VI
pas mon serment, Georges, n'oubliez pas que moi aussi j'ai eu longtemps à me taire, que moi aussi je sens que la vie commence à ce moment pour moi- Oh! non, non! reprit-elle en se dégageant vivement, un jour entier dans cette solitude, un jour entier en proie à tes aveux et à tes prières... je ne le veux pas!...
Georges la prit dans ses bras et la rar mena doucement.
Elle avait la poitrine haletante, les eux baissés, les lèvres de Georges ef-
fleuraient son front. Elle le repoussa avec tristesse.
— C'est mal, Georges, lui dit-elle; oh! laissez-moi garder envers vous la chasteté que je dois à celui qui me donnera son nom. Partons, j'ai honte, j'ai peur ; ne me faites pas rougir devant vous !
— Viens donc, Thérèse, viens, dit Fontevieux; allons, et Dieu nous soit en aide pour le salut de la France et pour notre bonheur!
— C'est bien, Georges, c'est bien...
Va, sois-en sûr, Dieu nous protégera!
A ce moment le marteau fit résonner avec violence la porte cochère de la rue.
8 t^qnoil 01
VU
A ce bruit, Georges et Thérèse tressaillirent, tous deux se regardèrent avec épouvante. Dieu envoyait-il un démenti à leurs douces espérances, leur envoyaitil un châtiment du bonheur imprudent auquel ils venaient de se livrer , quand une si sainte cause était dans leurs mains?
Ils écoutèrent. Baptiste accourut tout tremblant, et leur dit qu'il avait aperçu une troupe armée qui stationnait à la porte de la maison.
— Va leur ouvrir , lui dit Thérèse, et retiens-les quelques minutes seulement, le temps nécessaire pour que nous puissions gagner la porte du jardin.
Aussitôt Fonte vieux et Thérèse coururent rapidement vers la porte par laquelle ils étaient entrés; mais au moment où ils allaient Touvrir, ils entendirent des voix dans la rue et des bruits d'armes qui leur apprirent que la maison était cernée.
— Nous sommes perdus ! dit Thérèse résolument.
— Oh ! dit Georges , je te défendrai contre une armée !
— Non, dit Thérèse, tu ne leur résisteras pas. Dieu nous délivrera de leurs mains , s'il ne s'est pas détourné de tous ses serviteurs; mais avant que nos ennemis ne s'emparent de nous, il nous reste un dernier devoir à remplir; suivez-moi.
Ils rentrèrent immédiatement dans le salon, refermèrent les volets extérieurs de la porte-fenêtre, les volets du dedans,
les assurèrent par la barre de fer que la vieille Marthe avait détachée.
—Et maintenant, dit-elle àFontevieux, traînez ces meubles contre la porte qui ouvre sur le vestibule ; maintenez-la fermée jusqu'à ce que j'aie acccompli le sacrifice.
Pendant que Fontevieux lui obéissait, Thérèse ramassa rapidement les restes du foyer, les ranima et y jeta tout le bois qu'elle trouva sous sa main.
Cependant ia flamme se rallumait à
DE SATURNIN FICUET. ^l
peine. Thérèse , éperdue , cherchait de tous côtés des aliments à la flamme.
Pendant ce temps , Fonte vieux entassait devant la porte les consoles, les sièges, tout ce qui pouvait opposer une résistance à l'entrée de ceux qui avaient déjà envahi la maison. Pendant ce temps aussi, on les entendait parler bruyamment à la porte du vestibule, dont Baptiste voulait absolument leur défendre l'entrée.
—Le gardien du cimetière, s'écriait-il, est un imbécile ! il n'est point entré de voleur dans la maison cette nuit; tout y
est parfaitement en ordre, et je ne demande l'assistance de personne.
— Ce ne sont pas des voleurs qui y sont entrés, répondit une voix qui n'était autre que celle de Barthe, ce sont des ennemis de la république.
— Je vous dis qu'il n'y est entré personne, ni voleurs, ni ennemis de la république, repartit Baptiste.
— Pour ça vous avez tort, dit le gardien du cimetière qui avait accompagné ceux qui venaient faire cette perquisition, je suis sûr d'avoir vu hier soir, dans
la nuit, deux individus pénétrer par la petite porte du jardin de la petite ruelle ; c'est si vrai que je n'en ai pas dormi de la nuit, et comme ce matin au premier point du jour je ne vous ai point vu comme d'ordinaire travailler dans le clos, j'ai craint qu'on vous eût surpris dans votre sommeil, qu'il vous fût arrivé malheur, et j'en ai été avertir monsieur le maire.
En effet, c'est dans cette bonne intention que ce malheureux avait été éveiller la sollicitude du magistrat républicain.
Si le maire avait été seul chez lui, lorsque le gardien du cimetière lui apporta
A4 AVEKTLRES
cet avis, il est probable que ce magistrat n'eût pas mis un très vif empressement à aller s'assurer de l'existence de deux vieillards dont personne ne s'occupait, il est probable encore qu'en les trouvant dans la maison il s'en fut tenu là, et qu'il eût renvoyé le gardien en lui reprochant de l'avoir dérangé si inutilement. Mais lorsque cet officieux maladroit alla chez le maire, Barthes'y trouvait, Barthe qui, en vertu des ordres qu'il avait reçus de Morillon, allait de ville en ville pour ramener toutes les troupes disponibles.
A peine eût-il entendu l'avis qui venait d'être donné au magistrat municipal, que
DE SATURMN FICHET. 45
Bartlie y vit tout autre chose que ce qu*y avait vu le gardien du cimetière. I! savait, lui, que la Rouarie était sur le point de mourir, il savait que Morillon Pavait été surprendre à la Guyomarais, où il était avec quelques-uns de ses associés et avec Thérèse Moëllien. Il supposa donc que c'étaient des fugitifs et non des voleurs qui avaient pénétré dans cette maison. Aussitôt il prit des mesures rapides pour que la maison fût cernée de tous côtés. C'était lui qui insistait , comme nous Tavons dit , pour entrer dans les appartements.
. — Je vous dis qu il n'y a personne, ré-
pétait sans cesse le vieux Baptiste, et que voilà plus d'un an que cette maison n'a été ouverte.
— Vous mentez ! dit un garde national qui entrait dans ce moment dans le vestibule , car il y a au beau milieu du toit une cheminée qui fume, et vous n'avez pas l'habitude de faire votre cuisine dans le salon ou dans la chambre à coucher de la maison.
— En voilà assez comme ça, repartit Barthe, et brisez les portes si cet homme ne veut pas nous en donner les clefs.
— Eh bien, eh bien, dit Baptiste qui, ne sachant pas que la maison était cernée , voulait gagner quelques minutes pour donner à Thérèse et à Fontevieux le temps de sortir par le jardin, je vais vous les chercher.
- — Que diable brùle-t-on donc là-dedans, s'écria un garde national du fond de la cour, on dirait qu'ils veulent mettre le feu à la maison.
En effet , le feu s'était enfin animé , grâce à tous les aliments que lui avait fournis Thérèse. Ecrans, corbeilles de femme , petits meubles précieux , elle
avait tout jeté dans la cheminée. Enfin, quand elle vit la flamme briller ardente et active dans le foyer :
— Garde la porte! cria-t-elle tout-àcoup à Fontevieux, et fais-toi tuer s'il le faut, mais qu'ils n'entrent pas d'ici à cinq minutes.
Aussitôt elle se dépouilla de sa robe et la jeta dans les flammes.
A ce moment même Barthe s'écriait de l'autre côté :
— On brûle quelque chose , enfoncez les portes, n'attendez pas les clés.
DE SATURNIN FICHET. Ad
Les premiers coups de crosse de fusils se firent entendre.
— Tiens bon , dit Thérèse, qui voyait avec désespoir que la flamme était presque complètement éteinte sous le drap lourd et humide dont elle venait pour ainsi dire de l'envelopper.
Les gardes nationaux commencèrent à frapper avec colère. Fonte vieux, les deux mains en avant , maintenait contre la porte les meubles qu'il y avait accumulés, et Thérèse demi-nue courait dans le salon, cherchant d'autres éléments à la
flamme qui se mourait. D'une main défi, 4
sespérée elle brisa les chaises, les fauteuils, en jeta les débris dans le feu. Mais une lourde fumée sortait seule de ce foyer étouffé. Alors Thérèse désespérée , s'arrêta devant le portrait de sa mère, le coni templa un moment , puis le détacha du mur, et ayant fait le signe de la croix, elle le jeta dans le feu en murmurant :
— Cest pour votre sainte cause , mon Dieu !
Enfin elle poussa un cri de joie en voyant la flamme s'emparer de cette toile et de ces bois desséchés par les années.
La porte pliait cependant, et quelquesuns des meubles entassés par Fontevieux , cédant à l'ébranlement que leur donnaient les coups multipliés des agresseurs, avaient roulé avec fracas par-dessus la tête de Georges; Thérèse les avait ramassés et les avait traînés jusqu'au foyer de la vaste cheminée. La flamme pétillait , répaisse fumée qu'exhalait le drap commençait à emporter avec elle quelques jets de flamme, qui s'allumaient comme des éclairs dans ce sombre nuage .
— Encore une minute ! s'écriait Thérèse, encore une minute !
Mais à cet instant la porte céda aux
efforts de ceux quiTattaquaient; les meubles furent renversés, Georges fut repoussé au loin, et c'est seulement alors <ju'ii aperçut Thérèse à demi-nue, qui se jeta dans ses bras en lui disant :
— Cache-moi ! cache-moi !
Cependant, la porte ouverte en face la ' cheminée, lui livra un courant d'air glacé qui s'engouffra dans les flammes et leur donna une activité dévorante.
— Ils sont sauvés , murmura tout bas Thérèse; pendant que Barthe criait :
— Eteignez le feu î éteignez le feu l
On arracha au foyer les meubles à moitié consumés , dont les cuivres s'étaient tordus dans la flamme , les débris de toiles, et enfin quelques lambeaux de drap, que le feu avait calcinés sans les réduire en cendre.
Barthe avait entendu dire que Thérèse Moëllien portait dans ses habits les papiers delà Rouarie; il s'empara de ces morceaux de draps et put reconnaître la cendre blanche et terne du papier qui les doublait; mais toute trace d'écriture avait disparu, tout nom était efface.
54 AVENTL'RES
Alors il se tourna vers Thérèse Moëllien qui se tenait confuse derrière Fontevieux.
Il fallait, au digne agent de Tinfâme Morillon , une lâcheté à faire , à défaut d'une cruauté, et comme on venait de lui arracher la preuve grâce à laquelle il eût pu envoyer plus de deux cents victimes à l'échafaud, il eut recours à l'insulte pour se venger de son désappointement.
— Ah ! par Dieu ! la belle, dit-il en se tournant vers Thérèse, il parait que nous vous avons dérangée au bon moment, car d'après le costume où nous vous trou-
Yons, je dois vous rendre cette justice de dire que vous n'employez pas tout votre temps à conspirer contre la république.
— Misérable ! s'écria Fontevieux en s'élançant sur Barthe.
— Laissez-le dire , Georges , répliqua Thérèse en l'arrêtant, ce n'est plus qu'à Dieu que nous devons compte de nos actions.
— Oh ! oh ! dit Barthe, Georges, Georges de Fontevieux , sans doute. — Très bien ! ajouta-t-il ; je vous remercie , la
belle, de m'avoir appris le nom de votre amant.
— Puisque vous savez mon nom , dit Fonte vieux, il faut que vous sachiez aussi qui je suis : voici des papiers, veuillez en prendre connaissance.
Depuis longtemps Georges de Fontevieux était muni d'une commission du prince des Deux-Ponts, qui Tavait accrédité comme son agent diplomatique auprès de la république française , cette commission l'avait plus d'une fois tiré d'embarras, et il espérait encore y trouver son salut, et surtout celui de Thérèse.
Barthefut vivement contrarié à la lecture de ces papiers, qui donnaient à l'arrestation de Fontevieux une importance politique qu'il n'avait pas prévue.
—Quoique je ne sache pas trop ce que peut venir faire dans ce pays l'envoyé du prince des Deux-Ponts , dit Barihe, je dois reconnaître que ces papiers sont en rèple, mais quant à cette fille....
— Elle voyage avec moi , dit Georges en regardant Thérèse d'un air suppliant.
— En quelle qualité, reprit Barthe, comme votre femme ou comme votre maîtresse ?
58 A.VENTURES
— Comme ma femme , répondit Georges.
— Monsieur le maire, reprit Barthe, la fille Thérèse Moëllien a-t-elle fait afficher, dans cette commune , les bans de son mariage avec le sieur Fontevieux, comme la loi l'ordonne.
Le maire répondit négativement.
— En ce cas, répondit Barthe, ce prétendu mariage est faux ou nul, vous ne pouvez tout au plus réclamer cette fille que comme votre servante ou comme votre maîtresse, choisissez.
— Ni comme l'une ni comme l'autre 1 s'écria tout-à-coup Thérèse avec une indignation exaltée. Oh! Georges, Georges, la vie ne vaut pas qu'on souffre une pareille injure : allez, vous êtes libre, moi je reste, et je le dis tout haut : j'ai conspiré et je conspirais encore à l'instant même, en brûlant ce vêtement où était cachée la preuve de ma conspiration.
— A la bonne heure, dit Barthe, voilà delà franchise, ce n'est pas comme vous, monsieur Georges de Fonte vieux , qui vous prétendez un envoyé respectable d'un prince allié; que faisiez-vous ici,
60 aventup.es
monsieur l'ambassadeur, ajouta-t-ilavec ironie ?
— J'aidais mademoiselle de Moëllien, dit Georges, à vous arracher toutes les traces de cette conspiration qui éclatera sur vous et vous dévorera tous ; je conspirais avec elle, et s'il faut mourir pour cela, je mourrai avec elle.
— Âh ! s'écria Barthe avec joie, il me semble que nous n'en avons pas besoin de plus pour arrêter ces deux infâmes aristocrates et les conduire à Rennes sous bonne escorte. A cheval , à cheval ! et gagnons le chef-lieu du département. Ça
DE SATLRMN FlCHET. 6f
VOUS fera plaisir, ajouta-t-il en se tournant vers Georges et Thérèse ; car, si je ne me trompe pas, vous y trouverez des gens de votre connaissance. Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre.
Immédiatement on attacha la main de Fontevieux à la main de Thérèse, et on les plaça au centre d'une troupe de garde nationale.
— Marthe... dit tout bas Thérèse à la vieille servante.
La pauvre servante s'avança en pleurant.
— N'as-tu pas un vieux manteau à me jeter sur les épaules ? dit Thérèse.
— Ah bah! ah bah! fit Barthe en leur montrant la porte de la rue, il n'y a pas de mal à ce que vous régaliez un peu les habitants de Fougères de la vue de vos charmes. Eh ! eh ! ajouta-t-il avec un rire féroce, voilà des épaules blanches comme l'ivoire; ça fait un beau brin de fille, n'estce pas, vous autres?
Et l'ignoble agent poursuivant ses plaisanteries obscènes, força la malheureuse Thérèse à traverser ainsi à moitié nue toute la ville de Fougères; elle parcourut
DE SATURr»iIN FICHET. 65
ainsi sous le froid toute la distance qui sépare cette ville de Tiennes. Et ce ne fut qu'au moment d'arriver qu'un garde national, ému des larmes silencieuses que la pudeur et non pas la souffrance lui faisait verser, lui jeta un manteau dont elle put s'envelopper.
A l'heure ou Thérèse et Georges arrivaient à la prison de Rennes, sous l'escorte de Barthe, Picot Limoëlan et Angélique Desilles y avaient été déjà écroués par ordre de Morillon. Quant à Marguerite, elle avait été remise à Guillaume Poiré, avec ordre de la transférer dans les prisons de Nantes, car pour prix des
64 AVENTURES DE SATURNIN Fli.HET,
renseignements que lui avait donné Lemaître au sujet de Césaire Perbruek , Morillon lui avait promis de lui envoyer isa fille si jamais il parvenait à l'arrêter.
YI
Cependant Morillon déçu dans ses vastes espérances, Morillon, à qui échappaient les chefs les plus importants de l'association, qu'il avait si ardemment poursuivis lui, Morillon voulut s'emparer du petit nombre de ceux dont le hasan' lui avait livré les noms.
GQ AVENTURES
Avant que la Chauvenais et Morin Delaunay, qui habitaient Rennes, eussent pu être avertis de ce qui s'était passé à la Fosse-Ingant, ils étaient arrêtés dans leurs maisons. Malheureusement pour eux, leurs noms se trouvaient dans les papiers dont Morillon s'était emparé. Presque en même temps Loquet de Granville et Grou de la Mothe étaient surpris dans leur château. Ceux-ci durent leur arrestation au souvenir que Morillon garda de les avoir rencontrés lorsqu'ils se rendaient à la grande assemblée du château de la Rouarie. Plus tard on s'empara de madame Lafauchais, dont Morillon intercepta une lettre
adressée à Loquet de Granville, lettre
dans laquelle cette dame l'avertissait de ce qui venait de se passer à la Fosse-Ingant. Mais ce n'était pas assez pour Morillon : il lui fallait d'autres victimes, puisqu'il connaissait d'autres hommes qu'il pouvait accuser. Il connaissait M. de Perhruck et M. de Paradèze, Champagnolles , les deux Desilles , la Châtaigneraie , et il considérait toutes ces têtes comme lui appartenant.
Eiî conséquence, deux jours après Tarrestation de Thérèse Moëllien et de Fontevieux, il reprit ses courses en com-
68 AVENTlÎRÉâ
pagnie de Barthe, qui lui avait triomphalement amené ces deux prisonniers.
mais tout en poursuivant les nobles royalistes, le farouche commissaire pensait à ses vengeances personnelles , et il arriva que ce fut en voulant satisfaire une haine particulière qu'il se retrouva sur la piste de quelques-uns des personnages de ce récit.
En effet, Morillon n'avait pas oublié la résistance de Delbenne, et il avait juré de se venger du mouvement d'humanité qui avait poussé le lieutenant de gendarmerie à protéger Marguerite contre d'odieuses brutalités. Pour y parvenir, Mo-
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rillon essaya d'abord de faire un rapport défavorable contre cet officier; mais les services de celui-ci parlèrent plus haut que la dénonciation de Morillon, et les membres de la commune de Rennes poussèrent le courage jusqu'à dire à Morillon qu'il était inutile de battre une femme pour l'arrêter.
Cet échec devint un nouveau grief contre Delbenne. Ce fut donc dans le but d'atteindre, d'un autre côté, la vengeance qui lui échappait, que Morillon, accompagné de Barthe, se rendit à la demeure de Marie-Jeanne , 11 savait que cette fille avait assassiné son frère pour
protéger la venue de Delbenne , son amant; il avait appris, d'une autre part, que la Rouarie se trouvait dans la grange du malheureux le Fort, la nuit où luimême se rencontrait dans la ferme avec Saturnin Fichet, les frères Robertin et l'infortunée Marguerite ; et il espéra faire jaillir de toutes ces circonstances une accusation où il envelopperait Delbenne.
Ainsi, trois jours après sa dernière expédition, Morillon, toujours infatigable, arrivait à Tangle du bois de Blain , à quelques pas de Guéménée. Il alla droit à la ferme de Marie-Jeanne.
DE SATURININ FICIILT. 7\
Lorsqu'il y entra, il ne trouva qu'une servante qui s'occupait aux soins de la maison, et lui demanda à parler à sa maîtresse.
—Elle n'habite plus cette ferme, lui répondit cette tîUe. Depais le jour où son frère y a été assassiné avec Sylvestre et les deux gars Ptobertin , elle l'a abandonnée, et ne veut plus en entendre parler.
— Et à qui appartient-elle maintenant, dit Morillon?
■— Dame ! reprit la fille d'un air niais,
Je pourrais bien dire qu'elle est à moi et à mon frère, car le lendemain de ce terrible jour... lorsque nous sommes revenus de Guéménée, où elle nous avait envoyés passer la nuit, elle nous a dit comme ça : c Prenez la ferme, faites-en ce que vous voudrez, je vous la donne. >
— Elle est donc bien malheureuse, la pauvre fille? reprit Morillon.
— Oh! oui, et sans un voisin qui l'a recueillie • et chez qui elle est placée comme servante, je crois bien quelle serait morte de froid et de faim dans le bois, où elle passait toute la journée à pleurer et à se lamenter.
— Pardieu ! dit Morillon , qui voulait absolument atteindre Marie-Jeanne, voilà qui est d'un brave homme et je voudrais bien le connaître, car les honnêtes gens sont rares par le temps qui court.
— Puisque vous connaissez Marie- Jeanne, reprit la paysanne, vous connaissiez peut-êireles Robertin, ceux qui sont morts ici.
— Oui , oui , dit Morillon , c'étaient mes bons amis ; je connaissais Jérôme et Paul.
— Eh bien ! répliqua la servante, c'est leur oncle, c'est le frère de leur père qui a recueilli Jeanne.
— Ah! je sais, je sais, dit Morillon, celui qui demeure tout près d'ici.
— Eh bien ! oui, dit la paysanne, celui qui tient une ferme de M. Perbruck, et dont les terres sont enclavées dans la hsière du bois.
— Je vois cela d'ici , reprit Morillon, dont l'instinct de limier se réveilla à ce nom de Perbruck.
Puis voulant apprendre où était située la ferme, sans avoir l'air de questionner la servante, il reprit :
— N'est-ce pas à gauche, en sortant de la maison et en allant du côté de Nantes?
— C'est ça.
— Puis, au milieu du bois, continua Morillon de l'air d'un homme qui cherche à se rappeler un chemin qu'il a suivi il y a longtemps ; puis , au milieu du bois, il me semble qu'on prend à droite...
— Oh ! non , non , reprit la servante ; c'est pas si loin que ça : c'est au premier chemin de détourne à gauche dans le bois, et plus encore à gauche, comme qui voudrait regagner la route de Niort ■et d'Ancenis.
— Je me souviens à présent , reprit Morillon , à qui ces renseignements parurent suffisants pour le diriger dans la recherche qu'il voulait faire. Eh bien ! ajouta-t-il , dites à Marie-Jeanne , quand vous la reverrez , que je suis bien fâché de ne Tavoir pas trouvée; mais il faut que ce soir , moi et mon camarade , nous soyons à Nantes , et nous n'avons pas le
DE SATURNIN FICIIET. 77
temps (le nous détourner de notre route pour aller rendre visite à la pauvre fille.
— Si elle vient , messieurs, je le lui dirai ; mais si elle me demande qui est-ce qui est venu , que faudra-t-il que je lui réponde?
— Ah ! diable , dit Morillon ; eh bien ! répondez-lui que ce sont les amis du lieutenant Delbenne , elle saura ce que cela veut dire.
Morillon etBarthe s'éloignèrent, pendant que la servante grommelait entre ses dents:
— En voilà à qui je n'aurais pas fait si bon accueil , si j'avais su qu'ils fussent les amis de ce gendarme qui a perdu l'esprit de notre pauvre maîtresse.
Lorsque Barthe et Morillon furent à quelque distance delà ferme, le premier, après en avoir reçu Tordre de Morillon, fit un détour, gagna Guéménée à toute bride , et porta aux gendarmes du pays l'ordre de venir les rejoindre à la ferme de François Robertin. Morillon ralentit le pas de son cheval pour attendre le retour de Barthe, qui reparut bientôt.
— Eh bien ! vont-ils venir ?
— Ils y seront dans une heure , reprit Barthe.
Puis, mettant son cheval à côté de celui de Morillon , Barthe lui dit avec une familiarité à laquelle il se croyait des droita authentiques depuis l'arrestation de Thérèse Moëllien.
— Ah çà ! que comptez-vous faire chez cet homme et près de cette fille ?
— Cet homme s'appelle Robertin , lui dit Morillon d'un ton sentencieux , c'est l'oncle de ces Robertin qui se sont si doucettement entr'égorgés daus cette
maison que nous venons de quitter, c'est l'un des fermiers de ce marquis de Carabas que l'on appelait marquis de Per* bruck. Crois-moi, Barthe, ceux que nous avons dérangés à la Guyomarais et plus tard à la Fosse-Ingant doivent se promener dans ses parages-ci pour s'y cacher : quelque chose me dît que c'est encore une remise à gibier aristocrate. Et puis , comme je le disais, c'est un Robertin, et à défaut de celui , ou plutôt de celle qui m'a laissé vingt-quatre heures dans le château de Nantes , je ne serai pas fâché d'en trouver un à qui je puisse faire payer le mauvais tour de la petite Rose. D'ailleurs, j'y trouverai la Marie-Jeanne
DC SATURNIN FICHET. Si
et j*ai un compte à régler avec son amant : je la chargerai de m'acquitter.
— Elle? dit Barthe, mais elle était pour les républicains.
Morillon jeta un regard de mépris sur son digne ami , et daignant enfin lui dévoiler les profonds calculs de sa politique , il répondit :
— Elle sribeau avoir été pour les républicains , elle n'en a pas moins assassiné son frère. Ça a passé inaperçu, au milieu du carnage qui s'est fait dans cette maison, et notre aini Delbenne n'en arien
Yl. 6
dit à Faccusateur public , mais il faut que justice se fasse , et elle se fera. Si nous voulons que Ton respecte la république, il ne faut pas y souffrir de fratricides. Les ennemis de la nation ne manqueraient pas de la calomnier à ce sujet.
— Sais-tu bien , dit Barthe en examinant Morillon , que tu es un atroce gredin avec ta justice et la peur que tu as que l'on calomnie la nation ! Qu'est-ce qu'elle t'a fait cette malheurewi^e Marie- Jeanne ?
— Elle , dit Morillon , rien du tout , et si la municipalité de Rennes avait fait
casser le lieutenant Delbenne, comme je le lui demandais, la pauvre fille aurait vécu tranquille et heureuse tant qu'elle aurait voulu ; mais je n'ai pas réussi , et j'en suis pour les insolences que cet homme m'a dites. Ah ! tonnerre ! il faut que je l'en punisse , vois-tu; ça coûtera peut-être la vie à cette fille , mais elle le méritait bien et lui aussi. J'arrangerai cela drôlement, sois tranquille, ajoutat-il, ça sera comme pour la fille de Marchant, ton bon ami, le bourreau de Nantes.
~ Hein ! fit Barthe , est-ce que celuilà aussi t'a fait quelque chose?
84 AVENTUnES
— Non pas lui , dit Morillon, mais son, honorée demoiselle s'est permise de me dire dôs dôiicéurs dont tu aurais pu avoir ta part si tu avais été avec moi à la Fosse-Ingant.
— Ah ça ! est-ce que tu voudrais faire perdre sa place à ce hrave Marchant?
dit Barthe ; n'oublie pas que je lui ai donné ma parole qu'il ne serait pas tourmenté pour le passé, et entre gens d'honneur, tu comprends, une parole c'est sacré.
— N'aie pas peur, n'aie pas peur , répliqua Morillon , qui souriait à quelque
idée féroce qui lui passait par l'esprit , je ne le ferai pas destituer.
Les deux amis , causant et plaisantant de cette agréable façon ^ continuèrent leur route vers la maison qui leur avait été désignée.
Sans doute un mauvais esprit dirigeait Morillon ; il avait Tinstinct de la bête fauve, car il ne s'était pas trompé en supposant que la ferme où s'était retirée Marie-Jeanne, cachait quelques-unes des victimes qui lui avaient échappé.
En effet, c'est là, qu'après la réunion
de la Fosse-Ingant, MM. dePerbruck, de Paradèze , la Châtaigneraie et Saturnin Fichet avaient été chercher un asile. Par un hasard encore plus étrange, d'autres proscrits contre lesquels Morillon avait un profond ressentiment, mais qu'il n'eût pas cherchés là , s'étaient aussi réfugiés dans cette maison. C'étaient le vieux Louis Robertin et sa fille Rose. François Robertin de Blain était en effet le seul parent qui leur demeurât , et ils s'étaient rendus près de lui 'après leur fuite du château de Nantes.
Rose et son père avaient été reçus à bras ouverts , on avait donné au vieux
Louis Robertin un coin de grange d'où il pouvait se traîner jusqu'au cellier où Ton gardait le cidre. Dès le matin , il y allait remplir une sorte de dame Jeanne qui contenait la valeur de trois ou quatre pintes et l'emportait sur sa paille, la buvait en une heure et dormait; puis il s'éveillait et allait chercher à boire , il buvait encore et se rendormait ; il est impossible d'avoir un hôte moins gênant.
Quant à Rose, elle avait été installée dans ses fonctions de surveillante de la ferme, fonctions qu'elle devait partager avec Marie- Jeanne. i*-
Avant de-raconter les événements que
fit naître Tarrivée de Morillon dans cette famille , il nous faut donner à nos lecteurs quelques détails sur ses antécédents et expliquer comment Marie- Jeanne s'y était retirée.
Depuis longtemps, FrançoisTiobertin»
de Blain , était veuf : six gars , dont le plus âgé avait vingt-six ans, et le plus jeune dix-huit , composaient la famille.
C'étaient de rudes et durs jeunes gens , qui avaient été plus d'une fois rôder autour de la ferme de Marie-Jeanne, et dont les plus âgés avaient essayé de lui parler d'amour, avant que la révolution eût mis le désordre dans les familles. Re-
DE S.VÏLRNIN FICHET. 89
poussés les uns après les autres , ils ne s'étaient point dépités de n'avoir pas été accueillis, et ils avaient conllnué à aimer Marie -Jeanne comme une bonne et belle voisine , destinée à devenir la femino d'un fermier plus aimable, plus adroit ou plus riche qu eux.
Mais lorsqu'ils avaient appris que les refus de la fermière venaient de la préférence qu'elle accordait au maréchal des logis Delbenne, qui commandait alors la brifjade de Guéménée , ils s'étaient éloignés avec mépris de Marie- Jeanne et de son frère , qui souffrait, disaient-ils, celte indignité.
Delbenne était devenu lieutenant, et ses relations avec la belle fermière de Blain avaient continué, quoique le changement de résidence du lieutenant les eut rendues moins fréquentes. A cette époque , c'était avant Thorrible épisode que nous avons raconté, Marie-Jeanne avait cru s'apercevoir que le cœur de son amant lui échappait , et elle avait voulu se rapprocher de ses anciens voisins.
Elle s'était donc rendue un jour chez eux sous prétexte d'affaire; elle avait trouvé le vieux François au milieu de la cour de sa ferme , dirigeant les travaux de ses fils , occupés à charger des voitures attelées, selonl'usagedu pays, de
deux paires de bœufs et d'autant de chevaux.
— Bonjour, voisin, avait dit Marie- Jeanne en abordant le vieillard, pendant que les fils étaient tous restés immobiles, en voyant cette belle fille revenir ainsi chez eux.
— Continuez votre travail, dit sévèrement François Robertin , Marie-Jeanne n'a rien à vous dire , je suppose.
Puis il se tourna vers la jeune fille et reprit rudement :
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Je venais pour vous dire , répliqua Marie- Jeanne, interdite de raccueil glacé du vieillard... que mon frère est malade et qu'il ne peut mener ses grains au marché de Guéménée, il m'a chargée de vous prier de venir les prendre en passant, et de les vendre avec les vôtres.
— J'irai les prendre demain.
— Vous ne deviez point aller au marché , dit l'un des fils.
— ^ J'irai prendre les blés ; mêlez-vous de vos affaires, répliqua le père.
DL SAtCr.MN FICHET. 95
— Mon frère espère , dit Marie-Jeanne tremblante , que vous entrerez lui dire bonjour et que vous déjeunerez avec luk
— yirvA prendre les blés... répéta Robertin d'un ton glacé , faites charger les voitures , de façon à ce que je les trouve sur la route.
—Vous ne voulez donc pas entrer dans la maison ? reprit la pauvre fille en pleurant?
— Ça n'est pas nécessaire.
— Ça fera plaisir à mon frère, et je n'y serai pas, dit Marie-Jeanne.
Le vieillard la regarda un moment et parut ému de la douleur qu'elle éprouvait , mais il se retint et lui dit en la reconduisant du côté de la porte de sortie :
— Allez, Marie-Jeanne... allez... dites à votre frère que je suis à son service , à lui...
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la barrière qui fermait la cour; là , et lorsqu'il fut hors de la vue de ses fils , le vieux Robertin prit la main de Marie-Jeanne et lui dit avec plus de bonté :
— Va , ma fille ! va... faut que ce soit
comme ça... Si je t'avais parlé doucement , il y en aurait eu un de ces six beaux gars-là qui serait retourné rôder autour de ta ferme, et tu sais bien que ce n'est plus possible maintenant... C'est ta faute, Marie-Jeanne, c'est ta faute.... Va, je ne te maudis point, car tu étais une bonne fille ; mais dame !... ton frère a fait le vaniteux, il t'a habituée à voir des gens qui n'étaient point des paysans. C'est aussi un peu sa faute. Dieu vous pardonne à tous deux !
Ce petit événement s'était passé quelques jours avant la funeste rencontre qui avait amené le crime de Marie-Jeanne et
Se''-
la mort des frères Robertin. li n'avait pas peu contribué à exaspérer Tespritde la pauvre fille, qui avait compris qu'il n'y avait plus d'espoir pour elle que dans l'amour de Delbenne. Cette insulte faite à sa sœur avait aussi poussé le frère de cette infortunée , à se montrer plus sévère envers elle et avait aidé à amener cette collision où Lefort avait trouvé la mort. Il nous faut expliquer maintenant comment, après avoir été si positivement éconduite par François Robertin , Marie-Jeanne avait trouvé un asile près de lui.
Le lendemain de la nuit sanglante que
DE SATURNIN FICOET. 97
nous avons racontée, le vieux Ptobertin, en se rendant aux champs, aperçut une femme à genoux sur le bord d'une mare ; il reconnut de loin Marie-Jeanne qui priait. Il Tobserva et s'approcha doucement. Tout à coup il la vit se lever, tendre ses bras vers le ciel et se précipiter dans la mare. Lorsque le courageux vieillard parvint à l'en arracher, elle était évanouie. Il la fit porter chez lui, où il trouva la servante dont nous avons parlé tout à Iheure et qui courait après sa maîtresse.
En effet, la pauvre fille, en entrant le
matin dans la ferme, avait trouvé les ca- ▼I. r
davres des Robertiii, celui de Sylvestre, celui de Lefort, et elle pouvait supposer que Marie-Jeanne avait péri dans cet horrible massacre. Elle raconta tout cela à François Piobertin ; elle lui apprit aussi que la gendarmerie, avertie par Delbenne, s'était rendue dans la maison. Mais, comme le soupçonnait Morillon, le lieutenant avait déclaré que le frère de Marie- 'Jeanne avait succombé dans la latte où avaient péri les trois frères Piobertin.
Pendant que la servante racontait tout cela, Marie Jeanne était revenue à elle ; elle avait entendu ce récit, et une seule chose l'avait frappée, c'est que Delbenne
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ne l'avait pas dénoncée. Il lui pardonnait donc son crime, il pouvait donc l'aimer encore. Avec cet espoir, l'amour de la vie lui revint ; elle quitta la maison du vieux Robertin pour aller écouter à la mairie de Guérnénée la lecture du procès-verbal . Elle déclara qu'en voyant s'engager cette ;lutte horrible elle était devenue folle, et qu'elle ne se rappelait plus rien. Sa tentative de suicide -donnait un certain poids à cette déclaration, et elle fut ac-* ceptée sans opposition.
Mais en quittant Guérnénée pour se rendre à la ferme, Marie-Jeanne ne se sentit pus le courage d^ retourner dans
sa maison. Ce fut alors que dans un moment de délire elle dit à sa servante : < Prends cette ferme, fais-en ce que tu voudras, je te la donne. > Alors, ne sachant où aller, elle se mit à errer dans la campagne. Deux des fils Robertin la rencontrèrent assise sur le bord d'un che min qui menait à leur ferme. C'était l'heure où toute la famille Robertin revenait des champs.
— Ah! lui dit l'un, tu pleures maintenant... Voilà où ça mène de faire la fière. Va, tu es perdue et maudite.
— Maintenant que tu es encore plus
DE SATURNIN FICHE!. AOl
riche qu'autrefois, lui dit le second, tu peux épouser ton officier, à moins qu'il ne veuille plus d'une fille pareille à toi.
Elle ne répondit rien, et ils s'éloignèrent.
Un autre en rentrant dans la maison de son père la rencontra encore et lui cria :
— Si tu n'avais pas ouvert la porte aux républicains, ton frère n'aurait pas été tué.. Va, Marie- Jeanne, tu seras damnée.
Ils passèrent tous les six les uns après
les autres,, chacun avec une malédiction ou un reproche, si bien que Marie- Jeanne se demandait s'il ne valait pas mieux mourir que de vivre désormais maudite et méprisée Peut-être aliait-elle s'abandonner encore à cette funeste pensée, lorsque par cette route passa de nouveauté vieux François Robertin, marchant en avant d'un attelage de six bœufs qui traînaient une charrue. Le vieillard était pensif et triste, il songeait au sort de ses infortunés parents qui s'étaient égorgés les uns les autres pour différences d'opinion; et lui^^^ qui avait déjà vécu soixante-dix ans, qui passait pour un homme d'expérience, se demandait quelles étaient ces opinioffs
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nouvelles qui bouleversaient la France. Il se demandait pourquoi le peuple se levait... Il se demandait ce que signifiait cet acte inouï d'un roi jugé par une assemblée. Et en se mettant en face de ces grands événements qui lui semblaient impossibles, il se signait avec ferveur, murmurant une prière, et se disant : « La fin du monde est venue, le jugement dernier approche; prions et remplissons nos devoirs de chrétiens. »
Comme il allait passer absorbé dans ces pensées, il aperçut|tout à coup Marie- Jeanne; il s'arrêta, et ses bœufs, accoutumés à la main puissante qui les gui-
(lait, s'arrêtèrent aussi en voyant s'appuyer à terre le long aiguillon que Rohertin tenait à la main.
— Que fais-tu là? Marie-Jeanne, dit-il à la pauvre fille qui pleurait la tête dans ses mains.
— Jattends que le bon Dieu envoie quelqu'un pour me tuer, après avoir envoyé tant de gens pour me maudire.
— Qui donc t'a maudite ainsi ?
*— Ce sont vos fils qui m'ont dit que j'étais maudite, et que je serais damnée.
D£ SATV'HNIN FICHET. 'J 05
— Lequel t'a dit cela?
— Tous les six.
Le vieux Roberlin se signa et pria men» talement.
— Et vous me maudissez aussi au fond de votre àme, dit Marie-Jeanne ?
— Viens avec moi, ma fille, repartit le vieux Robertin, car je ne veux pas que la malédiction de mes enfants reste sur toi ; peut-être, le jour viendra bientôt où Dieu la leur rejetterait sur leur tête. '
Marie- Jeanne obéitàRobertin, elle arriva avec le vieillard dans la ferme au moment où les six fils rangés autour du foyer causaient entre eux à voix basse. A Paspect de leur père, tous se levèrent en ôtant leurs longs bonnets de laine ; à l'aspect de Marie-Jeanne, ils se regardèrent entre eux".
Le père commença par le premier de ceux qui avaient rencontré Marie-Jeanne et le força à répéter les paroles qu'il avait dites, puis il reprit d'un tQç. sévère :
— Pourquoi as-tu insulté cette mal-
DE SATCRNIN FlCnET. ^07
heureuse? T'a-t-elle fait du mal et d'où vient que tu t'es fait son juge ?
Le fils habitué à l'obéissance et au respect, baissa la tête. Le vieillard continua :
— Si Marie-Jeanne a fait une faute, ce n'est point à nous à la juger et à la maudire. Pensez à prier et à vous humilier,} les gars. Quant à celui de vous qui insultera jamais une pauvre fille qui se repent et qui pleure, je le chasserai de ma maison.
Les enfants s'inchnèrent.
108 AVENTUKES
— Et maintenant retourne dans ta ferme, dit Robertin à Marie-Jeanne ; il ne faut pas que tu abandonnes ceux qui vivent de tes champs et de leur travail.
— Ma ferme, je la donne à qui la veut, dit Marie-Jeanne ; la maison, je n'y rentrerai jamais, il me semble que j'y verrais toujours le cadavre de mon frère... là, dans le milieu de la chambre, la tête fendue.
— Eh bien! dit Robertin jusqu'à ce que ta ferme soit vendue et que tu en aies une autre, reste ici. Ily a toujours un coin dans ma maison pour ceux qui se repentent.
Marie-Jeanne était donc restée chez Roberùn, mais elle n'avait voulu demeurer qu'a la condition d'être traitée comme une servante; elle avait choisi sa place dans un coin de Tétable et ne paraissait jamais aux heures des repas ; un morceau de pain qu'elle mangeait dans un coin lui suffisait. Elle était à peine établie dans la maison, lorsque Rose arriva avec son père et vint demander asile au vieux François.
Le soir même, au milieu de ses &ix cousins qui avaient la bouche béante, admirant, chacun à part soi, cette charmante iille, bien autrement vive, accorte
i^O AVENTURES
et gracieuse qu'aucune des femmes qu'ils avaient vues jusque-là, Piose racontait comment, deux mois avant, elle avait sauvé le gentil Saturnin Ficbet, le fils de l'intendant du marquis de Perbruck, qui, disait-elle, ressemble, à ce qu'il paraît, à M. le comte comme deux gouttes d'eau. Elle racontait aussi la manière dont elle avait échappé à Morillon, et les gars riaient d'une grosse voix en disant que leur cousine était: fine comme une moucbe.
•i ; Le père Robertin 'éçouiait d'uin?! air mécontent et obseryait l'admiration hr-utaie de jses; fils, tout en peilsantqu'iiae'
nait d'introduire dans la maison un germe fatal de désordre. Tout à coup on appela de l'autre côté de la cour.
A ce bruit le vieux Robertin se lève et va ouvrir. M. de Perbruck se présente seul d'abord , et après s^être assuré qu'il n'y a dans la ferme personne dont on puisse soupçonner l'indiscrétion, il apprend à son vieux fermier qu'il vient loger chez lui avec son fils, le
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'I'i4 AVENTURES
comte de Perbruck, et deux de ces amis.
Le vieillard rentra chez lui et annonça cette importante nouvelle.
Au nom de leur maître , les six gars se levèrent et attendirent avec une sorte d'effroi l'apparition de leur sei» gneur.
Il leur semblait qu'ils allaient être confon dus par l'éclat de sa personne , une seule voix osa se faire entendre , ce fut celle de Rose, qui s'écria joyeuseineni:
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— Ah 1 je ne serais pas fâchée de voir si c'est vrai que le jeune comte ressemble à Saturnin Fichet.
— Taisez-vous donc, taisez-vous donc, murmurèrent de tous côtés les jeunes gars, c'est notre seigneur !
L'apparition de Dieu n'aurait pas été attendue avec plus de trouble et de respect.
Cependant M. de Perbruck entra le premier, à sa suite M. de P^cradèze, puis ensemble la Châtaigneraie et Saturnin.
Les six gars, sur un signe de leur père,
A\6 AVETS'TURES
se mirent à genoux, tandis que Rose, à Taspect de Saturnin, s'écriait d'une voix éclatante :
Ah ! mon Dieu, c'est lui !
Cette exclamation appela rattenlion des gentilshommes sur la jeune fille qui l'avait poussée. Saturnin avait reconnu Rose et n'avait pu cacher son trouble.
Le vieux Robertin la regardait d'un air courroucé ; quant à M. de Perbruck, il Hvait froncé le sourcil ; M. de Paradèze, plus maître de lui, s'avança vers Rose et lui dit d'une voix mielleuse :
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■— De qui parlez-vous , ma belle enfant?
—Pardon... monsieur... dit Piose toute tremblante de l'effet qu'elle avait produit. C'est M. le comte de Perbruck, qui ressemble tant à un jeune homme que j'ai vu chez mon père...
— A M. Saturnin Fichet? dit M. de Paradèze.
— Oui... oui... à Saturnin Fichet.
— C'est vrai... c est vrai, reprit M. de Paradèze, et lorsqu'ils étaient l'un près
AiS AVENTURES
de l'autre, il était même difficile de les reconnaître... Mais maintenant il est impossible de s'y tromper, car ce pauvre Saturnin Fichet est mort.
— Mort ! s'écria Rose avec désespoir ; mort !... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu! que vais-je devenir ?
Aussitôt elle alla se cacher dans un coin pour pleurer, tandisque, sur l'ordre du père Robertin, les gars prenaient les manteaux des voyageurs, et allaient conduire les chevaux à l'écurie.
La salle basse où Ton se trouvait con-
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tenait trois lits occupés d'ordinaire par le vieux Robertin et quatre de ses fils, qui couchaient deux dans chaque lit A la voix du père de famille, il fallut que PiOse s'arrachât à ses larmes pour préparer les lits des seigneurs. Marie-Jeanne fut appelée, elle arriva la tête basse, et se mit en devoir d'aider Rose.
M. de Perbruck et M. de Paradèze s'étaient assis au coin du feu, tandis que la Châtaigneraie causait dans un coin avec Saturnin.
— C'est une de vos anciennes passions,
lui (lisait la Châtaigneraie ; je vous en félicite, la fille est jolie.
Saturnin lui raconta que c'était précisément Rose qui Tavait engagé dans cette intrigue insoluble.
— Et que je voudrais voir finir, ajouta-t-il avec humeur, car si je pèse à M. de Perbruck , je vous déclare que M. de Perbruck m'ennuie étrangement.
De son côté le marquis disait tout bas à M. de Paradèze :
— Vous voyez, c'est une chose impos-
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sible, ce misérable sera reconnu à toui instant et nous perdra. Croyez-moi , il faut prendre un parti décisif.
A ce moment, et comme si le hasard eût voulu venir en aide aux paroles de M. de Perbruck, un cri perçant se fit entendre dans la salle basse ; c'était Marie- Jeanne qui venait de se trouver en face de Saturnin ; et qui le montrait du doigt, en Vécriant d'une voix épouvantée :
— Il y était!... il y était!...
Elle avait reconnu Saturnin pour un
de ceux qui étaient venus dans sa ferme le soir du meurtre de son frère.
— Encore ! dit M. de Perbruck en frappant la terre du pied ; il faut en finir, ajouta-t-il tout bas, oui, ici-même.
Marie-Jeanne était sortie après avoir reconnu Saturnin Fichet. Le vieux Robertin s'approcha humblement de M. de Perbruck, en lui disant :
— ^^ Il y a trois lits dans cette chambre. Un sera pour vous, monseigneur, un autre pour M. le comte, le troisième pour M. deParadèze. Quant à monsieur, ajou-
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ta-t-il en montrant la Châtaigneraie, il faudra qu'il couche dans la chambre audessus.
C'était celle de Rose.
— M. de la Châtaigneraie, dit vivement M. de Perbruck, restera avec nous.
Quant à monsieur... mon fils, il prendra la chambre au-dessus.
— Vous voyez, dit Saturnin à la Châtaigneraie, c'est plus fort que lui, il ne peut s'empêcher de me traiter en manant. Je vous préviens que demain je m'en vais de mon côté.
-52^ AVENTL'UES
— A votre aise, lui dit la Châtaigneraie, qui se rapprocha de M3Î. de Perbruck et de Paradèze.
Pendant ce temps Saturnin examinait Rose, qui ne pouvait s'empêcher de le regarder à travers ses larmes ; elle était jolie à ravir, et il se disait qu'il aimerait mieux vivre à son aise avec une charmante femme comme celle-là, dans une belle petite maison, que de jouer le rôle de comte de Perbruck , pour être molesté à tout propos par son noble père, qu'il n'aimait pas du tout et qu'il respectait fort peu.
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On servit un souper improvisé aux nouveaux hôtes qui venaient d'arriver, et chacun fut ensuite engagé à se retirer. Voici les dispositions qui avaient été prises par le vieux François : ses six fils devaient loger dans le cellier où fermentait, ivre du matin au soir, le père Louis» et Rosé, pour cette nuit, devait se retirer dans Tétahle, àcôté de Marie- Jeanne. Quant au vénérable fermier, il avait annoncé qu'il ne se coucherait pas, et qu'il passerait la nuit à veiller aux environs, pour s'assurer que personne n'approcherait de laferme. Lorsque tous lespaysans eurent quitté la salle basse, M. de Per-
bruck se retourna vers Saturnin, et lui dit brusquement :
— Vous pouvez aussi vous retirer.
— Pas encore, monsieur le marquis^ dit Saturnin; il est bon que nous ayons ensemble une explication. Dureste, ajouta-t-il en voyant le mouvement d'impatience que fît M. de Perbruck, ce sera la dernière.
— Parlez, monsieur, je vous écoule, dit M. de Perbruck avec humeur.
— Monsieur le marquis, dit Saturnin
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d'un ton très cavalier, vous êtes fort ennuyé de m'avoir pour fils... et moi je ne suis pas moins ennuyé de vous avoir pour père.
— Prenez garde au ton dont vous me parlez, dit le marquis.
— Je vous parle du ton qui me convient, reprit Saturnin. Nous sommes, ce me semble, deux hommes, dont l'un, qui est vous, doit quelque chose à l'autre, qui est moi.
— Mais vous, fit ^I. de Perbiuck avec un profond mépris, vous n'êtes rien, et
-128 AVENTUl'iES
moi je suis le marquis de Perbruck.
— C'est avec ces façons-là que vous avez fait les républicains, monsieur le marquis, dit amèrement Saturnin. Je ne suis pas des leurs, je n'ai aucune envie d'en être ; mais je suis un homme, après tout, un homme qui a sa dignité, et qui ne serait pas fâché de la défendre comme il a défendu la dignité d'emprunt que le hasard lui a imposée. Ne me faites pas des yeux menaçants,je vous prie, parce que je parle librement à un gentilhomme. Ce rôle de noble, je Tai joué assez bien, ce me semble ; et, en vérité, il n'est pas si difficile qu'on voulait nous le faire
croire jadis. En tout cas, je m'en suis tiré à votre avantage, vous ne pouvez le nier.
— Ah çà, dit M. de Perbruck, où voulez-vous en venir?
— A vous dire ceci : c'est que ce rôle m'ennuie , que j'en ai assez, que demain matin je vous souhaiterai le bonjour à tous les trois , et que je vais de mon côté.
M. de Perbruck regarda Saturnin d'un air stupéfait; il ne pouvait s'imaginer qu'un garçon qui n'était rien pût renor-