LIVRE XXI. îi
étonner. Il est humain^ U est bon, il est ami fidèle et tendre : il est compatissant , libéral , bienfaisant, et tout entier à ceux qu'ir doit aimer ; il est les délices de ceux qui yiyent avec lui; il s'est défait de sa hauteur, de son indiffé-. rence et de sa fierté : voilà ce qui est d'usage ; voilà ce qui touche les cœurs; voilà ce qui nous attendrit pour lui , et qui nous rend sensibles à^ toutes ses vertus ; voilà ce qui fait que nous donnerions tous nos vies pour lui.
A peine ces discours furent-ils. finis, qu'onse hâta de parler de la nécessité de donner un, roi aux Dauniens. La plupart des. princes qui étaient dans le conseil opinaient qu'il fallait partager entre eux ce pays wmme une- terre conquise. Onoffrità Télémaque, pour sa part^, la fertile contrée d^Arpine qui porte deux [fois l'an les riches dons de Gérés, lea doux présehs de Bacchus, et les fruits toujours verts de l'olivier consacré à Minerve. Cette terre ^ lui disaiton, doit vous faire oublier la pauvre Ithaque avec ses cabanes , et les rochers aflreux de Dulichie, et les bob sauvages de Zacinthe. Ne cherchez plus ni votre père , qui doit être péri dans les flots au promontoire deCapharée, par la vengeance de Nauplius et par la colère de Nep-
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tune, ni Yotre mère , que ses amans possèdent depuis votre départ, ni votre patrie, dont la terre n'est point favorisée du ciel comme celle que nous vous offrons.
U écoutait patiemment ces discours; mais les rochers de Thrace et de Thessalie ne sont pas plus sourds et plus insensibles aux plaintes des amans désespérés , que Télémaque Tétait à ces ofires. Pour moi , répondait-il , je ne suis touché ni des richesses , ni des délices : qu'importe do posséder une plus grande étendue de terre , et de commander à un plus grand nombre d'hom-.
mes ? on n'en a que plus d'embarras et moins de liberté : la vie est assez pleine de malheurs pour les hommes les plus sages es les plus mo-r dérés, sans y ajouter encore la peine de gouverner les autres hommes , indociles , inquiets , injustes, trompeurs et ingrats. Quand on veut être le maître des hommes pour l'amour de soi^ même , n'y regardant que sa propre^ autorité , ses plaisirs , et sa gloire , on est impie , on est tyran, on est le fléau du genre humain. Quand, au contraire , on ne veut gouverner les hommes que selon les vraies règles pour leur propre bien , on est moins leur maître que leur tuteur; on n'en a que la peine , qui est infinie , et on est
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bien éloigné de vouloir étendre plus loin son autorité. Le berger qui ne mange point le trou* peau^ qui le défend des loups en exposant sa vie , qui veille nuit et jour pour le conduire dans les bons pâturages , n'a point d'envie d'augmenter le nombre de ses moutons y et d'enlever ceux du voisin ; ce serait augmenter sa peine. Quoique je n'aie jamais gouverné , ajoutait Té^ lémaque, j'ai appris par les lois, et par les hommes sages qui les ont faites j combien il est pénible de conduire les villes et le& royaumes. Je suis donc content de ma pauvre Ithaque, quoiqu'elle soit petite et pauvre : j'aurai assez de gloire, pourvu que j'y règne avec justice, piété et courage; encore même n'y régnerai-je que trop tôt. Plaise aux dieux que mon père, échappé à la fureur des vagues , y puisse régner jusqu'à la plus extrême vieillesse , et que je puisse apprendre long-temps sous lui comment il faut vaincre ses passions pour savoir modérer celles de tout un peuple ! .
Ensuite Télémaque dit : Écoutez, ô princes assemblés ici , ce que je crois devoir vous dire pour votre intérêt. Si vous donnez aux Dau^ niens un roi juste, il les conduira avec justice,, U leur apprendra combien il est utile de coat
sgS TÉLÉMAQUE.
server la bonne foi , et de n'usurper jamais le bien de ses voisins : c'est ce qu'ils n'ont jamais pu comprendre sous l'impie Adraste. Tandis qu'ils seront conduits par un roi sage et modéré, vousr n'aurez rien à craindre d'eux, ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez donné ; ils vous devront la paix et la prospérité dont ils jouiront : ces peuples , loin de vous attaquer, vous béniront sans cesse, et le roi et le peuple , tout sera l'ouvrage de vos mains. Si au contraire vous voulez partager leur pays entre vous , voici les malheurs que je vous prédis : ce peuple , poussé au désespoir , recommencera la guerre; il combattra justement pour sa liberté^ et les dieux ^ ennemis de la tyrannie, combattront avec lui. Si les dieux s'en mêlent , tôt ou tard vous serez confondus, et vos prospérités se dissiperont comme la fumée ; le conseil et la sagesse seront ôtés à vos chefs , le courage à vos armées, l'abondance à vos terres.
Vous vous flatterez ; vous serez téméraires dans vos entreprises; vous ferez taire les gens de bien qui voudront dire la vérité; vous tomberez tout à coup , et on dira de vous : Est-ce donc là ces peuples florissans qui devaient faire la loi à toute la terre ? et maintenant ib fuient devant