‹ Aventures de Saturnin Fichet (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · SA AVENTURES · texte numérisé non relu

SA AVENTURES

fus appelé vers un petit bois par des gémissements. J'y pénétrai, et je ne fus pas peu surpris de me trouver en 'face de celui que je cherchais. J'appris de Marguerite, qui seule avait conservé la force déparier, l'héroïsme de M. de la Châtaigneraie et du jeune comte. La nature m'a heureusement doué de membres vigoureux; je chargeai M. de la Châtaigneraie sur mes épaules , je pris la brouette, et je parvins à conduire les deux blessés dans une assez pauvre ca- . bane, où je les ai déposés.

— Et après ? dit la Rouarie.

Le docteur s'avança.

— Le lendemain, dit Taburel, un

petit paysan venait me chercher à Rennes... C'était l'infatigable Marguerite...

Toujours forte, toujours prête au salut des autres, elle me conduisit près de ces messieurs... La Châtaigneraie n'avait besoin que de repos, mais le comte était incapable de supporter la seule opération qui eût pu le sauver.

— Ainsi donc?... dit le marquis de Perbruck avec angoisse.

— Veuillez lire la lettre qu'il vous écrit, reprit Saturnin.

M. de Perbruck la prit et lut à haute voix l'écrit suivant:

c Mon père, je vais mourir. Si j'avais € pu être sauvé, je l'aurais été par le dé-

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« voûment d'une femme que j'ai perdue, « par le courage d'un ami qui a voulu « me rendre l'honneur, par la générosité « d'un frère, qui chargé par le hasard « de soutenir la dignité de votre nom et t du mien, Ta fait respecter mieux que c je ne l'eusse fait moi-même.

« Ce nom qu'on lui avait imposé malc gré lui, il a voulu s'en dépouiller dès « qu'il m'a eu retrouvé, mais il avait enc core une mission importante à remplir « sous ce nom, je l'ai supplié de le gar- « der. Il s'y refusait, mais la Châtaignec raie lui a dit que cette mission était « périlleuse. Alors il n'a pas hésité, il « est parti... ce matin il est revenu, es-

« pérant que mon salut était possible, « et tout prêt à se dépouiller encore « pour moi, non seulement de ce nom « d'emprunt, mais de tout ce qu'il avait « fait en qualité de comte de Perbruck. « Noble cœur! Si j'avais pu vivre, il i m'eût légué ses droits à la confiance a des nobles Bretons... Mais je meurs et « je ne puis lui rien léguer, moi, à moins « qu'il ne garde ce nom qu'il a si bien « porté et qui a servi dans ses mains au « succès de notre association. Mon père, « je ne veux pas vous parler des bruits « étranges qui ont couru sur la nais- « sance de Saturnin. Je ne veux pas surc tout approfondir le mystère de laten-

« dresse de ma mère pour ce jeune c homme qui, ainsi que moi, a tous ses « traits... Mais dans la position où se « trouve notre association , il y aurait « peut-être un noble parti à prendre.

* Consultez le marquis de la Rouarie, « mon père, il se peut qu'il trouve utile, « ce que moi je trouve juste, il se peut « qu'il trouve nécessaire que ce noble « jeune homme conserve... »

La lettre s'arrêtait là.

— Il a bien fait, dit le marquis, il n'a pas osé écrire toute sa pensée...

—Il ne Ta pas pu, dit la Châtaigneraie, la force lui a manqué. Saturnin avait appris à la Fosse-Ingant que vous deviez

vous rendre ici près de M. de la Rouarie, malade à la Guyomarais... J'ai voulu l'accompagner... J'ai voulu qu'il vous remit lui-même la lettre du comte Césaire.

— Et pourquoi ? fit dédaigneusement M. de Perbruck.

— Le voici, dit Saturnin.

Il s'avança vers la Rouarie.

— Voilà, dit-il, ce que j'ai reçu à la Fosse-Ingant.

— Vingt mille livres en or, n'est-ce pas? fit la Rouarie.

— Il y manque deux livres six sous, dit Saturnin froidement. Je suis pauvre et il m'a fallu mander.

La Rouarie fit un mouvement comme pour lui tendre une poignée d'or, mais il s'arrêta.

— Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'on paye les braves gens comme vous.

— Merci, reprit Saturnin, ce mot là me paye suffisamment; nous sommes quittes, et je ne vous demande maintenant que la permission de quitter ce pays.

— Vous, dit Thérèse, vous qui savez tous nos secrets?

— Quel rôle voulez-vous donc que j'y joue ? reprit dédaigneusement Saturnin.

Celui du comte de Perbruck. . je ne le puis pas... je ne le veux pas. Seulement

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je désire qu'il soit bien constaté parmi vous, que le hasard seul m'a imposé ce rôle ; que je l'ai quitté dès que cela m'a été possible, et qu'admis sans le vouloir à des complots que je ne cherchais pas, j'ai fait aussi bien que ceux dont ils sont l'espérance.

— C'est un témoignage que nous sommes tous prêts à vous rendre, dit la Châtaigneraie.

— Mais où voulez-vous aller? dit la Rouarie.

— Je quitterai la France , dit Saturnin.

— C'est ce que vous avez de mieux à faire, fit le marquis de Perbruek, et vous,

Messieurs, ajouta-t-il, permettez que je vous quitte , permettez que j'aille près de mon fils.

Comme le marquis allait sortir, ils entendirent des voix nombreuses s'approcher de la chambre. Fontevieux alla vivement ouvrir la porte et aperçut une demi-douzaine de gentilshommes conduits par M. de Champagnolles, qui leur disait :

— M. de la Rouarie va beaucoup mieux, je vous le certifie, je viens de le laisser avec MM. de Paradèze, Perbruck, le jeune comte et Fontevieux.

C'était une fatalité. Il était impossible à Saturnin de se débarrasser de son titre

d'emprunt. Cependant le marquis de Perbruck voulut en finir à tout prix et il allait sans doute faire un éclat, quand M. deParadèze l'arrêta en lui disant tout bas:

— Songez à ce qui peut se passer tout à l'heure. Vous voyez que chacun accourt pour s'emparer de l'héritage de la Rouarie.

— Vous avez raison, dit Perbruck, je ne leur donnerai pas l'avantage et la joie de mon absence.

Les nouveaux venus entrèrent dans la chambre de la Piouarie ; cependant Armand les reçut avec froideur, car il corn-

mençait à comprendre d'où venait l'empressement de ces visites.

— On nous a appris votre maladie, lui dirent les nouveaux-venus, et nous désirions avoir par nous-mêmes de vos nouvelles.

— Je vous remercie, dit sèchement la Rouarie, mais trop d'empressement est souvent une imprudence. A moins que ce ne soit un acte de dévoûment à notre cause, ajouta-t-il amèrement.

On ne lui répondit pas. Il haussa les épaules et ajouta :

— Allez, Messieurs, allez, je ne veux point gêner vos conférences.

— Que voulez-vous dire? reprit la Be-

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rillais, l'un de ceux qui venaient d'arriver.

— Je veux dire qu'il est juste, dit dédaigneusement la Remarie, quand le chef est malade, que les soldats prennent un parti. Allez, Messieurs, allez... vous aussi, Fontevieux... et vous, Tinteniac, allez ; ils vous oublieraient peut-être. . .

On parut hésiter.

— Allez ! reprit la Rouarie d'une voix

impérieuse, mais altérée, je désire rester seul avec Mademoiselle de Moëllien.

Tous les gentilshommes sortirent et se réunirent aussitôt dans une salle assez

éloignée de la chambre de la Rouarie.

Saturnin les y suivit ; M. deParadèze s'en était emparé.

— Eh bien, Taburel, dit la Berillais, vous vous êtes trompé. A la façon dont parle laRouarie, il semble qu'il ait repris toute sa force et que bientôt...

— Occupez-vous de vos affaires, dit vivement Taburel. Cette liberté de l'esprit, cette force apparente, sont le dernier pronostic de la mort prochaine du marquis. L'excitation qui égarait le cerveau est tombée, grâce à l'abondante saignée que j'ai pratiquée ; mais ce n'a été qu'aux dépens de la force qui pouvait le sauver que j'ai obtenu ce repos.

Ce matin, j'espérais le trouver encore agité et fiévreux : j'ai trop présumé de lui. La Rouarie ne s'en doute pas, mais il ne vit déjà plus que dans la moitié de lui-même. J'ai tàtéses pieds, en feignant d'arranger son lit... le froid et l'enflure les ont déjà gagnés... la mort a commencé son œuvre; elle peut l'achever plus ou moins lentement mais elle ne reculera pas.

— C'est un affreux malheur, dit M. de Perbruck, mais nous ne devons pas le considérer comme irréparable. La devise de notre monarchie est : Le roi est mort, vive le roi! La nôtre, à nous qui

sommes ses défenseurs, c'est de dire :

Un chef périt, qu'un autre le remplace.

— C'est juste, dit la Berillais, mais quel est celui qui va prendre la place de la Rouarie ?

— Demandez, dit le marquis de Perbruck, quel est celui qui oserait la refuser si elle lui était offerte ; et, ajouta-t-il en s'inclinant, voici M. de ^frampagnolles..,

— Moi, dit le vieux gentilhomme, je la refuserais, non point à cause des dangers qui l'accompagnent,- mais à causée

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de la faiblesse de mon âge. Quanta celui qui me l'offre, il y met trop de générosité...En effet, Messieurs, ce que nous devons demander au nouveau chef que nous voulons élire, c'est un dévoûment inébranlable à notre cause, et aucun de nous n'en a donné des preuves plus éclatantes que M. de Perbruck. Le premier il était près de nos princes exilés. Sa fortune n'a pas été épargnée, et notre trésorier, M. Désilles , vous a appris quels nombreux sacrifices il s'est imposés. Son expérience militaire vous est connue, son influence dans le pays est immense, et s'il faut tout vous dire, il est

devenu, grâce à son fils, le nœud nécessaire de notre association.

Saturnin se trouvait donc encore mis en cause malgré lui. Il fît un mouvement d'impatience, et il allait réclamer, lorsque la Châtaigneraie et MF. de Paradèze lui imposèrent silence par un signe furtif. M. de Champagnolles continua :

— Vous ne l'ignorez pas, Messieurs, la plupart des gentilshommes du pays nantais et de l'Anjou ne se sont joints à l'association bretonne que sur la garantie de M. de Perbruck le père, et sur les actives démarches de son fils. C'est même

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à celui-ci, vous devez vous le rappeler, que le marquis de la Rouarie a dû d'être confirmé dans la place qu'il s'était choisie parmi nous. Ainsi donc, les nobles Nantais se sont soumis au chef que reconnaissaient MM. de Perbruck, mais ils ne se soumettraient peut-être plus à celui que vous choisiriez en dehors de leurs provinces. La Bretagne a donné son premier chef à l'association, les autres provinces Font accepté, c'est à notre tour d'en choisir un.

— C'est juste, dit la Berillais avec sécheresse, mais M. de Perbruck ne représente pas ici l'Anjou.

— Mais je l'y représente, moi, dit M. de Paradèze avec hauteur, et je déclare que j'ai mission de donner les voix de nos provinces à M. de Perbruck le père, ou à son défaut... à...

M. de Paradèze s'arrêta, et la Berillais reprit :

— A son fils, nous le savons.

M. de Perbruck tressaillit, et la Châtaigneraie ne put sempêcher de sourire. Saturnin était sur les épines.

— Ceci, messieurs, dit M. de Champagnolles, tranche toutes les difficultés. En élisant M. le marquis de Perbruck, vous mettez à la fois à la tête de l'association un homme qui possède toute la confiance de la famille royale, un homme dont l'expérience et la sagesse modéreront les imprudents, et un jeune et brave gentilhomme dont l'ardeur les mènera à tous les dangers. Élire ML de Perbruck, messieurs , c'est récompenser à la fois les services du père à l'étranger, et les services du fils en France...

— Oui, sans doute, dit laBerillais avec

affectation. Mais nous avons passé à la Fosse-Ingant avant de venir ici, et nous y avons appris de Désilles que le jeune comte, soit qu'il désespérât de notre cause, soit qu'il ne fût pas content de la place qui lui avait été faite, lui avait laissé entrevoir que peut-être il quitterait bientôt la France, et en ce cas...

M. de Perbruck tourna un regard désespéré du côté de Saturnin qui se taisait et semblait plus que fatigué du rôle qu'il lui fallait jouer.

— Est-ce vrai, comte, lui dit M. de

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Champagnolles, voulez-vous nous abandonner? sont-ce là vos intentions?

Saturnin ne répondit pas.

— Parlez, lui dirent à la fois tous ceux pour qui il était le comte de Perbruck.

Saturnin hésita encore.

— Parlez donc, mon fils, dit M. de Perbruck d'une voix presgue éteinte.

Saturnin le regarda d'un air stupéfait.

M. de Paradèze prévit le danger de la

moindre exclamation, et lui dit avec intention :

— M. de la Berillais avait-il raison ? IVëtes-vous pas content de la position qu'on vous a faite?... En effet, héritier d'une grande fortune et d'un grand nom, vous avez peut-être trouvé que vous n'étiez pas suffisamment récompensé des efforts que vous aviez faits... Mais aujourd'hui tout a changé de face, celui qui vous reléguait dans une position subalterne, n'est plus ou est bien près de mourir. Pùen ne peut plus faire obstacle à votre juste ambition... Ne voulez-vous pas aider votre père dans sa glorieuse et

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périlleuse mission? Il y va de l'honneur de son nom, du vôtre...

— Voulez-vous m'abandonner? dit le marquis de Perbruck d'une voix défaillante.

La Châtaigneraie dit tout bas à Saturnin :

— Acceptez.

— Non, monsieur, je ne vous abandonnerai pas, dit gravement Saturnin.

Jusqu'au jour où la mort me frappera, ou bien jusqu'au jour où votre cause

aura triomphé, je serai avec vous...

Après cela...

— Vous retournerez, si vous voulez, dans la retraite où vous êtes resté si longtemps, dit le marquis de Perbruck.

Saturnin répondit par un sourire dédaigneux. La Châtaigneraie, indigné de l'implacable ingratitude du marquis, s'écria :

— Non, en paix comme en guerre, triomphants ou vaincus , la place du comte de Perbruck est à côté de nous.

S'il veut nous quitter, qu'il nous quitte à

l'instant même ; s'il se consacre à notre cause, il faut que ceux qui peuvent len récompenser lui assurent qu'il n'aura pas seulement travaillé pour l'ambition des autres.

En parlant ainsi, la Châtaigneraie regardait M. de Perbruck le père.

— S'il en est ainsi, dit Saturnin, je dois me retirer.

Cette réponse jeta un trouble étrange dans l'assemblée... M. de Paradèze parlait bas à M. de Perbruck, pendant que la Berillais et les autres gentilshommes

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