LIVRE XXIV. 38â
il se trouverait trop heureux que Poracle ne lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste au«cune espérance de revoir jamais sa patrie , car il sait qu'il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même , pour laquelle il souffre , ne lui parait point désirable; il court, malgré lui, après elle, par une triste fatalité , de royaume en royaume, et elle semble fuir devant lui pour se jouer de. ce malheureux jùsqu'Si sa vieillesse : funeste présent des dieux, qui trouble tous ses plus beaux jours , et qui ne lui cause que des peines dans r&ge où l'homme inlSrme n'a plus besoin que de repos 7 II s'en va , dit-il ^ chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans lois qu'il puisse assembler, policer, et gouverner pendant quelques années; après quoi, l'oracle étant accompli , on h'aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissans : il compte de se retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s'adonnera à l'agriculture, qu'il aime passionnément. C'est un homme sage et modéré, qui craint les dieux, qui connaît bien les hommes, et qui sait vivre en paix avec eux, sans les estimer. Voilà ce qu'on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.
Pendant cette conversation , Télémaque retournait souvent ses yeux vers la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots , qui venaient battre les rochers , les blanchissant de leur écume. Dans ce moment , le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte; mes compagnons ne peuvent m'attendre. En disant ces mots, il court au rivage : on s'embarque ; on n'entend que cris confus sur ce rivage , par l'ardeur des mariniers impatiens de partir.
Cet inconnu, qu'on nommait Cléomènes, avait erré quelque temps dans le milieu de l'ile , montant sur le sommet de tous les rochers , et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l'avait point perdu de vue, et il ne cessait d'observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet à une rigoureuse fortune loin de sa patrie. Au moins, dtsait-il en lui-même, peut-être rêverrai-je Ithaque; mais ce Cléoménes ne peut ja-. mais revoir la Phrygie. L'exemple d'un homme encore plus malheureux que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme , voyant