Je remarquais ce que disait Mentor; et
je sentais renaître mon courage au fond de ion cœur à mesure que ce sage ami me parlait,
10, Aussitôt que roûs fêmes arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le gouverneur ordonna que nous irions jusqu'à ‘J'hèbes pour être prés sentés au roi Sésostris, qui voulait examiner les choses par lui-même, ét qui était fort animé contre les T'yriens. Nous remoniâmes donc encore le long du Nil, jusqu'à cette fameuse Thèbes à cent portes, Gù habitait ce grand roi, Cette ville nous parut dune étendue immense, et plus peuplée que les plus florissantes villes de la Grèce. La police ÿ est parfaite pour Ia propreté des rues, pour le cours des eaux, pour la commodité des bains, pour la cnlture des arts et pour la sûreté publique. Les places sont ornées de fontaines et d'obélisques ; Les temples sont de marbre, et d’une architecture simple, mais majestueuse. Le palais du prince est lui seul comme une grande ville ; on n’y voit que colonnes de marie, que pyramides et obélisques, que statues colossales, que meubles d’or et d'argent massif.
11. Ceux qui nous avaient pris dirent an roi que nous avions été trouvés dans un navire Phénicien. Jl écoutait chaque jour, à certaines heures réglées, tous ceux de ses sujets qui avaient ou deg plaintes à lui faire ou des avis à lui donner. Il ne méprisait nine rebutait personne, et ne croyait être roi que pour faire du bien à tous ses sujets, qu’il aimait comme ses enfans. Pour les étrangers, il les recevait avec bonté, et voulait les voir, parce
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12, Cette curiosité du roi fit qu'on nous présenta â lui. ‘Il était sur un trône d'ivoire, tenant en main un sceptre d’or. Il était déjà vieux, mais agréable, plein de douceur et de majesté : il J'geait tous les Jours les peuples avec une patience et une sagesse qu'on admirait sans flaiterie. Après avoir travaillé toute la journée à régler les affaires et à rendre uneexacte justice, il se délassait-le soir à éconter des hommes savans, ou à converser avec les plus honnêtes gens, qu'il savait bien choisir pour les admettre dans sa fimiliarité On ne. pouvait lui reprocher en tonte sa vie que d'avoir triomphé avec trop cle faste des rois qu'il avait vaincus, et de s'être confié à un de ses sujets que je vous dé- Peindrai tout-3-Pheure, Quand il me vit, il fut touché de ma jennesse; ii me demarida ma patrie ct mon nom. Nous fümes étonnés dela sagesse ‘qui parlait par sa bouche,
13. Je lui répondis : O grand roi ! vous n'igno« rez pas le siége de Troie, qui a duré six ans, et sa ruine, quia coûté tant de sañg à toute la Grèce, Ulysse mon père a été un des principaux rois qui ‘Ont ruiné cette ville: il erre sur toutes les mers, sans pouveir retrouver l'ile d'Ethague, qui est son royaume, Je le cherche; et un malheur semblas ble au sien fait que j'ai été pris. Rendez-moi à mon pêre et À «wa patrie. Ainsi puissent les dieux vous conserver a vos.enifaus, et leur faire sentir la joie de vivre sous: un si bon père!
14. Sésostris continuait à me recarder d’un œil de compassion : mais voulant savoir si ce que je disais était vrai, il nous renvoya à un de ses off.
-ciers, qui fut chargé de ‘s'informer ‘de cenx qui
avaient pris notre vaisseau, si nous étions effec-
. tivement ou Grecs où Phéniciens. S'ils sont Phé.-
niciens, dit le roi, il faut doublement les punir, pour être nos ennemis, et plus encore Pour avoir
voulu nous tromper par un. lâche mensonge ; si au
Contraire ils sont Grecs, je veux qu’on les traite favorablement, et qu’on les renvoie dans leur pays sur un de mes vaisseaux; car j'aime la Grèce. Plusieurs Égyptiens y ont donné des lois. Je connais la vertu d'Hercule; la gloire d'Achille est parve-
‘nue jusqu’à nous: et j'admire ce qu'on n'a ra-
conté de la sages-: Au malheureux Ulysse; mon plaisir ést de secourir la vertu malheureuse.
15. L’officier auquel Je roi renvoya l'examen de notre affaire avait l’âme aussi corrompue et
. aussi artificieuse, que Sésostris était sincère et gé-
néreux. Cet officier se nommait Métophis : il nous interrogea, pour tâcher de nous surprendre: et comme il vit que Mentor répondait avec plus de sagesse que moi, 1 le regarda avec aversion et avec défiance : car les méchans s’irritent contre les bons. Il nous sépara ; et depuis ce moment je ne sus point ce qu'était devenu Mentor.
16, Cette séparation fut un coup de foudre pour moi. Métophis espérait toujours qu’en nous questionnant séparément il pourrait nous faire dire des choses contraires ; surtout il croyait m'éblouir par ses promesses flatteuses, et'me faire avouer ce que Mentor Jui aurait caché, Enfin il ne cherchait pas de bonne foi la vérité; mais il voulait trouver quelque prétexte de dire au roi que nous étions des Phéniciens, nour nous faire ses
7 Î à esclaves. En effet, malgré notre innocence et
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malgré la sagesse du roi, il trouva le moyen de le tromper,
17. Hélas ! à quoi les rois sont-ils exposés ! les plus sages même sont souvent surpris, Des homes aitificieux et intéressés les environnent, Les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empressés ni flatteurs; les bons attendent qu’on les cherche, et les princes ne savent sucre les aller chercher; au contraire, les méchans sont hardis, trompeurs, empressés à s’'insinuer ét à Plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les pas= sions de celui qui règne, Oh! qu'un roi est mal heureux d'être exposé aûx artifices des méchans | Il est perdu sil re repousse la flatterie, et Sil h'aime ceux qui disent hardiment Ja vérité, Voilà les réflexions qre’je faisais dans mon malheur ; et je me rappelais tout ce que j'avais ouï dire à Mentor.
18. Cependant Métcphis m'envoya vers les mon tagnes du désert d'Ounsis avec ses esclaves, afin que Je sérvisse avec eux à conduire ses grands troupeaux,
19. En cet éndroit Calypso interrempit Télémaque, disant: Eh bien | que fîtes vous alors, vous qui aviez préféré en Sicile la mort à la SET VI= tuce ?
29. Télémaque rénondit: mon malheur croissait toujours ; je n'avais plus ln misérable consolation de choisir entre la servitude et la mort : î fallut être esclave, et épuiser Pour ainsi dire toutes les rigueurs de Ja fortune; il ne re restait plus au- Dune espérance, et je ne pouvais pas même dire un Mot pour travailler à me délivrer, Mentor a
dit dépuis qu'on l'avait vendu à des Ethiopiens, et qu’il les avait suivis en Ethiopie.
21. Pour moi, j’arrivai dans des déserts affreux : On y voit des sables brûlans au milieu des plaines, des neiges qui ne fondent jamais et qui font un hiver perpétuel sur le sommet des montagnes; et l'on trouve seulement, pour nourrir les troupeaux, des pâturages parmi les rochers, vers le milieu du penchant de ces montagnes escarpées, Les vallées ÿ Sont si profondes, qu’à peine le soleil y peut faire luire ses rayons.