LIVRE XXI. agi
pagnon , disait-il, je n'oublierai jamais de t'avoir vu à Pylos , de t'avoir suivi à Sparte , de t'avoir retrouvé sur les bords de la grande Hespérie j je te dois mille soins : je t'aimais, tu m'aimais aussi ; j'ai connu ta valeur, elle aurait surpassé celle de plusieurs Grecs fameux. Hélas ! elle t'a fait périr avec gloire , mais elle a dérobé au monde une vertu naissante qui eût égalé celle de ton père : oui, ta sagesse et' ton éloquence, dans un âge mûr, auraient été semblable à celle de ce vieillard , admiré de toute la Grèce. Tu avais déjà cette douce insiouation à laquelle on ne peut résister quand il parle , ces manières naïves de raconter, cette sage modération qui est un charme pour apaiser les esprits irrités, cette autorité qui vient de la prudence et de la force des bons conseils. Quand tu parlais , tous prêtaient l'oreille, tous étaient prévenus, tous avaient envie de trouver que tu avais raison ; ta parole, simple et sans faste, coulait doucement dans les cœurs, comme la rosée sur l'herbe naissante. Hélas ! tant de biens que nous possédions il y a quelques heures , nous sont enlevés à jamais. Pisistrate , que j'ai embrassé ce matin , n'est plus; il ne nous en reste qu'un douloureux
souvenir. Au moins si tu avais fermé les yeux de
Nestor avant que nous eussions fermé les tiens, il ne verrait pas ce qu'il voit^ il ne serait pas le plus malheureux de tous les pères.
Après ces paroles , Télémaque fit laver la plaie sanglante qui était dans le côté de Pisistrate; il le fit étendre dans un lit de pourpre, où sa tête penchée avec la pâleur de la mort ressemblait à un jeune arbre qui, ayant couvert la terre de son ombre , et poussé vers le ciel des rameaux fleuris , a été entamé par le tranchant de la cognée d'un bûcheron : il ne tient plus à sa racine ni à la terre , mère féconde qui nourrit les tiges dans son sein; il languit, sa verdure s'efface; il ne peut plus se soutenir, il tombe : ses rameaux, qui cachaient le ciel, trament sur la poussière, flétris et desséchés ; il n'est plus qu'un tronc abattu et dépouillé de toutes ses grâces. Ainsi Pisistrate , en proie à la mort , était déjà emporté par ceux qui devaient le mettre dans le bûcher fatal. Déjà la flanôime montait vers le ciel. Une troupe de Pyliens, les yeux baissés et pleins de larmes, leurs armes renversées, le conduisaient lentement. Le corps est bientôt brûlé : les cendres sont mises dans une urne d'or; et Télémaque , qui prend soin de tout^ confie cette urne, comme un grand trésor, à Gallimaque^
UYBE XXI. TigB
qui avait été le gouverneur de Pîdâtrate. Garerez, lui dit-il y ces cendres, tristes mais précieux restes de celui que vous avez aimé; gardez-lespour son père. Mais attendez à les lui donner quand il aura assez de force pour les demander : ce qui irrite la douleur en un temps y l'adoucit en un autre.
Ensuite Télémaque entra dans l'assemblée* des rois ligués, où chacun garda le silence ^ pour l'écouter dés qu'on l'aperçut : il en rougit et on ne pouvait le faire parler. Le» louanges.* qu'on lui donna, par des acclamations publi-^ . ^ques, surtout ce qu'il venait de faire, augmen-^ tèrent sa honte; il aurait voulu se pouvoir cacher ; ce fut la première fois qu'il parut embar-. rassé et incertain. Enfin ^ il demanda comme une grâce qu'on ne lui donnât plus aucune louange. Ce n'est pas, dit-il, que je ne les aime, surtout quand elles sont données par de si bons jnges de la vertu; mais c'est que j^. crains de les aimer trop : elles corrompent les hommes; elles Les remplissent d'eux-mêmes; elles les rendent vains et présomptueux. Il faut les mériter et les fuir : les meilleures louanges ressemblent aux fausses. Les plus méchans de tous les hommes , qui sont les tyrans, sont ceux qui se sont fait
le plus louer par des flatteurs. Quel plaisir y a-t« il à être loué comme eux? Les bonnes louange» sont celles que vous me donnerez en mon absence 9 si je suis assez heureux pour en mériter. Si vous me croyez véritablement bon , vous de* vez croire aussi que je veux être modeste et craindre la vanité : épargnez-moi donc , si vous m'estimez, et ne me louez pas comme un homme amoureux des louanges.
Après avoir parlé ainsi ^ Télémaque ne répondit plus rien à ceux qui continuaient de Télever jusqu'au ciel; et, par un air d'indifTérence^ il arrêta bientôt les éloges qu'on lui donnait. On ' commença à craindre de le fâcher en le louant : ainsi «les louanges finirent; mais l'admiration augmenta. Tout le monde sut la tendresse qu'il avait témoignée à Pisistrate , et les soins qu'il avait pris de lui rendre les derniers dévoila. Toute l'armée fut plus touchée de ces marques de la bonté de son cœiir , que de tous les prodiges de sagesse et de valeur qui venaient d'éclater en lui. Il est sage, il est vaillant, se di* saient-ils en secret les uns aux autres; il est l'ami des dieux et le vrai héros de notre âge; il est au-dessus de l'humanité; mais tout cela n'est que merveilleux, tout cela ne fait que nous