MENTONS
nuit, il détacha un cheval qu'il fit sortir, puis il lui dit d'une voix que l'anima] obéissant sembla reconnaître :
— Allons, César, tiens-toi tranquille , nous allons nous remettre en campagne.
Puis, il alla chercher la selle, puis la bride, harnacha complètement le cheval et l'enfourcha.
A peine ce singulier personnage enveloppé d'un long drap blanc fut-il en selle, qu'il fit entendre une sorte de rire satisfait, et qu il s'écria :
— A moi, maintenant, mes fidèles Bretons. Guerre à la république, et vive le roi !
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Aussitôt il lança son cheval à travers le jardin en continuant ses cris. Mais déjà un tumulte extraordinaire s'était fait entendre dans le château. On criait, on appelait de tous côtés, et parmi ces voix confuses Poiré put entendre une voix de femme qui disait plus haut que tous les autres :
— Armand î Armand ! où es-tu ?
— Ah ! les voilà répondit le cavalier en poussant un cri sauvage.
Il se précipita du côté du château au
moment où en sortaient cinq ou six personnes parmi lesquelles était une femme.
— Le voilà, le voilà! s'écrièrent-ils tous à la fois, en s'élançant vers le cava-
lier, qui lui-même se jeta au milieu de ceux qui venaient pour l'arrêter.
— Saisissez-le , arrêtez-le ! criait la femme que Poiré reconnut pour celle qui avait causé la nuit précédente avec le docteur.
Mais le cheval, lancé à toute bride, et animé par les cris de ceux qui le poursuivaient, se mit à courir à travers le jardin, emportant avec lui son cavalier enveloppé de son blanc linceul. Ce malheureux semblait s'exciter dans cette course furieuse par des rires et des cris extravagants. Enfin, Fonte vieux se décida à s'élancer à sa rencontre, mais ce fut en vain, le cavalier lui asséna un
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coup de bâton qu'il tenait à la main et le renversa par terre tout étourdi. Ce fut alors que celle qui devait, selon Poiré, être madame Gosselin , rentra dans le château. Elle reparut presque aussitôt tenant une paire de pistolets. Elle se plaça au milieu d'une allée par laquelle arrivait le cheval de toute sa vitesse, et lorsqu'il fut à quelque pas près d'elle, elle Tajusta, tira, et le cheval, frappé à l'épaule, trébucha, se releva, et s'abattit tout à fait aux pieds de Thérèse Moëllien, car c'était elle.
— Ah ! misérable ! lit le cavalier en se relevant et en marchant sur elle.
— Tais-toi, Armand, lui dit Thrèsée
d'une voix éclatante... tais-toi, le roi dort.
A ce mot, le terrible insensé laissa tomber le bâton qu'il tenait à la main et resta immobile. Les autres personnes qui s'étaient répandues dans le jardin pour l'arrêter arrivèrent près de lui, et Poiré entendit la voix de M. de Perbruck dire à l'un de ceux qui l'accompagnaient et qui n'était autre que M. de Paradèze :
— Décidément il est fou ! Nous ne pouvons marcher avec un chef tel que celui-là.
— Mais qui mettre à sa place ? répondit le baron.
— 11 ne manque pas de gentilshommes qui le valent, répondit hardiment M. dePerbruck.
— Je ne dis pas le contraire , reprit le baron de Paradèze, mais si la Rouarie nous manque, tout est perdu.
Guillaume tressaillit de joie à ce nom ; un éclair aux reflets d'or F éblouit. Il y avait dix mille francs dans ce nom.
— Que disiez-vous de M. Gosselin? dit Thérèse en s'approchant de ces messieurs et en appuyant sur ce nom... de (iosselin.
— Il est inutile de nous rappeler ce
nom d'emprunt, repartit M. de Péril 5
bruck ; ne connaissons -nous pas tous le vrai nom de celui qui le porte ?
— Les murs ont des oreilles, et les arbres aussi peut-être. Tenez, voyez, on est levé dans la maison du jardinier.
Le médecin, aidé deFontevieux, avait ramené la Rouarie dans le château. Thérèse et les deux vieux gentilshommes y rentrèrent immédiatement.
Guillaume poussa un soupir de tigre ; il tenait enfin la Rouarie. Sa seconde pensée fut de se dire :
— Que ferai-je de mes dix mille livres ?
Aussitôt Guillaume reprit en toute hâte le chemin par où il avait pénétré dans le
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clos, et regagna son grenier. Il y était à peine qu'il entendit Périn sortir de sa maison et monter doucement.
— Hé! lui dit le jardinier, est-ce que tu dors ?
— Nenni! fit Poiré, j'ai entendu un bacchanal d'enfer et je n'ai pas osé bouger. J'ai cru qu'il y avait une légion de diables dans lejadin.
—Tu ne t'es donc pas couché que te voilà habillé ?
— C'est qu'au contraire je me suis levé tout à fait, parce que je ne veux pas rester une heure de plus dans une maison où il revient des morts.
Le paysan se signa et dit à Guillaume :
— Tu attendras bien le jour; mais puisque tu es levé, descends un peu en bas. Ma femme se meurt d'effroi, et moimême... Ah! que le diable emporte ce M. Gosselin !
— C'est peut-être ce que le diable a voulu faire, dit Poiré en suivant le jardinier.
Ils rentrèrent dans la chambre basse et trouvèrent la femme de Périn à genoux et récitant ses prières pendant que ses dents claquaient d'épouvante.
On ralluma le feu, on se blottit autour
du foyer et Ton causa sur l'événement de la nuit.
— M'est avis, dit le jardinier, que je devrais avertir M. la Guvomarais de ce qui se passe.
— Vous ne feriez pas mal, dit Poiré, qui cherchait un prétexte pour s'éloigner immédiatement, et si vous vouliez lui écrire un mot. je lui porterais la lettre. Ce serait le meilleur.
— Le meilleur, dit le jardinier, est que je parte tout droit pour Rennes, et que j'aille prévenir monsieur.
— Tiens , dit la femme, le meilleur encore, en y pensant bien, c'est de nous tenir tranquilles. Quand notre maître a
amené ici ce monsieur Gosselin, il nous a dit, ce me semble : « quoiqu'il arrive, quoi que vous entendiez, ne vous mêlez de rien.» Tu connais M. la Guyomarais, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, il veut être obéi dans tout ce qu'il dit ; s'il nous a recommandé de ne nous mêler de rien, c'est que ça lui va qu'on fasse la course à travers ses carrés et ses platesbandes. Ainsi restons chez nous.
— C'est possible , dit Poiré , que ça vous aille. Mais ça ne me va pas de rester dans une maison pareille. Au revoir, la compagnie, dit-il en se levant et en se dirigeant vers la porte.
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— Attends au moins que je te paie ta journée, lui ditPérin.
— Je vous en fais cadeau, dit Guillaume.
— Mais tu ne peux pas t'en aller comme ça, reprit le jardinier en voulant l'arrêter.
— Laisse-le partir, dit la jardinière à son mari. Qui sait si monsieur ne nous aurait pas mis à la porte pour avoir pris un garçon jardinier sans le lui avoir présenté?
Guillaume Poiré s'éloigna. La passion qui animait les hommes de cette époque était extraordinaire. Ce misérable Poiré frémissait de joie à la pensée d'avoir dé-
couvert le terrible conspirateur, et si l'idée des dix mille livres promises entrait pour quelque chose dans son bonheur, l'idée d'envoyer le marquis de la Rouarie à l'échafaud le flattait peut-être plus, Dès qu'il eût quitté la maison de Périn, Guillaume courut en toute hâte vers la brigade où il devait trouver un homme qu'il pût expédier à Morillon, qu il croyait à Rennes. Pendant que le misérable espion allait dénoncer le chef de tant de nobles conjurés, une bien triste scène se passait dans l'intérieur du château.
On avait recouché la Rouarie ; le médecin l'avait saigné, et le transport furieux qui s'était emparé du malheureux Armand s'était subitement calmé. Pendant ce temps on s'était assemblé dans la chambre contiguë à celle où la Rouarie était couché.
Taburel ne le quitta que lorsqu'il le
vit assoupi ; alors il entra dans la chambre où s'étaient formés plusieurs groupes : Thérèse et Fontevieux d'un côté , Tinteniac et Tuffîn de l'autre, MM. de Paradèze et de Perbruck dans l'embrasure d'une croisée ; on parlait bas, mais on discutait avec chaleur.
L'arrivée de Taburel fit cesser tous ces entretiens.
— Eh bien î lui dit-on lorsqu'il parut, êtes-vous plus rassuré ?
— La maladie est terrible , répliquat-il ; mais la constitution de la Rouarie est si puissante qu'il est possible qu'il triomphe de son mal. Si la journée de demain et la nuit prochaine
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n'amènent pas de nouveaux accidents , je crois pouvoir répondre de lui ; mais il faut que cette journée et cette nuit se passent dans le plus absolu repos.
— N'oubliez pas, reprit M. de Perbruck, que ni moi ni M. de Paradèze ne pouvons rester longtemps dans ce châ-
„ teau, et qu'il faut que nous sachions à quoi nous en tenir.
— Je ne vous demande que vingt-quatre heures, répondit Taburel; dans vingt-quatre heures M. de la Piouarie sera .mort ou sauvé.
— C'est bien! fit M. de Perbruck en saluant.
— Messieurs, reprit Thérèse MoëUien
44 AVEK TIRES
en s'adressant à Tinteniac et à Tufiîn, veuillez montrer à ces messieurs les chambres qu'on leur a préparées.
Tous sortirent, et Thérèse resta avec Taburel et Fontevieux. Elle se retourna vers le docteur, et sans lui adresser la parole, elle attacha sur lui un regard plein de tristesse. Taburel détourna les yeux.
— Quoi! dit alors Thérèse à voix basse il n'y a donc plus d'espoir?
— Il n'y en a plus, dit Taburel.
Thérèse cacha sa tête dans ses mains
et se mit à fondre en larmes, en disant d'une voix étouffée :
— Nous sommes perdus !
— Mais pourquoi , dit Fontevieux ,
DE SATLRMN FICHET. 45
pourquoi avoir donné à nos amis l'espoir que d'ici à vingt-quatre heures le marquis pourrait être sauvé ?
— C'est? répondit Taburel, parce que demain doivent arriver ici la Châtaigneraie, Granville, Champagnolles et quelques autres, qui ne se croiront pas déliés de leur serment parce que la Rouarie sera mort. Il faut que son œuvre lui survive. C'est lui qui l'aura créée, ce sera nous qui l'accomplirons. N'attendezvous pas , d'ailleurs , le jeune homme que vous avez envoyé à Desilles sous le nom du comte de Perbruck ?
Thérèse et Fontevieux ne répondirent que par un signe affirmatif. Tous deux
étaient trop cruellement frappés dans leur affection et dans leur dévouaient pour avoir une autre pensée que celle de la perte immense quils allaient faire.
— Et maintenant allez vous reposer tous deux, reprit Taburel , je resterai près de lui.
— Non, dit Thérèse, si sa iin est prochaine, je ne le veux point quitter, c'est moi qui veillerai à son chevet.
— Mais, dit Georges, voilà bien des nuits que \ ous passez sans sommeil ; si le dévoûment et le courage ne se lassent pas, les forces humaines se brisent. Allez, Thérèse, nous avons besoin que vous soyez forte. Je resterai près du marquis»
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— Vous, dit Thérèse avec un amer sourire, vous? Non, pas vous ; oh! s'il doit mourire bientôt, ajouta-t-elle avec une pieuse exaltation, s'il doit mourir, et qu'une lueur de raison lui revienne, il faut qu'il me voie près de lui, il faut qu'il ne puisse pas croire que je l'ai abandonné un seul moment.
Fontevieux baissa les yeux et s'inclina. Thérèse, lui tendit la main, et rentra tout
aussitôt dans la chambre de la Rouarie.
Taburel resta avec Fontevieux dans la
pièce contiguë; ils se jetèrent sur des
fauteuils, où la fatigue ne tarda pas à les
endormir l'un et l'autre.
Cependant Thérèse était debout de-
vant le lit sur lequel-gisait le marquis. Dormait-il, ou bien le repos dans lequel il paraissait plongé n'était-il que le résultat de l'anéantissement de toutes ses forces ? Elle se pencha vers lui.
— Armand... Armand , dit-elle de cette voix qui avait coutume de réveiller du milieu du plus profond sommeil.
LaRouarie demeura immobile. Thérèse poussa un profond soupir : la Rouarie devait être bien mal pour ne pas avoir répondu à cette voix aimée... Alors, Thérèse alla sur la pointe du pied jusqu'à la porte de l'antichambre où étaient restés Taburel et Fonte vieux. Dès qu'elle fut assurée qu'ils dormaient, elle ferma
cette porte, poussa le verrou et revint près du marquis. Elle se mit à genoux au chevet du lit ; mais ce n'était pas pour prier. A l'endroit du traversin et des oreillers elle glissa la main entre les deux matelas et attira doucement une petite valise qui s'y trouvait cachée. Malgré l'extrême précaution que Thérèse mit à ce mouvement, il éveilla la Rouarie ; il se releva brusquement, se retourna et chercha à arrêter la main qui s'emparait de son trésor. Il reconnut Thérèse et lui dit d'une voix presque éteinte :
— Pourquoi veux-tu me prendre ces papiers?
50 AVENTIT.ES
— Je voulais les consulter pendant que je suis seule, dit Thérèse d'une voix tremblante, ie voulais calculer les forces sur lesquelles nous pouvons compter.
— Non, dit la Rouarie avec un sourire amer, je vois bien ce que c'est, tu veux les prendre, parce que... parce que...
je... vais...
Il ne put en dire davantage, et il retomba dans le lourd assoupissement qui l'accablait. Thérèse leva au ciel ses yeux mouillés de larmes. Cependant elle reprit courage et s'éloigna du lit avec la valise. Elle l'ouvrit et chercha rapidementparmiles nombreux papiers qu'elle renfermait. Enfin, elle trouva un cahier
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composé de cinq ou six feuilles 'de papier écolier cousues ensemble : c'était l'acte d'association de tous les gentilshommes de la- Bretagne, du Maine et de l'Anjou; cet acte portait deux cent vingt signatures, et pouvait devenir l'acte d'accusation avec lequel on pouvait envoyer deux cent vingt têtes à l'échafaud. Thérèse remit dans la valise tous les autres papiers qui s'y trouvaient, tels que les pouvoirs en blanc signés par les princes, les diverses commissions qu'ils avaient données à la Rouarie, les brevets dont il pouvait disposer, enfin tout ce qui ne portait que son nom. Elle replaça la valise à l'endroit où elle Ta-
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vait prise, sans que cette fois la Rouarie s'aperçût de ce mouvement.
Cela fait , Thérèse feuilleta pendant quelques moments la liste des conjurés à la clarté d'une bougie qui brûlait dans un angle de la chambre , puis après l'avoir parcourue d'un bout à l'autre, comme pour se remettre en mémoire les noms quelle contenait, elle s'approcha de la bougie. Après une longue hésitation, elle se préparait à brûler cette liste terrible, lorsqu'une nouvelle pensée la retint tout à coup, son œil s'illumina d'une espérance triomphante... elle murmura quelques paroles et prit une autre décision.
DE SATURNIN FICIIET. 55
Aussitôt elle ôta sa robe, et se mit à découdre patiemment la doublure. Après cela, elle défit le cahier et retendit feuille à feuille sur le drap de sa robe, elle rabattit par dessus la doublure de soie, et cette main , depuis si longtemps accoutumée à ne manier que des armes, reprit patiemment l'aiguille. Thérèse piqua soigneusement chaque feuille, de manière à ce qu'elle ne put point glisser en tre la soie et le drap. Il lui fallut ensuite recoudre la doublure et refaire tout ce qu'elle avait défait, etlejourcommençaitàse lever au moment où Thérèse finissait ce patient travail. Pendant ce temps, pendant que Thé rèse, après dix nuits de veille, trouvait en-
core la force de veiller pour le salut de tous, Fontevieux, Taburel, MM. de Paradèze et de Perbruck dormaient à quelques pas d'elle. Quelle victoire remportée au milieu des cris des combattants et de l'ivresse de la lutte, sera plus méritante devant Dieu que ce dévoûment infatigable, et qui domptait jusqu'à la nature ?
Le jour venu, Thérèse s'habilla rapidement et rouvrit la porte de la chambre où elle avait laissé Fontevieux et Taburel.
Fontevieux était seul et vint à elle en lui disant :
— J'ai pensé que vous dormiez, j'ai respecté votre sommeil.
DE SÀTtT.NIN FÎCI1ET. 53
— Oui, dit Thérèse Moëllien avec douceur, j'ai dormi, et maintenant je me sens plus forte contre les dapgers qui peuvent nous menacer.
J'ai dormi avait-elle répondu à Fontevieux; il y avait donc entre elle et la Piouarie, des secrets qu'elle cachait même à Georges : à moins qu'elle n'eût pour l'avenir des desseins qu'elle ne voulait confier à personne , pas même à celui qu'elle aimait. La femme n'avait pas absorbé l'héroïne.
Fontevieux lui annonça l'arrivée de M. de Ghampagoolles et de M. de Grandville, qui venaient d'arriver à la Guyomarais.
Les gentilshommes présents au château, avertis que Thérèse était visible, vinrent aussitôt pour la saluer, Taburel entra dans la chambre de la Rouarie et le trouva éveillé. Le médecin resta tout surpris, sinon satisfait, de voir l'homme qu'il avait condamné la veille, se lever sur son séant, lui tendre la main et lui parler d'une voix forte et libre. Le lourd sommeil de la nuit avait donné au malade ce repos de l'esprit que le médecin jugeait indispensable à son salut. La Rouarie demanda à voir les personnes présentes dans le château. Thérèse les introduisit près de lui. Le marquis causa avec calme de leurs projets et du pro-
DE SATURNIN FI Cil ET. 57
ehain avenir qui allait s'ouvrir pour leur noble cause.
L'impatience fiévreuse qui le faisait s'irriter de sa maladie 'avait disparu. Il semblait qu'averti du mal qu'il se faisait à lui-même, il se fût résigné à sa maladie et eût ajourné ses espérances.
Tous ceux qui l'entendaient étaient dans la joie la plus vive. Taburel lui seul remarquait avec une sorte de terreur profonde ce changement dont se réjouissaient tous les amis de la Remarie et de 3a royauté.
Cependant le marquis remercia MM. de Perbruck, de Paradèze, Champagnolles et Grandville de l'empressement qu'ils
avaient mis à venir s'informer de ses nouvelles, puis il les engagea à retourner chacun chez soi; non seulement pour être prêts au moment de l'insurrection, mais encore pour que leur présence dans le pays n'excitât aucun soupçon, si par hasard les gendarmes qui battaient sans cesse les routes rencontraient tant d'étrangers aux abords du château de la Guyomarais.
— J'ai supplié les maîtres de la maison de ne point venir ici, leur dit-il, car ils sont surveillés, j'en suis sûr Je n'ai besoin que des soins de Thérèse, et dans quelques jours je serai debout, n'est-ce pas, docteur?
DE SATURNIN FICÏIET. 59
Thérèse et Fontevieux, pour qui la Remarie était à la fois un héros et un ami, l'écoutaient avec un double désespoir, car, d'une part ils savaient que ses espérances ne se réaliseraient pas, et
d'une $utre part ils étaient assurés que ce n'était pas le dévoûment qui avait amené près du marquis les nombreux visiteurs qui l'entouraient.
Cenendant ceux-ci paraissaient emoarrassés du conseil que venait de leur donner la Piouarie ; lui-même commençait à s'étonner de leur silence lorsqu'on entendit des voix nombreuses à la barrière qui fermait le clos de la maison du jardinier.
60 À\ENTLRES
— Qu'est-ce que cela? dit la Rouarie avec un trouble qu'il n'avait jamais montré en présence d'aucun danger.
Thérèse, qui avait regardé par le trou d'un volet, répondit :
— Ce sont MM. de la Châtaigneraie et le comte de Perbruck.
— Mon fils ! s'écria le marquis en s'élançant vers la fenêtre de façon à se trouver près de mademoiselle de Moëllien.
— Non, reprit Thérèse en parlant à M. de Perbruck seul, de manière à n'être entendue que de lui, ce ne peut être votre fils... mais c'est le brave jeune homme qui lui ressemble si exactement.
LE SATURNIN F1CHET. Cl
— Mais je trouverai donc partout ce misérable! fit M. de Perbruck à voix basse.
— Silence, dit Thérèse, les voici qui entrent. N'oubliez pas que MM. de Charnpagnolles et de Grandville ne savent riea de cette étrange substitution.
Presque aussitôt parurent la Châtaigneraie et Saturnin Fichet.
Malgré lui et sous le regard de M. de Champagnolles et des autres gentilshommes présents, M. de Perbruck fut obligé de recevoir Saturnin comme son fils.
M. de Paradèze fit de même.
La Ftouarie salua Saturnin en lui don-
nant seulement le titre de colonel, dont il lui avait remis le brevet.
Après les premières informations sur la santé de la Rouarie et lorsqu'il appelait Saturnin près de lui, la Châtaigneraie fit un signe à M. de Perbruck, et l'entraîna dans un angle du salon.
— Monsieur le marquis, lui dit-il tout bas, je désirerais avoir un entretien particulier avec vous. .
— A quel sujet? lui dit le marquis.
— Au sujet de votre fils.
— Pourquoi parlez-vous tout bas? dit la Rouarie, que toute conversation particulière alarmait.
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— Il 8'agit d'une affaire de famille, repartit la Châtaigneraie.
— Bien ! Je me doute de ce que ce peut être, dit la Rouarie en souriant, et si cela ne vous déplaît pas, je désire être présent à l'explication.
— Cela ne le fatiguera-t-il pas beaucoup? dit Thérèse au médecin.
— Laissez-le faire, répondit Taburel, cela le distraira de la pensée dominante qui le poursuit.
Sur un signe de Thérèse, Tinteniac invita MM. de Champagnolles et M. de Granville, arrivés dans la nuit, à prendre quelques rafraîchissements. Ceux-ci se retirèrent, mais au regard qu'ils échan.