla qu'il arrivait en courant dans le petit bosquet devant mes fortifications, et que, le voyant seul et ne voyant point les autres le poursuivre de ce côté, je me montrai à lui et l'invitai en souriant à s'approcher. Il se mit à genoux devant moi, comme pour implorer mon secours, et je lui montrai alors mon échelle ; je le fis monter par-dessus la muraille, ensuite je le conduisis dans ma caverne, et il devint mon domestique. Quand je me fus assuré de ce compagnon, je me dis à moi-même : Rien ne m'empêche maintenant de me lancer sur l'Océan : cet homme me servira de pilote et m'indiquera ce que j'aurai à faire, les endroits où je pourrai avoir des vivres, et ceux où je risquerais d'être dévoré, afin de me diriger vers les uns et d'éviter les autres. Je m'éveillai sur cette pensée, et les impressions de joie que j'avais reçues de la perspective qui s'était offerte à moi en songe étaient si fortes, que, lorsque je reconnus que tout cela n'était qu'un songe, je sentis un abattement proportionné à ma joie extravagante.

Cependant ce rêve me porta à penser que le seul moyen de réussir dans mon projet était d'avoir à ma disposition un sauvage, et, s'il était possible, un des captifs condamnés à être mangés et amenés dans l'île pour être massacrés. Mais de grandes difficultés s'opposaient à l'accomplissement de ce plan ; je ne pouvais l'effectuer sans attaquer une caravane entière de ces sauvages et les tuer tous, entreprise désespérée et douteuse. D'ailleurs de grands scrupules arrêtaient ma résolution ; je frémissais à l'idée de répandre tant de sang, bien que ce fût pour me sauver. Il est inutile de répéter les raisons qui

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me vinrent contre cette tentative, je les ai déjà exposées ; mais, bien que j'eusse alors d'autres raisons pour combattre les premières, savoir, que ces hommes étaient mes ennemis mortels et ne manqueraient point de me dévorer s'ils le pouvaient, qu'en les tuant je travaillais à ma conservation et à ma défense, et autres choses pareilles, je ne pouvais supporter la pensée de verser le sang humain pour me

délivrer. Toutefois, après de secrets débats avec raoi-même et beaucoup de perplexités, toutes ces raisons s'étant longtemps combattues dans mon esprit, le désir prédominant de ma délivrance l'emporta, et je résolus d'avoir à tout prix un sauvage dans mes mains. Il s'agissait de savoir comment j'y parviendrais, et c'était la chose la plus difficile à décider. Ne pouvant trouver aucun moyen dont le succès fût probable, je me déterminai à guetter ces cannibales quand ils

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descendraient sur le rivage, et à laisser le reste à la fortune et aux circonstances.

Avec ces projets en tête, je me tins aux aguets, et si souvent, que j'en étais ennuyé à mourir. Je passai plus d'un an et demi à épier ainsi les sauvages, allant fréquemment à la pointe occidentale et presque tous les jours à l'extrémité méridionale, pour regarder au loin s'il paraissait des canots; mais il ne s'en montrait aucun. J'étais extrêmement découragé ; néanmoins je ne puis (Jire, de même que dans le cas précédent, que mes désirs fussent émoussés par une attente si longtemps vaine ; car le délai excitait au contraire la passion que j 'avais de tenter l'entreprise : en un mot, j'étais maintenant aussi pressé de voir les sauvages que j'en avais été effrayé auparavant. Je me flattais, dans le cas où je réussirais, de pouvoir emmener un, même deux ou trois sauvages, d'en faire mes esclaves prêts à exécuter mes ordres, et de les mettre hors d'état de me nuire s'il leur en prenait l'envie. Longtemps cette affaire amusa mon imagination ; cependant il ne se présentait aucune occasion pour l'effectuer, et toutes mes inventions n'aboutissaient à rien ; car les sauvages n'abordaient point dans l'île.

Environ un an et demi après que j'eus conçu ce projet, et lorsque je commençais à le juger impraticable, je vis un matin, de très bonne heure, cinq canots amarrés contre la rive, les uns près des autres, et du côté de mon habitation. Ceux qui les montaient étaient sans doute descendus à terre; mais je ne les voyais point. Leur nombre déjoua toutes mes mesures ; je savais qu'ils se mettaient en général quatre ou six, quelquefois plus, dans un bateau, et j'étais fort embarrassé pour attaquer moi seul vingt ou trente hommes. Je me retirai dans mon fort, l'esprit troublé et abattu. Cependant je fis les dispositions préméditées, et je me tins prêt à combattre, si le cas se présentait. Après avoir attendu un peu, écoutant de toutes mes oreilles si les sauvages faisaient quelque bruit, impatient de savoir ce qui se passait, je posai mes fusiîs au pied de mon échelle et je montai sur la cime de la colline, par mes deux étages, comme de coutume. Je me plaçai toutefois de telle manière que ma tête ne dépassait point le sommet du monticule et qu'on ne pouvait m'apercevoir. De là je distinguai, à l'aide de ma lunette, que les étrangers étaient au moins trente, qu'ils avaient allumé un grand feu, et qu'ils avaient de la chair cuite : quelle chair, et comment l'avaient-ils fait cuire? je n'en savais rien. En ce moment, ils dansaient autour du foyer et faisaient les gestes et les contorsions les plus étranges.

Tandis que je les observais à l'aide de ma lunette, je vis deux malheureux, que l'on entraînait hors des canots où ils étaient restés et que

l'on amenait pour être égorgés. L'un d'eux tomba tout de suite, appa-

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remment assommé avec une massue ou une large épée de bois, car telle est leur manière, et à l'instant deux ou trois hommes se mirent à le découper. L'autre victime était là, pendant ce temps, attendant son tour. En ce moment, ce malheureux se voyant un peu libre, ses liens s'étant en partie détachés, la nature lui inspira l'espérance de vivre, et il se mit à fuir avec une vitesse incroyable le long des sables, directement vers moi, c'est-à-dire sur la partie de la côte où se trouvait mon habitation. Je fus mortellement effrayé, je dois le dire, quand je le vis courir de ce côté, d'autant plus que je crus voir la

troupe entière à sa poursuite. Je m'imaginai que mon rêve allait s'accomplir et qu'il se réfugierait dans mon bosquet : pour le reste du songe, je ne pouvais croire à son accomplissement : les sauvages ne chercheraient pas leur captif et ne le prendraient pas en ce lieu. Cependant je ne bougeai pas et je repris courage en voyant que trois hommes seulement poursuivaient le fugitif, et qu'il les surpassait de beaucoup en vélocité et gagnait toujours plus de terrain sur eux, en sorte que, s'il pouvait soutenir cette course pendant une demi-heure, il se mettrait hors de leurs atteintes.

Il y avait, entre eux et mon château, la crique si souvent men-

tionnée dans la première partie de mon histoire, et dans laquelle j'avais déchargé les radeaux que j'amenais du vaisseau. Je vis clairement que ce fugitif devait passer ce bras de mer à la nage; autrement il serait pris sur le bord. Arrivé là, il se jeta en effet dans l'eau, et une trentaine de brassées le conduisirent de l'autre côté, où il se mit à courir avec une force et une vitesse surprenantes. Quand les trois poursuivants atteignirent la baie, je vis que deux d'entre eux savaient nager, mais non le troisième. Celui-ci regarda ses compagnons traverser en nageant ; puis il retourna lentement sur ses pas, ce qui fut heureux pour lui, comme on le verra ensuite. J'observais que les deux poursuivants mirent deux fois plus de temps pour le trajet qu'il n'en avait fallu à l'homme qui les fuyait. En ce moment, je pensai que l'occasion était venue de me procurer un serviteur, un compagnon, un aide. Ce désir devint irrésistible, et je me crus appelé par la Providence à sauver la vie à ce malheureux. Je descendis à l'instant les deux échelles le plus vite possible; je pris mes deux fusils que j'avais laissés, comme je l'ai dit, au pied de la première échelle ; je remontai tout de suite au sommet de la colline, et je courus vers la mer. Ayant suivi un chemin plus court et toujours en descendant, je me plaçai entre les poursuivants et le fugitif, et celui-ci, se retournant à mes cris, fut d'abord peut-être aussi effrayé de moi qu'il Tétait de ses ennemis. Mais je lui fis signe de la main de venir à moi ; en même temps je m'avançai lentement du côté des autres, et soudain, me précipitant sur le premier, je le renversai d'un coup de crosse. Je n'osai tirer, par la peur du reste de la bande, bien qu'à une telle distance il fût difficile d'entendre un coup de fusil ou de voir la fumée. Quand j'eus expédié cet homme, son compagnon s'arrêta épouvanté, et je courus sur lui d'un pas accéléré ; mais, en l'approchant, je vis qu'il avait un arc et une flèche qu'il dirigeait contre moi. Je fus donc obligé de le prévenir en tirant sur lui, et je le tuai du premier coup. Le pauvre sauvage poursuivi s'était arrêté en voyant ses ennemis tomber ; mais terrifié par le feu et le bruit de mon fusil, il restait immobile et n'osait ni avancer ni reculer. Il paraissait plus disposé à me fuir qu'à venir à moi ; je lui fis des signes qu'il comprit aisément ; alors il fit quelques pas de mon côté, puis il s'arrêta encore. Je pus voir qu'il tremblait, imaginant sans doute qu'il était devenu mon prisonnier et allait être mis à mort, de même que ses deux poursuivants. Je recommençai mes sollicitations, en lui donnant toutes les marques de bienveillance dont je pus m'aviser, et il se rapprocha de plus en plus, s'agenouillant tous les dix pas, en signe de reconnaissance, pour la vie que je lui avais sauvée. Je lui souris, je le regardai de l'air le plus gracieux, et je

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l'invitai à venir plus près encore. Enfin il arriva tout contre moi, se mit à genoux, baisa la terre, mit sa face contre le sol, et, prenant un de mes pieds, le posa sur sa tête. Il paraît que c'était une façon de se déclarer à jamais mon esclave. Je le relevai, je le regardai avec bonté, je le rassurai de mon mieux; mais ma besogne n'était pas encore terminée. Je vis que le sauvage que j'avais cru assommé revenait à lui, et je le montrai à celui que j'avais sauvé. Ce dernier me dit quelques mots que je ne pouvais comprendre ; mais les sons de sa voix me semblèrent bien agréables, à moi qui depuis plus de vingt-cinq ans n'avais pas entendu une voix humaine. Ce n'était guère le moment de se livrer à ces réflexions ; le sauvage que j'avais frappé s'était déjà remis sur son séant, et le mien paraissait bien effrayé. Quand je remarquai cela, je présentai mon second fusil à l'homme qui était encore à terre, comme si je voulais tirer sur lui, et mon sauvage (je l'apellerai maintenant toujours ainsi) fît un geste par lequel il me demandait l'épée nue qui pendait à mon côté. Je lui donnai cette arme ; aussitôt il courut sur son ennemi, et d'un seul coup lui trancha la tête si lestement, que pas un bourreau d'Allemagne n'aurait pu en faire autant : cela m'étonna beaucoup de la part d'une personne qui probablement n'avait vu de sa vie que les épées de bois en usage parmi ces peuples. Mais je reconnus par la suite qu'ils rendent ces sortes d'armes si tranchantes et si lourdes, et que le bois en est si dur, qu'ils peuvent avec elles couper têtes et bras et d'un seul coup. Après cet exploit, mon sauvage revint à moi en riant d'un air triomphant et avec une infinité de gestes que je ne comprenais point ; il posa à mes pieds l'épée et la tête de l'homme qu'il avait tué.

Mais ce qui l'occupait surtout, c'était de m'avoir vu tuer l'autre Indien de si loin. Il me le montra du doigt et sembla me demander la permission d'aller vers lui : je lui fis signe qu'il le pouvait. Lorsqu'il fut près de ce corps, il resta confondu d'étonnement ; il le tourna tantôt d'un côté, tantôt d'un autre ; il examina sa blessure, d'où il était sorti peu de sang, parce que la balle avait pénétré assez avant dans la poitrine et que le sang s'était répandu en dedans. Cet homme était tout à fait mort ; mon jeune homme prit ses flèches et son arc et revint vers moi. Alors je me disposai à partir et lui fis signe de me suivre. Il me fit entendre qu'il voulait auparavant enterrer les cadavres dans le sable, afin que leurs compagnons ne les vissent point, s'ils revenaient les chercher. Je donnai un consentement muet à cette mesure, et il se mit à l'œuvre sur-le-champ. Il creusa en un instant avec ses mains une fosse assez grande pour contenir l'un des morts, qu'il y traîna, et le couvrit, puis il fit la

même opération pour l'autre : je crois qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à cette besogne. Je l'appelai dès qu'elle fut terminée, et le conduisis non à mon château, mais à ma caverne, dans le quartier de l'île le plus éloigné de mon habitation principale. En cela, je ne me conformai pas à cette partie de mon rêve où le sauvage se réfugiait dans mon bosquet. Je lui donnai du pain, des raisins secs et de l'eau fraîche, dont surtout il avait grand besoin après sa course forcée. Quand il se fut un peu restauré, je lui montrai une place où j'avais mis de la paille de riz et une couverture pour me servir de lit dans l'occasion, et je l'invitai à s'y coucher. Le pauvre garçon obéit et s'endormit.

C'était un beau jeune homme parfaitement conformé ; ses membres, sans être gros, annonçaient la vigueur; sa taille était haute et d'une proportion élégante. Il paraissait âgé d'environ vingt-six ans, ses traits, réguliers et gracieux, n'avaient rien de farouche, bien qu'ils eussent l'expression d'une mâle fierté. Il avait réellement la douceur prévenante d'une physionomie européenne, surtout lorsqu'il souriait ; ses cheveux, longs et noirs, n'étaient point du tout laineux et crépus ; sa peau n'était pas noire, mais d'un brun foncé ; non de ce brun jaunâtre si laid et si repoussant des indigènes du Brésil, de la Virginie et d'autres nations américaines, mais d'une nuance olivâtre extrêmement agréable. Son visage était arrondi et plein, son nez petit et non aplati comme ceux des nègres, sa bouche d'une belle forme, ses lèvres minces, ses dents, belles et bien rangées, aussi blanches que l'ivoire.

Après qu'il eut sommeillé pendant une demi-heure, il s'éveilla et sortit de la grotte pour me chercher. J'étais allé traire les chèvres que j'avais près de là dans un enclos, et lorsqu'il m'aperçut, il courut vers moi, se prosterna de nouveau à mes pieds, et, par tous les signes possibles, s'efforça d'exprimer son humble reconnaissance. Enfin il appuya sa tête contre l'un de mes pieds et posa l'autre sur sa tête, comme il avait déjà fait, ajoutant à ce signe toutes les marques de soumission, de servitude, de dévouement imaginables, pour me montrer qu'il me servirait tant qu'il vivrait. Je compris une grande partie de ce qu'il voulait dire, et je lui fis connaître à mon tour que j'étais content de lui. Bientôt j'essayai de lui parler et de lui enseigner à me parler ; et d'abord je lui fis entendre que son nom serait Vendredi, parce que c'était uix vendredi que je lui avais sauvé la vie. Je lui appris à dire maître, en lui montrant que ce nom s'appliquait à moi, et à prononcer oui et non, en lui expliquant la signification de ces mots. Je lui donnai du lait dans un vase de terre, après en avoir bu devant lui et avoir trempé mon pain dedans ;

je lui présentai un gâteau d'orge pour qu'il m'imitât, ce qu'il fil avec empressement et en me montrant par signes que cela lui semblait très bon. Je passai la nuit avec lui dans la caverne, et, sitôt qu'il fit jour, je lui commandai de me suivre, lui faisant comprendre que j'allais lui donner des habits, ce qui parut lui faire plaisir ; car il était complètement nu. Lorsque nous passâmes contre la fosse où il avait inhumé les deux hommes, il m'en montra la place et les marques qu'il avait laissées pour la reconnaître, afin de les déterrer ensuite et de les manger. A cela je parus très courroucé, et j'exprimai mon aversion et mon dégoût pour un pareil acte en faisant comme

si j'allais vomir et en lui ordonnant par un geste impératif de se retirer, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande docilité. Alors je le menai sur le sommet de la colline, pour regarder si ses ennemis étaient partis, et, prenant ma lunette, je vis clairement l'endroit où ils avaient été, mais pas la moindre apparence d'eux ni de leurs canots ; il était donc sûr qu'ils s'en étaient allés sans s'inquiéter de leurs compagnons.

Cependant cette découverte ne me contenta point, et, me sentant plus de courage, par conséquent plus de curiosité, je me fis suivre de mon serviteur Vendredi. Je lui donnai à porter mon épée à la

main, et sur son dos l'arc et les flèches, dont il me semblait capable de faire bon usage ; je le chargeai aussi d'un fusil pour moi. J'en pris deux autres, et nous nous acheminâmes vers le campement des sauvages ; car j'avais le projet de me procurer, en l'examinant , de nouvelles lumières sur eux. Quand j'arrivai en ce lieu, mon sang se figea et le cœur me manqua, en voyant l'horrible spectacle que Vendredi regardait d'un œil indifférent. Le sol était couvert d'ossements et teint de sang humain, et çà et là on reconnaissait des lambeaux de chair à demi mangés, souillés, écorchés ; bref, tous les signes du festin triomphal qu'ils avaient consommé là, en réjouissance de leur victoire. Vendredi me fit entendre qu'on avait amené quatre prisonniers, sur lesquels trois avaient été mangés, et que le quatrième était lui-même ; qu'il y avait eu grande bataille entre le roi de ces sauvages et le roi le plus voisin, dont lui. Vendredi, était le sujet; qu'ils avaient fait un grand nombre de captifs et les avaient conduits en diverses places, chacun emmenant ceux qu'ils avaient pris dans le combat pour les dévorer, comme avaient fait ces misérables qui étaient descendus à l'endroit où nous étions.

J'ordonnai à Vendredi de rassembler les crânes, les os, la chair, tous les restes humains qui gisaient sur le sol, d'en faire un tas et d'allumer au-dessus un grand feu, pour les réduire en cendres. Il me sembla qu'il était tenté de manger quelques-uns de ces morceaux de chair, et que son instinct de cannibale existait toujours. Mais je montrai une horreur si grande à la seule pensée de cet acte, qu'il n'osa pas manifester son désir. J'avais trouvé moyen de lui faire comprendre que je le tuerais si je lui voyais faire une chose pareille.

Cette affaire terminée, nous retournâmes à mon château, et je me mis à l'ouvrage pour mon domestique. D'abord je lui donnai une culotte de toile prise dans le coffre du pauvre canonnier mentionné ci-dessus, et, grâce à un léger changement, elle alla fort bien. Je lui fis ensuite une veste de peau de chèvre, aussi bien tournée que j'étais capable de le faire (et j'étais devenu à cette époque un tailleur passable), enfin un bonnet de peau de lièvre très commode et d'assez bon air : pour le présent il se trouva décemment vêtu et ravi d'être presque aussi bien que son maître. Il est vrai qu'au premier moment il fut très gauche dans ses habits ; la culotte paraissait le gêner, et les manches de la veste lui faisaient mal aux bras et aux épaules ; cependant, après que j'eus donné un peu d'aisance aux endroits qui le blessaient, et avec un peu d'habitude, il finit pas être fort satisfait de ses vêtements.

Le lendemain je songeai à son logement. Je voulais qu'il fût bien, tout en restant moi-même parfaitement à mon aise ; je construisis

donc pour lui une petite tente dans la place vide, entre mes deux fortifications, en deçà de la dernière et hors de la première. Comme on avait de là une entrée dans ma caverne, je fis une véritable porte de planches, et je l'établis dans le passage. Elle s'ouvrait par l'intérieur, et la nuit je la barricadais et je retirais aussi mes échelles, en sorte que Vendredi n'aurait pu venir dans mon enceinte intérieure sans faire assez de bruit pour me réveiller ; car ma première muraille était surmontée d'un toit de longues perches qui couvrait ma tente et s'appuyait sur le flanc de la colline, et sur ces perches étaient placés de petits bâtons en guise de lattes, et, par-dessus le tout, une grande épaisseur de paille de riz aussi forte que des roseaux. J'avais adapté une sorte de trappe qu'on n'aurait pu lever, ou qui serait retombée avec un grand bruit, à l'ouverture que j'avais laissée dans le toit pour entrer et sortir par le moyen de l'échelle. A l'égard des armes, je les prenais toutes avec moi chaque soir. Mais ces précautions étaient superflues; jamais homme n'eut un serviteur plus fidèle, plus affectionné, plus sincère que Vendredi ne l'était pour moi. Sans colère, sans humeur, sans artifice, entièrement dévoué, se croyant engagé pour toujours à mon service, il m'aimait comme un fils chérit son père, et j'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en toute occasion. Des témoignages nombreux ne me permettent pas un doute à ce sujet, et ils me prouvèrent bientôt que je n'avais pas besoin de mesures de sûreté contre lui.

Cela me donna lieu d'observer bien souvent avec surprise que, s'il avait plu à Dieu, dans le gouvernement de ses créatures, de priver un si grand nombre d'entre elles de l'exercice convenable et habituel des facultés de leur âme, il leur avait néanmoins accordé ces facultés dans une étendue égale à celle des nôtres. Ils avaient comme nous la raison, les sentiments de bienveillance, de gratitude, de vengeance ; enfin ils avaient toute la capacité de faire du bien et d'en recevoir, qui nous a été donnée à nous, et ils en faisaient souvent un meilleur usage. Je m'affligeais quelquefois, songeant quel mauvais emploi nous faisions de nos facultés, bien que nous soyons éclairés par la grande lumière, l'esprit de Dieu, et que la connais sance de sa parole ijoute à notre intelligence. Je me demandai pourquoi le Seigneur avait voulu cacher cette connaissance salutaire à tant de millions d'âmes, lesquelles, s'il était permis d'en juger d'après ce pauvre sauvage, en feraient meilleur usage que nous. De là j'étais parfois conduit un peu trop loin dans les voies de la Providence, et j'osais presque trouver injuste la dispensation arbitraire qui révélait aux uns la clarté qu'elle dérobait aux autres, en exigeant de tous les mêmes devoirs. Mais je mettais un frein à mes penseées par ces con-

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clusions : d'abord, nous ignorons d'après quelles lois et quelles révélations les païens seront condamnés, s'ils doivent l'être ; et, comme Dieu est essentiellemnt et infiniment saint et juste, si ces pauvres gens sont condamnés à être privés de sa présence, ce sera sans doute pour des péchés contre ces lumières naturelles, qui, selon l'Écriture, sont les seules qu'ils suivent, et contre les règles reconnues par leur conscience, règles dont les principes nous sont inconnus : ensuite, nous sommes l'argile dans les mains du potier, et le vase n'a pas le droit de dire à celui qui l'a fait : Pourquoi m'as-tu fait ainsi?

Pour revenir à mon nouveau compagnon, il me plaisait extrêmement, et je m'empressais de lui enseigner tout ce qui pouvait le rendre plus adroit et plus utile, surtout de le mettre en état de me parler et de m'entendre. C'était un excellent écolier, si gai, si zélé, si enchanté quand il pouvait me comprendre ! Il y avait plaisir à l'exercer en causant avec lui. Alors mon existence me paraissait si douce, que, si ce n'eût été la crainte de voir d'autres sauvages, assurément je n'aurais pas souhaité changer de séjour.

Deux ou trois jours après que j'eus amené Vendredi à mon château, je pensai que, pour le corriger de son horrible appétit de cannibale, je devais lui donner le goût de quelque autre viande; dans cette vue, je le conduisis un matin dans les bois. J'avais l'intention de tuer une de mes chèvres ; mais je changeai de dessein en voyant sur mon chemin une chèvre couchée et ses deux petits à côté d'elle. Je pris Vendredi par le bras. « Reste là, » dis-je, et je lui fis signe de ne pas bouger. Au même instant je visai, je fis feu, et je tuai un des chevreaux. Le pauvre sauvage, qui m'avait déjà vu tuer de loin un de ses ennemis sans pouvoir deviner comment cela s'était fait, fut saisi d'étonnement, et trembla si fort, que je craignis de If voir tomber. Il ne vit point le chevreau que j'avais couché en joue, il ne vit point que je l'avais t ué ; mais il releva sa veste pour tâter s'il n'était pas blessé, et s'imagina, à ce qu'il me parut, que je voulais le faire mourir ; car il se prosterna devant moi, et, embrassant mes genoux, dit une quantité de choses par lesquelles il me priait sans doute de ne point le tuer.

Je trouvai bientôt un moyen de lui montrer que je ne voulais pas lui faire du mal. Je le pris par la main en souriant, et, lui désignant le chevreau que j'avais tué, je lui ordonnai d'aller le chercher, ce qu'il fit à l'instant. Pendant qu'il s'arrêtait à regarder avec étonnement l'animal mort, et cherchait à deviner comment j'avais pu le tuer, je rechargeai mon fusil. J'aperçus en ce moment un oiseau assez gros, et que je pris pour un épervier, perché sur un

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arbre à la distance convenable pour le tirer, et, désirant que Vendredi comprît mon intention, je le rappelai près de moi et lui montrai d'abord l'oiseau (qui se trouva être un perroquet et non un épervier), ensuite mon fusil, tâchant de faire entendre au sauvage que je voulais tuer cet oiseau. Alors je fis feu, après avoir dit à Vendredi de regarder, et il vit tomber le perroquet. En dépit de

mon avertissement, le pauvre jeune homme parut de nouveau saisi de frayeur ; il semblait d'autant plus épouvanté, qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil et croyait que cette arme renfermait une source magique de destruction et de mort, capable de tuer les hommes, les quadrupèdes, les oiseaux, et de près et de loin. La stupeur dans laquelle cette vue le plongea dura très longtemps ; et

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je crois que, si je l'eusse permis, il aurait adoré et moi et mon fusil comme des divinités. Il fut plusieurs jours sans oser touchera ce dernier ; mais il lui adressait des paroles suppliantes, et paraissait attendre qu'il lui répondît, toutes les fois qu'il se trouvait à côté de lui : il m'avoua ensuite qu'il avait prié le fusil de ne point le tuer. <.

Dès que sa première surprise fut un peu passée, je lui ordonnai de m'apporter l'oiseau que j'avais tué; il obéit; mais il fut quelque temps à le chercher, parce que le perroquet, n'ayant pas été tué sur le coup, s'était traîné en voletant un peu loin de la place où il était tombé. En attendant, comme je voyais qu'il ne comprenait pas encore l'effet du fusil, je profitai de son absence pour recharger mon arme et me trouver prêt à tirer s'il se présentait quelque animal ; mais il ne s'en présenta plus. J'emportai le chevreau à la maison, je l'écorchai le même soir et le dépeçai de mon mieux ; ensuite, comme j'avais un pot de terre destiné à cet usage, je fis bouillir un morceau de la chair de cet animal, qui me donna d'excellent bouillon. Je pris d'abord de cette viande, et j'en donnai après moi à mon serviteur, qui parut la manger avec plaisir. Mais il lui semblait bien étrange de m'y voir mêler du sel, et, pour me faire entendre que c'était une chose mauvaise, il en mit un peu sur sa langue, fit le mouvement de vomir, puis le rejeta, cracha dessus, et se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. Moi, de mon côté, je pris une bouchée de viande sans sel, et j'affectai de faire les mêmes grimaces que lui ; mais tout cela fut inutile ; jamais il ne voulut saler sa viande ni son bouillon.

Après lui avoir fait goûter du bouillon et de la soupe, je résolus le lendemain de le régaler d'une pièce de chevreau rôtie. J'usai pour cela d'un moyen que j'avais vu employer en Angleterre. Je plantai deux bâtons à une certaine distance l'un de l'autre, devant un bon feu ; je plaçai un troisième bâton en travers sur les deux premiers, et à celui-ci je suspendis ma viande au bout d'une corde et la laissai tourner. Vendredi admira beaucoup ce procédé ; mais, quand il eut goûté la viande, il s'ingénia de tant de façons pour exprimer combien il la trouvait bonne, qu'il était impossible de ne pas le comprendre. Enfin il me fit entendre de son mieux qu'il ne mangerait plus de chair humaine, et je fus: enchanté de cette déclaration.

Le jour suivant, j'employn= Vendredi à égrener du blé et à le nettoyer de la manière ci-dessus décrite. Il fut très vite au fait de cette besogne et s'en tira aussi bien que moi, surtout quand il eut compris que c'était pour faire du pain ; car je lui fis voir ensuite com-

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ment je pétrissais et faisais cuire mes gâteaux, et en peu de temps il fut en état de me remplacer dans ce travail.

Je songeai alors que j'avais deux bouches à nourrir, et que le devais semer une plus grande quantité de blé. Je choisis donc une pièce de terre plus étendue et je l'entourai d'une clôture semblable à celle des autres champs. Vendredi m'aida avec zèle et intelligence dans ces travaux, dont je lui expliquai l'utilité en lui disant que c'était pour avoir plus de pain, parce qu'il m'en fallait davantage à présent qu'il était avec moi. Il parut comprendre cela parfaitement, et il me fit connaître qu'il voyait combien mes peines étaient aug-

mentées à cause de lui, et qu'il tâcherait de m'épargner toutes celles qu'il pourrait, si je lui enseignais ce qu'il fallait faire pour cela.

Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et savait le nom de presque toutes les choses que je pouvais lui demander et de tous les endroits où j'avais à l'envoyer ; bref, il m'était permis de faire quelque usage de ma langue, que j'avais si peu exercée, du moins pour la parole, depuis un grand nombre d'années. Outre le plaisir de causer avec mon jeune compagnon, je trouvais dans son caractère des côtés fort attachants. Son honnêteté, sa simplicité de cœur me

semblaient tous les jours plus évidentes ; je l'aimais, et de son côté je crois qu'il m'aimait plus qu'il n'avait jamais aimé.

Je fus tenté une fois de le sonder sur le désir qu'il aurait pu conserver de retourner dans son pays, et, comme il savait assez d'anglais pour répondre à peu près à toutes mes questions, je lui demandai si la nation à laquelle il appartenait avait quelquefois gagné des batailles. Il me répondit en souriant : '< Oui, oui ; nous toujours combattre le meilleur ». Il voulait dire : Nous nous battons toujours mieux que les autres. Alors nous eûmes ensemble le dialogue suivant:

Le Maître. — Vous combattez le meilleur, dites-vous ; alors comment se fait-il qu'on vous ait fait prisonnier?

Vendredi. — Ma nation a bien battu ses ennemis, malgré cela.

M. — Comment donc, si elle a battu ses ennemis, avez-vous été pris?

V, — Il y avait plus des autres que de ceux de ma nation où j'étais ; ils ont pris un, deux, trois et moi. Ma nation les a battus encore plus à l'endroit où moi n'étais pas ; elle leur a pris un, deux, un grand mille.

M. — Mais pourquoi ceux de votre parti ne vous ont-ils pas délivré?

V. — Ils ont emmené vite un, deux, trois et moi, et fait nous entrer dans leurs canots, et ma nation n'avait pas de canots en ce temps.

M. — Et votre nation, que fait-elle de ses prisonniers? Les emmenez-vous pour les manger comme ces gens-ci ont fait?

V. — Oui. Ma nation mange aussi les hommes : nous mangeons tous nos prisonniers.

M. — Où les conduisez-vous?

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