VI
VOUS jure devant Dieu, ajouta-t-il, en la prenant dans ses bras, je vous jure que vous serez ma femme, et que personne ne dira jamais rien contre vous.
— Je le sais bien, je le sais bien, dit Rose en pleurant toujours, vous l'avez dit à M. de la Châtaigneraie, et j'étais si contente au milieu de ma terreur, que j'ai perdu la iéte et que je n'ai rien dit.
A ce moment, ils entendirent monter.
— Ce sont les pas de mon oncle ! s'écria Rose.
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— Eh bien, cachez-vous là dans ce bahut, et n'en sortez pas que je ne vous appelle.
— Que voulez-vous faire ?
— Je n'en sais rien, fit Saturnin...
mais nous allons voir.
On s'étonnera peut-être que le vieux François Robertin, qui avail compris si vite et accepté si facilement les ordres de M. de Perbruck, fût si lent à les exécuter; mais durant cette nuit, il s'était passé dans le cellier de la ferme une scène qu'il nous faut raconter et qui était la première cause de ce retard.
Comme on le sait déjà, les fils de Robertin avaient été forcée d'aller se coucher dans le cellier où l'on avait logé l'oncle Louis avec la permission de se griser tout à son aise. Les gars le trouvèrent accroupi sur la paille et tenant un pot de cidre à la main.
— Ah! ah! lui dit l'un d'eux, toujours le cidre à la main ; c'est pas étonnant si, pendant que vous buvez comme ça toute la journée, votre fille est devenue si délurée.
— Ma fille est une brave fille, répondit Louis, et vous êtes six grands imbé-
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ciles qu'elle mènerait tous les six par le bout du nez plus facilement que vous ne conduisez un attelage de trois paires de bœufs.
L'ivrogne se mit à rire de sa plaisanterie et ajouta :
— Le fait est que vous êtes plus bêtes que les bœufs que vous menez à la charrue, car ils ne sont pas plus soumis au joug qui pèse sur leurs tètes que vous ne l'êtes au moindre regard et à la moindre parole de votre père; dites-moi donc, mes gars, continua Louis avec le rire hébété de l'ivresse, lui a-t-il pris quel-
quefois fantaisie de vous appareiller deux à deux et de vous mener aux champs avec une herse ou une charrue pendue après vous, et de vous aiguillonner comme des bêtes de somme.
Les six gars s'étaient assis en demicercle devant leur oncle et l'examinaient avec une curiosité étonnée.
— Taisez-vous, mon oncle, lui dit Tun d'eux, vous êtes ivre.
— Je le sais, repartit Louis, et je m'en vante, parce que moi je suis un homme et que vous n'êtes rien. Il n'y en a pas un
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de vous capable de boire d'un trait un pichet de cidre.
— J'en ai bu un, dit avec orgueil l'aîné des six jeunes gars , à la dernière foire de Guéménée.
— Et ton père ne t'a pas donné le fouet pour cela? reprit Louis.
— Je ne le lui ai pas dit, répliqua le paysan.
L'ivrogne se prit à rire et s'écria en lui tendant le pot de cidre qu'il tenait à la main :
— Je parie que tu ne recommencerais pas?
Le jeune gars hésita.
— Quel âge as-tu? lui dit Louis.
— J'ai vingt-six ans.
— Et tu te crois un homme ? reprit cuis , va donc mettre des jupons et
traire les vaches , tu n'es bon qu'à
— Je le boirais bien si je voulais, repartit brusquement le paysan.
DE SATURNIN FICIIET. 205
— BoisJe donc; tu n'oses pas, et je t'en défie.
Le paysan prit un parti désespéré et avala le pot de cidre d'un seul coup.
— Eh bien ! eh bien ! dit Louis en suivant les mouvements du buveur, ça va!
ça val
Puis quand il eut fini, il ajouta :
— Comment trouves-tu cela , mon gars?
— Ma foi, dit celui-ci, c'est bon ; ça I m'a tout échauffé le cœur.
Les cinq frères l'avaient regardé avec une profonde anxiété, n'osant croire que leur aîné aurait le courage de boire un pot de cidre sans la permission de son père.
— îl Ta bu, tout de même se dirent-ils entre eux avec un gros rire satisfait.
— Eh bien ! dit le plus jeune, nous autres est-ce que nous n'aurons rien ?
— Ma foi, j'ai vidé le pot, dit l'aîné.
Est-ce que le tonneau n'est pas là ?
fit Louis en se levant ; attendez-moi, je
vas vous servir.
Et il alla d'un pas chancelant remplir la dame-jeanne qui était près de lui, et la rapporta au cercle ébahi des je ânes paysans en leur disant :
— Avalez-moi ça, mes gars , avalezmoi cela. N'est-ce pas que c'est bon ? Eh bien! maintenant que vous en avez tàté, vous viendrez quelquefois le soir avec moi, et nous boirons une goutte. Il n'y a rien d'ennuyeux comme de boire tout seul.
Une fois le premier pas fait, il était facile en effet à Louis Robertin d'entraîner ces jeunes gens, si sobres jusque-là, à des excès qui devaient leur faire perdre toute raison. Ils continuèrent à boire, poussés à la fois par l'exemple de leur oncle et par la soif même que donne l'excès, si bien qu'au bout d'une heure ils s'étaient tous couchés sur le sol et endormis dans l'ivresse la plus profonde.
Revenons maintenant à notre récit.
Lorsque François Robertin leur père eut fermé derrière la Châtaigneraie la
chambre de Saturnin, il accompagna le marquis de Perbruck et les deux autres gentilshommes jusqu'à la porte de la cour extérieure. Il rentra tout aussitôt et assura cette porte au moyen de longs pieux disposés en arcs-boutants. Il ferma aussi la porte de l'étable, où il croyait Rose dormant à côté de Marie- Jeanne, et de là il se rendit au cellier pour y réveiller ses fils.
— Eh ! les gars ! dit-il en entrant.
Rien ne lui répondit.
Cependant la voix de leur père les
éveillait d'ordinaire au milieu du sommeil le plus lourd, tant cette voix était redoutée par eux.
— Eh ! les gars ! reprit François d'une voix plus haute.
Quelques grognements sourds répondirent seulement, et tout rentra immédiatement dans le silence. Le père entra dans le cellier, décrocha un long fouet pendu au mur, et se mit à frapper à coups redoublés à Tendroit où il supposait ses fils couchés, mais aucun d'eux n'avait eu la force de se traîner jusqu'au lit qu'ils s'étaient préparé , Robertin
s'aperçut qu'il ne frappait que sur la pallie. Alors il avança rapidement dans le cellier et se heurta contre un corps étendu à terre. Il le frappa rudement du pied. Celui à qui il s'adressait d'une façon si paternelle se souleva sur son séant en laissant échapper quelques mots inarticulés. Ce fut seulement à ce moment que Ptobertin comprit dans quel état se trouvaient ses fils, et alors une terrible colère s'empara de lui.
Il se jeta au milieu d'eux frappant à tour de bras avec le long fouet qu'il tenait à la main, et les arracha enfin à leur sommeil. Mais dans le désordre de ce
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réveil subit, la voix du père ne fut pas entendue de tous, et Taîné de ses fils^ se sentant frappé par un bras qu'il ne voyait pas, sauta à la gorge de l'ennemi qui l'attaquait, et malgré la résistance du vieillard, il Teùt bientôt renversé à terre, et Dieu sait ce qui allait advenir de cette lutte terrible, si tout-à-coup un homme n'eût paru à la porte qui conduisait dans l'intérieur de la maison, tenant une chandelle à la main.
C'était Louis Robertin, qui, plus habitué que ses neveux à supporter les fumées du cidre, avait été éveillé par le premier appel de François , et qui ,
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voyant la tournure que prenaient les choses, s'était échappé et revenait pour voir le spectacle du tumulte dont il entendait le bruit. A l'aspect de leur père renversé par terre, tous les fils de Robertin se reculèrent avec épouvante , tandis que le vieillard se relevait. Il s'approcha de celui qui l'avait ainsi maltraité, et le regarda longtemps en silence... Pendant quelques moments, il est certain que cet homme discuta avec lui-même comment il punirait le fils qui avait osé porter la main sur lui, mais à un pareil crime il n'y avait dans la pensée du vieillard qu'un seul châtiment, c'était la mort.
Il recula devant cette extrémité, et ne pouvant pas punir selon la faute, il préféra paraître l'ignorer, et il dit brusquement au jeune gars, qui attendait en tremblant la première parole de son père ;
— Tu es un imbécile de t'être ainsi couché par terre : tu m'as fait tomber et tu es aussi tombé sur moi.
Les idées du fils n'étaient pas bien lucides, celles de ses frères non plus : ils crurent ce que leur disait le vieux Robertin, et il n'entra dans la tête d'aucun, pas même dans celle du coupable,
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que l'un d'eux eût osé lever la main sur
son père.
Une grande faute restait encore à punir : c'était l'orgie à laquelle s'étaient livrés les six jeunes gens; mais peut-être le vieux Piobertin n'était-il pas fâché de les trouver dans une position douteuse, attendu ce qu'il avait à leur dire et à leur demander. Le vieux Robertin pensa qu'il trouverait une obéissance d'autant plus prompte et d'autant plus aveugle que ses fils avaient une faute à faire oublier, et qu'ils étaient incapables de comprendre la gravité de l'action qu'il allait leur faire commettre.
— Suivez-moi tous, leur dit-il.
Ils sortirent ravis de ce que Ton ne s'était pas aperçu, à ce qu'ils pensaient, de leur ivresse.
A ce moment le jour commençait à paraître.
Le père Robertin conduisit ses fils dans la grande salle basse.
— Où sont vos fusils? leur dit-il.
Chacun d'eux alla chercher le sien dans la cachette particulière où il le met-
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tait d'ordinaire avec ses provisions de cartouches.
Chargez-les, leur dit François.
Ils obéirent avec assez de rapidité pour que leur père put juger que déjà ils se dégageaient de Talourdissement hébété où l'orgie les avait plongés.
— Maintenant, mes gars, écoutez-moi.
Vous avez vu l'homme qui loge dans la chambre d'en haut?...
-Oui.
2\ 6 ATENTLRES
— Qu'est-ce que c"est que cet homrne selon vous?
— Dame ! on nous a dit que c'est le fils de notre seigneur.
— Eh Lien! ce n'est pas vrai... Cet homme est un espion, un scélérat!
— Ça doit être vrai, puisque vous le dites.
— Je vais monter chez lui...
- Bien...
— Mais comme il pourrait tenter de s'échapper, deux de vous se tiendront à la porie du petit escalier, deux autres au pied de la fenêtre , deux autres à la porte de la cour. S'il s'échappait de la chambre, tirez dessus comme sur un chien enragé.
— C'est bon, on le fera, dirent les jeu-
nes gens.
Etsans autre observation chacun d'eux alla se mettre à son poste , et le vieux François, son fusil sous le bras, monta dans la chambre de Saturnin.
En entendant gravir l'escalier. Rose ,
comme nous l'avons dit, s'était cachée dans le vaste bahut placé à l'angle le plus obscur de la chambre. Saturnin avait couru jusqu'à la fenêtre et avait aperçu les factionnaires posés par le père Robertin. Il reconnut sur-le-champ qu'il n'avait aucun espoir à fonder sur une lutte et qu'il fallait recourir à la ruse. Mais quelle ruse employer contre ces esprits brutes qui avancent dans une pensée qu'on leur a suggérée avec une confiance aveugle, qui ne s'en laissent détourner, ni par les prières , ni par les menaces, ni par le raisonnement.
Malgré son assurance, Saturnin était
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fort embarrassé, et à tout événement il avait visité exactement ses pistolets , renouvelé les amorces, épingle les lumières, bien décidé à faire sauter le crâne au vénérable François Ptobertin, si celuici voulait aller trop vite en besogne, ou bien à s'emparer du vieillard, à le garder en otage et à parlementer ensuite avec les fils.
Cependant il essaya de voir dans quelles dispositions François montait chez lui. Il regarda par une fente de la porte. Il le vit arriver au haut de l'escalier, puis s'arrêter tout à coup ; il remarqua le fusil dont le vieillard était armé et s'i-
magina que François îlobertin s'arrêtait parce qu'il hésitait à commettre le crime dont il était chargé. Mais il dut comprendre que tout au contraire le vieillard s'affermissait dans sa résolution.
Il avait fait le signe de la croix et murmurait une prière d'une voix sourde et d'un air où il n'y avait ni le moindre doute ni la moindre émotion. Sa prière finie, Robertin fit encore le signe de la croix. "
h! c'est comme ça, dit Saturnin.
Il courut vers le bahut et dit tout bas à Piose.
DE SATURNIN FICIILT, 22^
— Faites attention à ce qui va se passer et dites comme moi.
Pendant ce temps Robertin prit son fusil, l'examina avec autant de soin que Saturnin avait fait de ses pistolets, et ouvrit la porte qui se trouvait en face du lit que Saturnin venait de quitter.
Celui-ci se rangea derrière le vantail pour laisser passer François Robertin afin de prendre son avantage pendant que le paysan marcherait vers le lit, où il devait croire que son hôte était encore couché. Saturnin s'imaginait que le vieux Breton allait procéder ainsi , afin d'assassiner sans danger et pendant son
sommeil la victime qui lui avait été désignée par M. de Perbruck.
LejourcommencB.it à luire, mais une demi-obscurité régnait encore dans cette chambre, qui n'était éclairée que par une étroite croisée dont le vitrage en plomb laissait difficilement pénétrer la lumière.
Lorsqu'il fut arrivé à peu près au milieu de la chambre, le vieillard posa la crosse de son fusil sur le plancher et cria d'une voix forte :
— Eh! debout, mon gars, nous avons à causer ensemble.
Saturnin, qui était resté derrière la porte dont le battant l'avait caché en se développant sur lui, la referma vivement et poussa l'énorme verrou qui la défendait dans l'intérieur; François se retourna à ce bruit et fut très étonné de se trouver en face de Saturnin, qui lui dit du ton le plus dégagé :
— Eh bien, me voilà, mon vieux bonhomme, qu'avez-vous donc à me dire?
— Ne t'appelles-tupas Saturnin Fichet?
lui dit le vieillard.
— C'est mon nom , repartit celui-ci ,
et c'est le nom d'un honnête homme de père en fils, car puisque vous êtes le fermier de M. le marquis de Perbruck, vous devez avoir eu quelquefois affaire avec mon père, qui est son intendant.
— Vous avez raison, c'est le nom d'un honnête homme en ce qui concerne votre père, reprit le paysan ; mais vous avez fait mentir le proverbe qui dit que bon chien chasse de race.
— Qu'est-ce qui vous a dit cela? reprit Saturnin.
—Cane vous regardepas,repartitFran-
çois; il suffit que vous sachiez que je le sais, et que vous m'ayez dit que vous êtes Saturnin Fichet, car c'est bien votre nom.
— C'est du moins mon nom d'aujourd'hui, dit Saturnin, car hier, vous avez pu le voir, on m'appelait le comte de Perbruck.
— Ahl vous l'avouez donc, reprit Ro-^ bertin en soulevant son fusil, comme si. cet aveu le dispensait de chercher d'autres preuves du crime de Saturnin.
L'avouer, dit Fichet, et pourquoi
diable voulez-vous que je m'en cache, est-ce que votre maître lui-même ne m'a pas présenté ici sous ce nom?
— Il avait ses raisons pour cela, repartit Robertin d'un air sombre.
— Le marquis de Perbruck a toujours de bonnes raisons pour faire ce qu'il fait, dit Fichet, qui, à la sombre expression du visage de Robertin, jugea qu'il était temps de donner une autre tournure à cette explication. Oui, continua-t-il, hier M. le marquis de Perbruck me laissait porter ce nom comme il me l'a laissé porter, et comme il me l'a donné lui-
même tant qu'il a eu besoin de moi.
— -M. le marquis de Perbruck a eu besoin de vous? lui dit Roberdn d'un air d'étonnement et de dédain.
— Oui, reprit Saturnin, il a eu besoin de moi pour se tirer de plus d'un mauvais pas, comme il a besoin de vous aujourd'hui pour vous faire commettre un crime.
Le vieillard recula à ce mot ; mais il reprit aussitôt.
— Il n'y a pas de crime à tuer comme un chien un espion et un traître.
— Ah ! ah ! dit Saturnin, il vous a parlé comme ça, à ce qu'il paraît. Mais vous ne me dites pas tout : vous ne me dites pas qu'il a fait partir avantle jour messieurs de Paradèze et la Châtaigneraie, qui l'auraient empêché de joindre ce crime à tous ceux qu'il a déjà commis.
— Comment! reprit le vieux Robertin qui ne comprenait pas qu'on osât parler avec une telle irrévérence de son seigneur 5 comment ! tu oses accuser ton maître, malheureux!
— Ah çà, dites-moi donc, reprit Satur-
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nin en élevant la voix , comment vous appelez-vous, vous?
— Je m'appelle François Robertin.
— Ah ! reprit Saturnin, vous vous appelez Robertin, et vous demandez quel crime a commis le marquis de Perbruck?
Vous vous appelez Robertin , et vous avez oublié qu il y a un homme de ce nom qui a été traîné sur la place du Bouffay et qui a été marqué à Tépaule parce que sa sœur n'a pas voulu se donner à son maître. Vous devez bien savoir cependant que Jérôme était innocent, ce qui n'a pas empêché le marquis de jurer
la main sur le Christ que Jérôme avaH levé le fusil contra lui,
— D'où savez-vous cela? reprit Robertin troublé de ce souvenir qui avait longtemps grondé au cœur de cette famille , qui avait fini par s'y endormir sous une longue habitude d'obéissance et de respect aveugle , mais que SatiAnin venait de réveiller.
— Qui m'a dit cela ? reprit Saturnin , profitant du trouble du vieillard. C'est la voix qui raconte tous les crimes, quelque cachés qu'ils soient ; le marquis et Jérôme étaient seuls dans le bois, comme
nous sommes seuls dans cette chambre, et cependant la vérité en est sortie comme elle sortirait d'ici. Dieu a toujours à côté du crime un témoin caché qui Tentend , qui le voit et qui le révèle.
Le vieillard baissa la tête et réfléchit pendant quelques instants ; mais c'était un travail bien fatigant pour cet esprit plié à l'obéissance que de discuter avec lui-même la valeur de l'action qu'il allait commettre. Il avait reçu un ordre de son seigneur, cet ordre était pour le salut de la cause de Dieu et du roi , et si le meurtre qui lui était ordonné était un crime , c'était son maître qui en serait
responsable devant le roi et devant Diea.
Robertin voulut se débarrasser tout de suite du doute qui était entré dans son esprit et du murmure qui parlait dans sa conscience.
— En voilà assez , dit-il brusquement à Saturnin ; je sais que ceux de ton espèce ont des paroles mielleuses pour mentir et tromper les pauvres gens comme nous : c'est comme ça que tu as trompé le marquis de la Rouarie et que tuas faitbrùler son château; c'est comme ça que tu veux dénoncer M. le marquis de Perbruck et ses amis, et le faire exter-
DE SATL'UMN FICHET. 233
miner par les républicains. Allons dépêche-toi , fais ta prière, et surtout n'espère pas m'ensorceler par tes paroles.
— Ce n'est pas à moi de prier, dit Saturnin, qui, au fond de ces menaces, voyait le trouble du vieillard ; car si tu me tues, Dieu me recevra dans son sein comme une victime ; tandis que toi tu seras damné comme un assassin.
— Moi! damné! dit Ptobertin.
— Oui , répéta dans l'ombre une voix qui n'était pas celle de Saturnin ; oui , tu seras damné comme un assassin !
Rose avait compris enfin la recommandation de Fichet , et celui-ci n'avait pas en vain compté sur ce moyen , emprunté à quelque pièce alors fort en vogue à Paris.
En entendant cette voix, dont le vieillard ne put s'expliquer le mystère , son fusil s'échappa de ses mains, et il s'écria tout tremblant :
— Qui est-ce qui a parlé ?
— C'est la voix de Dieu , dit Saturnin, qui observait avec inquiétude les mouvements de Robertin. C'est la voix de Dieu
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qui veut t'empêcher de commettre un crime, parce qu il a pitié de toi, parce qu'il sait que jusqu'à ce jour tu Pas humblement et saintement adoré. Demande-lui pardon de ta mauvaise pensée , et il te pardonnera.
Robertin croyait avoir été le jouet d'une illusion ; il se demandait s'il était vrai qu'il eût entendu une autre voix que celle de Fichet, et déjà il cherchait à surmonter Pindicible effroi qu'il éprouvait, lorsque Rose lui cria du fond de sa cachette :
-— Demande pardon et Dieu te pardonnera.
La tète du pauvre paysan breton ne résista point à cette nouvelle preuve d'une admonestation surnaturelle; il tomba à genoux et se frappa la poitrine en s'écriant :
— Pardon, mon Dieu! pardon!
Malgré la gravité de sa situation, Saturnin fut sur le point de rire du succès de sa ruse, et il se croyait sauvé lorsqu'il entendit tout à coup un bruit de pas qui gravissait l'escalier.
A ce moment François se releva et dit aussitôt :
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— Monsieur Saturnin Fichet , puisque Dieu vous protège, vous n'avez besoin de l'assistance de personne. La porte de la maison est ouverte, allez où vous voudrez. Je dirai à M. de Perbruck ce qui en est arrivé.
Saturnin profita de la permission : il rouvrit la porte, et déjà il était au bout de l'escalier, lorsqu'il aperçut deux des fils qui se tenaient au bas le fusil à la main. Au même instant il vit près de lui un homme qui le regarda sous le nez et lui secoua joyeusement la main. C'était le père Louis Robertin... le vieil ivrogne.
— Tiens ! c'est vous , monsieur Saturnin Fichet? dit-il en le ramenant dans la chambre; nous ne nous sommes pas vus Idepuis le jour où vous avez soupe chez moi. Ah! dame, je ne suis pas riche ; on m'a pillé, on m'a emprisonné ; votre père ne penserait plus à vous marier avec ma fille. Tout est bien changé , allez , si ce n'est la pauvre Rose , qui pense toujours à vous et qui m'en parle toujours.... Je venais précisément ici pour savoir... où elle est...
— Elle est enfermée dans Fétable avec Marie-Jeanne, dit François.
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— Elle n'y est pas , repartit Louis , j'en sors. J'ai trouvé la porte fermée, c'est vrai, mais l'oiseau était déniché. Où diable s'est-elle cachée? Eh ! Rose, Rose! se mit-il à crier de toutes ses forces. Ah ! çà, ajouta-t-^'len prenant Saturnin au collet, vous n'avez pas été [tourner autour d'elle, au moins; c'est que je vous connais, vous autres gens de Paris, vous êtes capables de tout.
Pendant ce temps François était socii de la chambre et avait crié du haut de l'escalier :
— Allez à votre ouvrage , mes gars , il