LIVRE XXIV
Phéaciens du vaisseau qui était arrêté sur le rivage. Il s'adressa à un vieillard d'entre eux pour lui demander d'où ils venaient, où ils allaient^ et s'ils n'avaient point vu Ulysse. Le vieillard répondit :
Nous venons de notre ile , qui est celle des Phéaciens : nous allons chercher des noarchandises vers l'Épire. Ulysse , comme on vous l'a déjà dit , a passé dans notre patrie ; mais il en est parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet homme si triste qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte? C'est, répondit le vieillard^ un étranger qui nous est inconnu; mais on dit qu'il se nomme Cléomènes ; qu'il est né en Phrygie ; qu'un oracle avait prédit à sa mère, avant sa naissance, qu'il serait roi , pourvu qu'il ne demeurât point dans sa patrie, et que, s'il y demeurait, la colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu'il fut ne y ses parons le' donnèrent à des matelots, qui le portèrent dans l'ile de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de sa patrie, qui avait un si grand intérêt
dé le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable, et adroit à tous les exercices du corps; il s'appliqua même, avec beaucoup
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de goût et de génie, aux sciences et aux beauK arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre ; on le reconnut bientôt partout où il alla; partout les rois craignaient qu'il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s'arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine est-il arrivé dans une ville, qu'on y découvre sa naissance, et l'oracle qui le regarde. Il a beau se cacher 9 et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure, ses talens éclatent , dit-on, toujours malgré lui, et pour la guerre , et pour les lettres , et pour les affaires les plus importantes; il se présente toujours en chaque pays quelque occasion imprévue qui l'entraîne, et qui le fait connaître au public. C'est son mérite qui fait son malheur; il le fait craindre, et l'exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d'être estimé , aimé, admiré partout, mais rejeté de toutes les terres connues. II n'est plus jeune; et cependant il n'a pu encore trouver aucune côte, ni de l'Asie, ni de la Grèce, où l'on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il parait sans ambition , et il ne cherche aucune fortune;