‹ Aventures de TélémaqueChapitre 128 sur 158 · LIVRE XXil. 3a · texte numérisé non relu

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en sorte qu'il lui donne de la tendresse, de la vie et du mouvement. Télémaque ne répoO'dait rien ; mais, repassant tout ce qu'il venait d'entendre^ il parcourait des yeux les choses qu'on avait changées dans la ville. Ensuite il disait à Mentor :

Vous avez fait d'Idoménée le plus sage de tous les rois ; je ne le connais plus, ni lui ni «on peuple. J'avoue même que ce que vous avez fait ici est infiniment plus grand que lies victoires que nous venons de remporter. Le hasard et la foice ont beaucoup de part aux succès de la guerre^ il faut que nous parf^giood la gloire des combats avec nos soldats : aiaia tout votre ouvrage vient d'une seule tète; il a &llu que vous ayez travaillé seul eontra un roi et contre tout son peuple, pour les corriger. Les âuccés de la guerre sont toujours funeste^ et odieux : ici tout est l'ouvrage d'uoe «agesse céleste; tout est doux, tout ^t pur, tout est ainsable, tout marque une .autorité qui est au* dessus de l'hooime. Quand les hommes veu* Unt de la gloire ^ que ne la cherchentrib ddAs cette applkati<m à fiure du bien 7 0! qu'ils s'ett* teiMient mal en gloire^ d'«A espérer une solidb

ai.

us TÉLÉMAQUE.

Pour former de grands desseins, il faut avoir l'esprit libre et reposé; il faut penser k son aise dans un entier dégagement de toutes les expé'* ditions <fafTaires épineuses. Un esprit épuisé par le détait est eomme la lie du vin , qui n'a ploa ni force ni délicatesse. Ceux qm gouver^ nent par le détail sont toujours déterminés par le présent , sans étendre leurs vues sur un avenir ék>igné; ils sont toujours entraînés par Faf* faire du jour où ils sont; et cette affaire étant seule k les occuper , elle les frappe trop , elle rétrécit leur esprit; car on ne juge sainement des affeires que quand on les compare toutes ensemble , et qu'on les place toutes dans un certain ordre, afin qu'elles aient de la suite et de la proportion. Manquer à "suivre cette régie dans le gouvernement , c'est ressembler à un musicien qui se contenterait de trouver des sons harmonieux , et qui ne se mettrait point en peine de les unir et de les accorder pour en composer une musique douce et touchante.

Cest ressembler aussi à un architecte qui croit avoir tout fait pourvu qu'il assemble de gran^ des colonnes, et beaucoup de pierres bien taillées , sans penser à l'ordre et f la proportion des ornemens de son édifice. Dans le temps

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qu'il fait un salon ^ il ne prévoit pas qu'il faudra faire un escalier convenable ; quand il travaille au corps du bàti^ient , il ne songe ni: à la cour , ni au portail. Son ouvrage n'est qu'un assem* bbge confus de parties magnifiques^ qui ne sont point faites les unes pour les autres; cet ouvrage , loin de, lui faire honneur, est un monument qui éternisera sa honte ; car il fait voir que l'ouvrier n'a pas su penser avec assez d'étendue pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage : c'est un caractère d'esprit court et subalterne. Quand on est né avec ce génie borné au détail j on n'est propre qu'à exécuter sous autrui. N'en doutez pas, 6 mon cher Télémaque, le gouvernement d'un royaume demande une certaine harmonie comme la musique, et de justes proportions comme l'architecture*

Si vous voulez .que je me serve encore de la comparaison de ces arts, je vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres. Celai qui, dans un concert, ne chante que certaines choses, quoiqu'il les chante parfaitement , n'est qu'un chanteur; celui qui conduit tout le concert , et qui en règle à la fois toutes les parties , est le seul maître

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de musique. Tout de même celui qui taille des colonnes, ou qui élève un côté d'un bâtiment^ n'est qu'un maçon ; mais celui qui a pensé tout l'édifice, et qui en a toutes les proportions dans la tète, est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent^ qui expédient, qui font. le plus d'affaires, sont ceux qui gouvernent le moins; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l'état est celui qui , ne faw sant rien, fait tout faire; qui pense, qui in-* vente, qui pénétre dans l'avenir, qui retourne dans le passé , qui arrange , qui proportionne , qui prépare de loin , qui se roidit sans cesse pour lutter contre la fortune , comme un nageur contre le torrent de l'eau; qui est attentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard.

Croyez-vous , Télémaque , qu'un grand peintre travaille assidûment depuis le matin jusqu'au soir^ pour expédier plus promptement ses ouvrages? Non : cette gène et ce travail servile éteindraient tout le feu de son imagination : il ne travaillerait plus de génie; il faut que tout se fasse irrégulièrement et par saillies , àuivant que son génie le mène, et que son esprit s'excite. Croyez-vous qu'il passe son temps

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