‹ Aventures de Saturnin Fichet (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · VI · texte numérisé non relu

VI

— Eh bien ! qu'il parte s'il le veut, dit la Châtaigneraie, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.

— La Châtaignerie a raison, dit M. de Perbruck d'un ton mielleux ; seulement il ne faut pas que ce jeune homme puisse nous quitter avant demain. Je pense même que nous ferions bien de partir avant lui ; nous pourrions ainsi répandre le bruit de la mort du comte.

— Faites comme il vous plaira, dit la Châtaigneraie en se jetant sur un lit, mais rappelez-vous une chose, c'est que si Ton touche un cheveu de la tête de ce

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jeune homme, aujourd'hui, ou demain, ou dans quelques jours, ou jamais, je dis tout ce qui s'est passé.

— C'est juste, c'est juste, fît M. de Perbruck ; n'en parlons plus.

Saturnin était remonté dans la chambre qui lui avait été désignée ; à travers le plancher, il avait entendu le bruit des voix qui causaient avec activité, il avait bien supposé qu'on s'occupait de lui, mais il avait trop de franchise et trop de générosité dans le cœur pour croire qu on tramât quelque complot contre lui. D'ailleurs il était brave, jeune, et ne connais-

sait guère ni la crainte ni le supçon. Il se jeta donc sur son lit, et ne tarda pas à s'y endormir.

Pendant que la scène que nous venons de raconter se passait, une autre avait lieu à rétable. Rose et Marie-Jeanne y étaient rentrées toutes deux. Marie- Jeanne s'était blottie sur la paille, Rose était restée assise sur la sienne. Ni l'une ni l'autre ne dormaient. Enfin, Rose, qui avait le cœur gros de douleur, mais qui cependant ne pouvait se persuader qu elle se trompait et qu'elle n eût pas reconnu Saturnin Fichet, Rose se décida à parler.

— Marie-Jeanne, dit-elle doucement, dormez-vous ?

— Je ne dors plus, lui répondit Marie- Jeanne d'une voix sombre.

— Dites-moi, reprit Rose, est-ce que vous connaissez le comte de Perbruck?

— Qui est-ce ça, le comte de Perbruck? dit Marie-Jeanne.

— Ce beau jeune homme qui est arrivé ce soir.

— Ils étaient deux, jeunes et beaux,

répondit Marie-Jeanne d'une voix sombre.

— Je veux parler de celui dont vous avez dit d'un air épouvanté : « Il y était... ily était !... »

— Ai-je dit ça? fit Marie-Jeanne en se soulevant sur son lit... Oui, reprit-elle avec un sourire sauvage, je l'ai dit, et c'est vrai : il y était.

— Où cela? dit Rose.

— A la maison... la nuit où mon frère est mort. .. où vos cousins les Robertin se

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sont égorgés en criant: il n'y a plus de frères.

— Yous êtes sûre que c'est lui ?

— Qui ça, lui ?

— Le jeune homme de ce soir...

— Oui, c'est lui... Oh ! je l'ai bien reconnu.

— Mais qu'allait-il donc faire chez vous?

— Tous êtes bien curieuse.

— Ah! si vous saviez, Marie-Jeanne, c'est que j'avais un amoureux qui lui ressemblait tant, que je crois encore que c'est lui, quoiqu'on le nomme à présent le comte de Perbruck.

— Et comment s'appelait le vôtre?

— Il s'appelait Saturnin Fichet.

— Attendez donc... attendez donc, dit Marie-Jeanne. Oh! voyez -vous j'étais folle, mais je me souviens de tout... Attendez... il est arrivé avec un de vos parents... avec Sylvestre...

DE SATURNIN FICIIET. >fo5

— Sylvestre, en effet, dit Rose, Sylvestre s'est échappé de prison la même nuit que Saturnin ; c'est le lendemain que nous y sommes entrés avec mon père.

— Il y avait un homme qui les attendait et qui leur a demandé d'où ils venaient; ils ont répondu qu'ils venaient du château de Nantes.

— C'est cela... oui, c'est c^la, et après?

— Et après, ils se sont mis à causer, et cet homme lui a demandé s'il voulait

être riche, avoir un grand nom, un titre...

— Est-ce possible? dit Rose, et cet homme qui lui proposait cela comment se nommait-il ?

— Il a dit à Saturnin qu'il s'appelait le marquis de Venanceaux. Mais je sais, moi, qu'il ne s'appelait pas comme ça... Nous avons soupe ensemble, et il criait : Vive la république !...

— Mais son nom?... son nom? dit Rose toute tremblante.

— Attendez... il s'appelait... ils l'ont

pourtant souvent nommé devant moi...

Il s'appelait Morillon.

— Morillon ! s'écria Piose -, le commissaire de la Convention ! qu'est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas, dit Marie-Jeanne ; mais c'était bien celui-là qui y était...

— Et, dit Rose épouvantée, qu'a-t-il répondu quand on lui a proposé d'être un grand seigneur, un noble ?

— A ce moment ils sont sortis, et c'est alors que la querelle a commencé entre les Robertin.

— Oui, dit Rose qui ne Técoutait plus ; la querelle entre mes cousins et votre frère...

— Mon frère... Ah! dit Marie-Jeanne en se rejetant sur sa paille; mon frère ! ne me parlez pas de mon frère !

Rose ne remarqua pas ce cri de désespoir, sa pensée était toute à Saturnin.

Elle se demandait si Saturnin n'avait pas accepté le rôle qu'on voulait lui faire jouer, et surtout s'il l'avait accepté de Morillon. Rose avait vu le trouble de Saturnin à son aspect, et le désir de son cœur, aidant aux circonstances qu'elle

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venait d'apprendre, elle ne doutait plus que ce ne fût là celui qui avait parlé d'amour. Seulement elle ne pouvait deviner s'il trompait M. de Perbruck ou si le marquis était de moitié dans la supercherie.

La tête de Rose se perdait en mille suppositions, lorsqu'elle entendit ouvrir la porte de la maison, elle courut à la lucarne de l'étable et vit un homme sortir de la salle Lasse de la terme. Cet homme parcourut toute la cour et fit plusieurs appels à voix basse; enfin il sortit, et Rose, tourmentée de cette curiosité que les femmes ont dans le cœur autant que

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dans l'esprit, Rose, disons-nous, s'échappa de retable et se glissant le long des murs, gagna la grande haie qui fermait la cour et put suivre la marche de l'homme qui était sorti de la maison.

Une fois à une certaine distance des bâtiments, il appela d'une voix moins discrète. On lui répondit et bientôt le vieux Robertin parut et dit assez bas :

— Que'me voulez-vous, monseigneur?

— levais te le dire...

— Voulez-vous entrer dans la grange?...

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— Non... non... en plein air; personne ne peut nous entendre... Ecoute-moi bien.

Us étaient deux à l'écouter, car cette recommandation aiguillonna la curiosité de Rose.

Rose écoutait de toutes ses oreilles.

— Sais-tu quel est le jour où il faudra que tes fils se rendent à Chateaubriand pour y tirer au sort ? dit le marquis à son vieux fermier.

- On m'a dii que c'était le ^0 mars,

monsieur le marquis ; niais cela ne m'importe guère.

— Et pourquoi?

— C'est que pas un d'eux n'ira. J'ai besoin de mes enfants pour travailler la terre qui me nourrit.

— Est-ce donc là tout ce que tu prétends faire pour combattre la tyrannie abominable qui pèse sur nous?

— Je ferai ce que les circonstances voudront, Monseigneur, mon parti est pris, et mes précautions aussi. Que les

gendarmes viennent pour arrêter mes fîiS comme réfractaires, et ils trouveront ici sept hommes résolus, sept fusils et deux mille cartouches. S'ils nous attaquent, nous nous défendrons, et s'ils assiègent la ferme, ils y trouveront des cendres et des ossements brûlés. Voilà tout. Oh ! ça ne sera pas ici comme chez mon frère de Machecoul, les uns ne sont pas d'un côté, les autres d'un autre.

Avant ça, je casserai la tète à celui qui oserait me désobéir.

Le marquis de Perbruck laissa échapper une exclamation de joie que le vieux

i Q4 AVENTURES

Robertin traduisit différemment, car il reprit aussitôt :

— N'ayez pas peur, monsieur le marquis, j'ai déposé en lieu sûr le prix des bâtiments, et si je les brûle, vous ne perdrez rien.

— Ce n'est pas cela qui m'occupe, dit

le marquis, mais il ne faut pas attendra qu'on vous attaque, il faut attaquer. Le

'lO.mars, dans tous les chefs-lieux de

canton, comme ils disent maintenant,

la résistance éclatera. Nous y serons

tous, nobles et paysans, car la loi des

tyrans de la France nous atteint et nous

frappe comme vous ; nous y serons avec des armes cachées. Il y aura un signal donné, les mairies seront envahies et les autorités renversées, et nous planterons le drapeau blanc au cri de vive le roi !

— Est-ce vrai? dit le vieillard avec une sorte de rugissement joyeux.

— Oui, et ce sera partout ainsi,

— Et les nobles ne nous abandonneront pas? Ils ne se cacheront pas dans leurs châteaux comme ils font depuis deux ans?...

— Ils se mettront à votre tète.

— Oh! les gars! les gars! la

bonne nouvelle, fit le vieux Robertin en se tournant vers le cellier où dormaient ses fils.

— Silence ! dit le marquis, ce n'est pas tout... Écoute-moi bien, et tâche de me comprendre. Tu as vu ce jeune homme qui est arrivé ce soir avec nous?

— Oui, ce beau blond qui est couché dans la chambre de Rose ?

— Ce n'est pas celui-là.., l'autre.. .

DE SATURîilN lICilET. -167

— Votre fils? monsieur le marquis?

— Ce n'est pas mon fils.

— Bah ! fit Robertin.

Cette exclamation bruyante couvrit heureusement le cri de joie échappé à Rose.

— Tu as peut-être entendu parler de laressemblance extraordinaire qui existe entre le comte et un certain Saturnin Fichet, le fils de mon intendant?

— Oui... dà... monsieur le marquis; la petite cousine Robertin nous parlait de ça il n'y a pas trois heures.

' — Eh bien ! ce jeune homme que tu as. vu ce soir c'est ce Saturnin Fichet.

^— Vraiment? fit le vieux paysan. Alors, pourquoi donc dites-vous que c'est monsieur le comte votre fils !

— Ceci serait une histoire beaucoup trop longue à te raconter. Seulement il faut que tu saches que ce misérable, profitant de cette ressemblance extraordinaire, s'est fait passer pour mon fils

auprès de quelques-uns des gentilshommes de la Bretagne. 11 a pu, grâce à

cette perfide adresse , pénétrer dans les

secrets de notre conspiration.

— Vous le savez, et vous le souffrez en votre compagnie, dit le fermier.

— Mais ce n'est rien, répliqua le marquis, il a déjà dénoncé quelques-uns de ceux qu' il est parvenu à tromper ; ainsi tu as sans doute entendu parler de l'incendie du château de la Rouarie. Eh bien ! c'est lui qui y avait conduit les républicains, ajouta le marquis en baissant Yi. ia

MO AVKNTt'UES

la voix, comme s'il eût été épouvanté luimême du mensonge qu'il faisait.

— Vous savez cela, et vous ne lui avez pas fait sauter la tète? reprit encore François Robertin.

— Ce n'est pas tout, dit encore le marquis : il était parvenu à tromper M. de Paradèze et la Châtaigneraie que j'ai rencontrés aujourd'hui même, nous étions à quelques pas de Gaéménée,et si j'avais fait semblant de connaître ce Saturnin Fichet pour ce qu'il est, en une minute nous pouvions être entourés par la brigade du bourg et nous étions tous

DE SATLUNirs' FICHET. M\

prisonniers. Tout au contraire, j'ai fait semblant d'être sa dupe comme les autres, j'ai dit que je me rendais à ma ferme où nous devions rencontrer beaucoup de gentilshommes engagés dans notre conspiration; l'espoir de les reconnaître, de pouvoir les dénoncer l'a empêché de deviner ma ruse, tant ce misérable est avide du sang royaliste , il nous a suivis, il est ici.

— Eh bien? dit Robertin en baissant aussi la voix.

Le marquis de Perbruck parut hésiter à traduire en paroles les sinistres pen-

sées qui le préoccupaient. Après un moment de silence, il reprit :

— Dans cinq minutes M. de Paradèze, la Châtaigneraie et moi nous quitterons la ferme ; ce Saturnin Fichet restera. Je l'ai envoyé dans la chambre de ta nièce. Tu dois savoir ce que tu auras à faire pour qu'il ne puisse plus dénoncer personne, ni te dénoncer toi-même.

— C'est dit, monsieur le marquis, dit François Robertin, partez le plus» tôt possible, car il me tarde de faire justice de ce scélérat, et je comprends que vous ^ n'aimiez pas à voir loger une demi-dou-

DE SATLRNIN FICHET. >I73

zaine de balles dans la tête d'un gueux qui, après tout, a toute la ressemblance de votre fils. Je sais qu'à moi ça me ferait mal.

— Tu as raison, répliqua le marquis en se détournant, car, tout en l'accomplissant, il avait horreur de l'action qu'il venait de faire. Fais-nous préparer nos chevaux.

— C'est mon affaire, repartit le vieillard.

Il entra dans les écuries pendant que JM.dePerbruck venait dans la salle basse,

OÙ il avait laissé MM. de Paradèze et la Châtaigneraie profondément endormis.

— Messieurs, dit le marquis en les réveillant doucement, hâtons-nous, il faut partir, le vieux Robertin vient de me prévenir qu'il avait entendu au loin du bruit qui lui annonçait que les gendarmes sont sortis de Guéménée ; il est possible qu'ils dirigent leurs recherches de ce côté , et ce n'est pas le moment de nous laisser surprendre, lorsque dans quelques jours il faudra nous mettre à la tête de nos braves paysans.

En quelques instants, MM. de Para-

DE SATUKMN FICHET. ^75

dèze et la Châtaigneraie furent debout et habillés.

— Et ce malheureux qui est au-dessus de nous, dit la Châtaigneraie, pouvonsnous Tabandonner ainsi?

— Ne vous a-t-il pas dit, repartit M. de Perbruck qu'il voulait se séparer de nous? Dans les dispositions où nous l'avons laissé, il serait tout au moins imprudent de l'avertir de nos projets de départ.

— Mais, dit la Châtaigneraie d'un ton soupçonneux, il est dans sa chambre,

VOUS en êtes sur, monsieur de Perbruck?

— Il ne tient qu'à vous d'y monter, dit M. de PerJDruck.

— C'est ce que je vais faire, dit la Châtaigneraie.

Il sortit de la salle basse et gagna l'escalier extérieur, qui conduisait à l'étage supérieur.

La Châtaigneraie monta, et dans l'obscurité de la nuit il aperçut une porte entr'ouverte.

— Monsieur Saturnin Fichet?... dit-il à demi-voix.

— Qui est là? dit Saturnin Fichet en se levant rapidement sur son séant, pendant que la Châtaigneraie croyait voir une ombre légère et rapide se glisser derrière un immense bahut.

— Peste ! fît la Châtaigneraie en souriant.

Mais il s'arrêta aussitôt et reprit

C'est moi, la Châtaigneraie.

— Ah! dit Saturnin. Eh bien! qu'y a-t-il? en quoi puis-je vous être utile?

— A rien désormais, dit la Châtaigneraie, puisque vous avez résolu de quitter , le rôle que vous avez si noblement joué jusqu'à ce jour; mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie ce que vous avez fait pour moi et pour nous tous. Nous partons. M. de Perbruck vient de nous apprendre qu'on entend au loin des bruits de mauvais augure. Si c'est un danger pour nous, cela peut en être un aussi pour vous, et il peut vous convenir de chercher votre salut d'un côté

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pendant que nous allons le tenter de l'autre.

— Je vous remercie, monsieur de la Châtaigneraie, repartit Saturnin, je ne partirai pas de cette maison, j'y ai retrouvé une jeune fille dont j'ai gardé bon souvenir. Si j'en crois le cri qu'elle a poussé en me reconnaissant et les larmes qu'elle a versées en apprenant que le pauvre Saturnin Fichet est mort, elle ne m'a pas non plus oublié ; je ne la connais guère, mais c'est un de ces cœurs ouverts au fond desquels on voit tout de suite. Elle n'a rien ni moi non plus, eb bien ! si elle n'a pas peur de ma misère ,

j'accepterai la sienne, et nous tâcherons de faire un bon ménage, tranquille au milieu de tous les orages qui vont agiter ce pays. -, '

— Eh quoi! vous, jeune, brave, loyal comme vous Têtes, vous vous séparerez d'une cause à laquelle vous avez déjà rendu de véritables services ! voulezvous donc vous ranger du côté des répubhcains?

— Non, monsieur le comte, non, répondit Saturnin, peut-être si j'étais resté à Paris, je me serais laissé aller aux idées généreuses qu'ils proclament, car

UE SATL'UNIN FICIIET. ^81

ce sont celles que doivent aimer les gens de ma race; mais je les ai vus de près dans ce pays-ci, et j'avoue que je ne veux pas d'une bonne cause lorsqu'elle marche à son triomphe par l'espionnage, le meurtre et l'incendie. Je n'ai pas oublié le coup de pistolet de Morillon après qu'il m'eut persuadé déjouer le rôle de Perbruck, rôle que, vous le savez mieux que personne , j'ai gardé bien malgré moi.

— Eh bien! puisque vous êtes décidé à ne pas servir les républicains , pourquoi ne pas venir avec nous avec votre vrai nom de Saturnin Fichet. Le cou-

rage, la loyauté et l'esprit sont bien rççus partout.

— Je vous remercie, monsieur de la Châtaigneraie, repartit Saturnin, mais je ne suis pas des vôtres; vous avez beau faire, je ne suis pour vous qu'un vilain, et j'aurais beau faire , vous serez toujours pour moi des aristocrates qui ne doivent qu'au hasard de leur naissance le droit de se croire plus que nous 5 vous ne m'accepteriez pas comme votre égal, et je ne voudrais pas vous servir comme votre inférieur. Je me battrais , et on vous donnerait les grades ; n'en parlons

DE SATIRNIN IICIIEI. 'i 85

plus, je suis bourgeois, je reste bourgeois et j'attendrai les événements.

— Comme il vous plaira, répliqua la Châlaigiieraie ; cependant laissez-moi vous dire que vous vous trompez sur nos intentions. Tous les hommes de cœur, quelle que soit leur naissance, seront reçus avec honneur parmi nous.

— Oui, oui, tant que vous en aurez besoin, comme vous avez fait pour moi, comme a fait le marquis de Perbruck qui m'appelait son fils, parce que ça servait son ambition, et qui maintenant me tourne le dos parce que je rembarrasse.

Je crois, Dieu me damne! dit Saturnin en se recouchant brusquement, que s'il avait osé, il m'aurait traité comme Morillon m'a traité, de façon que j'aurais eu dans la tête une balle républicaine d'un côté et une balle royaliste de l'autre, pour avoir rendu service aux deux partis. Adieu, monsieur de la Châtaigneraie, adieu, et Dieu vous aide, car vous êtes un brave jeune homme. Quant à moi, ajouta-t-il en s'accotant dans ses couvertures, je dis comme la chanson :

« J'aime miuex ma mie, ô gué , u J'aime mieux ma mie. »

— Eh bien ! s'écria d'en bas la voix

DE SATUimiN FICHET. ^85

impatiente de M. de Perbruck, venezvous, la Châtaigneraie?

— Me voilà, répondit celui-ci. Adieu, Saturnin, ajouta-t-il, et il s'éloigna aussitôt.

A peine eut-il franchi la porte et descendu l'escalier, que Saturnin entendit fermer à double tour la serrure de sa chambre, et presque aussitôt une voix de femme poussa un cri d'effroi à côté de lui.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a encore, »- dit Saturnin, qui est-ce qui est là?

— C'est moi, dit Rose d'une voix tremblante, moi qui étais venue pour vous avertir des infâmes projets de ce scélérat de marquis de Perbruck.

— Quoi ! c'est vous, ma petite Rose ; je vous remercie, dit Fichet, qui, s'étant couché tout habillé, fut bientôt debout. Mais que diable me parlez-vous de crime et de marquis de Perbruck?

A ce moment on entendit les chevaux s'éloigner, et Rose s'écria d'une voix désolée:

— Ah ! mon Dieu ! c'est fini î vous êtes perdu !

— Comment ! perdu î dit Saturnin Fichet. Expliquez-vous un peu plus clairement ! expliquez-moi ce qui arrive !

Rose courait par toute la chambre en poussant des gémissements et des sanglots ; enfin Saturnin finit par l'arrêter, et il lui dit :

— Le meilleur moyen d'être perdu, c'est de perdre la tête ; je me suis trouvé dans des circonstances probablement plus embarrassantes que celle où je suis, et, grâce au ciel, je m'en suis tiré; je ne vois pas pourquoi je ne m'en tirerais pas encore.

— Eh bien ! reprit Rose toute haletante, écoutez-moi donc. Ce soir, quand vous êtes entré, je vous ai reconnu tout de suite, moi, et j'ai bien vu que vous me reconnaissiez; puis, quand on a dit (jue vous étiez mort, vous avez vu comme

j'ai pleiifév

— Oui, Rose, je l'ai vu, ça m'a fait bien plaisir, allez. Tenez, j'en parlais tout-à-l'heure , là , à M. de la Châtaigneraie.

— Oh ! je vous ai bien entendu, reprit Rose, et ça m'a fait plaisir aussi.

DE SATUKNIN FICHET. ^89

--Comment! reprit Saturnin, vous étiez là !

— Oui, j'étais venue pour vous prévenir à tous risques, car moi, voyezvous, je ne pouvais pas vous croire coupable.

— Coupable de quoi? repartit Saturnin. Mais parlez donc! parlez donc !

— Eh bien! voilà ce qui est arrivé, reprit Rose; j'étais ;dans Tétable avec Marie-Jeanne, qui m'avait raconté vous avoir vu chez elle avec ce gueux de Morillon.

— Oui, oui, dit Saturnin, je me rappelle le visage de cette folle, que je n'avais pas d'abord reconnue.

— Elle m'avait raconté comme quoi Morillon vous avait proposé de devenir un grand seigneur ; alors vous comprenez, moi, en vous voyant paraître sous 1er nom de comte de Perbruck, je ne savais que penser, que croire, lorsque j'ai entendu tout-à-coup du bruit dans la cour, je me suis glissée dans les haies, et j'ai entendu M. de Perbruck qui disait à mon oncle que vous étiez un espion, que vous aviez déjà trahi M. le marquis de la Rouarie, que vous vouliez trahir

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tout le monde, et qu'il fallait se défaire de vous.

— Comment! s'écria Saturnin en bondissant avec fureur, ce misérable a osé dire cela?

— Mais je ne l'ai pas cru, moi, repartit Rose tout en larmes, et j'étais venue dans votre chambre pour vous avertir.

C'est alors que M. de la Châtaigneraie est entré dans voire chambre et que je ' me suis cachée dans ce grand bahut.

Et vous ne m'avez pas averti sur-

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le-champ, pendant que la Châtaigneraie étaitencore là.

— Je n'ai pas osé, dit Rose en sanglotant amèrement, j'ai eu peur de dire que j'étais entrée la nuit , toute seule, dans votre chambre; ce gentilhomme eût été capable de croire que c'était pour autre chose que pour vous sauver.

— Vous avez raison, dit Saturnin, et vous avez bien fait, mais quelque danger que je puisse courir, il ne faut pas que personne puisse vous calomnier, allez-vous-en tout de suite , Rose ; allez-

vous-en ; je pourvoirai seul à mon salut ou à ma défense, car ils ont beau être nombreux, j'en descendrai plus d'un avant qu'ils ne me touchent. Partez , Rose, partez, je vous en prie.

— Mais voilà ce qu'il y a d'affreux, s'écria Rose avec le désespoir le plus violent. Ils ont fermé la porte à double tour, et si vous êtes perdu, je suis perdue aussi. Ils vous tueront, et Dieu sait ce qu'ils diront de moi en me trouvant

— Eh bien! Rose, dit Saturnin, il faut tâcher de nous sauver ensemble, et je

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