‹ Aventures de TélémaqueChapitre 140 sur 158 · LIVRE XXUI · texte numérisé non relu

LIVRE XXUI

qu'elle craignit d'avoir trop dit ; elle baissa les yeux; et Télémaque^ qui vit son enoibarras, n'osa lui dire que ces paroles : Heureux le fils d'Ulysse d'avoir conservé une vie si précieuse! mais plus heureux encore s'il pouvait passer la sienne auprès de vous ! Ântiope, sans lui répondre, rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle remonta à cheval.

Idoménée aurait, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque ; mais il espéra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans l'incertitude, et crut même le retenir encore à Salente par le désir d'assurer son mariage. Idoménée raisonnait ainsi en lui-même; mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir : ce qu'il commençait à sentir le mit dans une juste défiance de luimême.

Mentor Redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impatient de s'en retourner à Ithaque; et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir : le vaisseau était déjà prêt. Car Mentor, qui réglait tous les momens de la vie de Télémaque, pour l'élever à la plus haute gloire, ne l'arrêtait en chaque lieu qu'autant

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qu'il le fallait pour exercer sa vertu ^ et pour lui faire acquérir de l'expérience. Mentor avait eu soin de faire préparer le vaisseau dés l'arrivée de Télémaque.

Mais Idoménée, qui avait eu beaucoup de répugnance à le voir préparer , tomba dans une tristesse mortelle, et dans une désolation à faire pitié, lorsqu'il vit que ses deux hôte^, dont il avait tiré tant de secours, allaient l'abandonner. 11 se renfermait dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il soulageait son cœur en poussant des gémissemens et en versant des larmes; il oubliait le besoin de se nourrir : le sommeil n'adoucissait plus ses cui^ntes peines^ il se desséchait , il se consumait par ses inquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l'ombre de ses i*ameaux épais, et dont un ver commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture; cet arbre, que les vents n'ont jamais ébranlé , que la terre féconde se plait à nourrir dans son sein , et que la hache du laboureur a toujours respecté , ne laisse pas de languir sans qu'on puisse découvrir la cause de son mal ; il se flélrit , il se dépouille de ses feuilles qui sont sa gloire; il ne montre plus qu'un tronc cou-

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vert d'une écorce entr^ouverte, et des branches sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.

Télémaque, attendri^ n'osait lui parler: il craignait le jour du départ, il cherchait des prétextes pour le retarder, et il serait demeuré long-temps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit : Je suis bien aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain; votre cœur ne se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts ; mais vous êtes enfin devenu homme , et vous commencez , par l'expérience de vos maux, à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni bonté, ni vertu, ni capacité, pour gouverner les hommes ; mais il ne faut pas la pousser trop loin , ni tomber dans une amitié faible. Je parlerais volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ, et je vous épargnerais l'embarras d'une conversation si fâcheuse; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre cœur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une 'amitié tendre et sensible. Il faut craindre d'affliger les hommes sans nécessité; il faut entrer dans leur peine quand on ne peut éviter de leur en faire , et adoucir le plus qu'on peut

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le coup qu'il est impossible de leur épargner entièrement. Cest pour chercher cet adoucis^ sèment^ répondit Télémaque, que j'aimerais mieux qu'Idoménée a[^rit notre départ par - TOUS que par moi.

Mentor lui dit aussitôt : Vous vous trompez , mon cher Télémaque ; vous êtes né comme les enfans des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se fasse à leur mode^ et que toute la nature obéisse à leurs volontés, mais qui n'ont la force de résister à personne en face. Ce n'est pas qu'ils se soucient des hommes , ni qu'ils craignent par bonté de les affliger; m^ c'est que, pour leur propre commodité^ ils ne veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mécontens. Les peines et les misères des hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles ne soient psis sous leurs yeux ; s'ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste; pour leur plaire, il faut toujours dire que tout va bien : pendant qu'ils sont dans leurs plaisirs, ils ne veulent, rien voir ni en« tendre qui puisse interrompre leurs joies. PaiHil reprendre, corriger, détromper quelqu'un, résister aux prétentions et aux passions injustes d'un homme importun^ ils en donneront toti-

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