‹ Aventures de TélémaqueChapitre 152 sur 158 · LIVRE xxiy · texte numérisé non relu

LIVRE xxiy

son vaisseau prêt , était descendu de ces rochers escarpés avec autant de vitesse et d'agilité qu'Âpollon dans les forêts de Lycie, ayant noué ses cheveux blonds^ passe au travers des précipices pour aller percer de ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le vaisseau^ qui fend l'onde amère , et qui s'éloigne de la terre.

Alors une impression secrète de douleur saisit le cœur de Télémaque; il s'afflige sans savoir pourquoi ; les larnies coulent de ses yeux , et rien ne lui est si doux que de pleurer. En même temps, il aperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente*, couchés sur l'herbe^ et profondément endormis. Ils étaient las et abattus : \e doux sommeil s'était insinué dans leurs membres , et tous les humides pavots de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement universel des Salen* tins^ pendant que les Phéaciens avaient été si attentifs et si diligens pour profiter du vent favorable; mais il est encore plus occupé à regarder le vaisseau phéacien prêt à disparaître au milieu des flots , qu'à marcher vers les Salentins pour les éveiller ; un étonnement et un

trouble secret tient ses yeux attachés vers ce vaisseau déjà parti , dont il ne voit plus que les voiles qui blanchissent un peu dans Fonde azurée. Il n'écoute pas même Mentor qui lui parle ; et il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable à celui des Ménades , lorsqu'elles tiennent le thyrse en main , et qu'elles font retentir de leurs cris insensés les rives de l'Hébre, et les montagnes de Rhodope et d'Ismare.

Enfin , il revient un peu de cette espèce d'enchantement; et les larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : Je ne m'étonne point , mon cher T^lémaque , de vous voir pleurer; la cause de votre douleur, qui vous est inconnue , ne l'est pas à Meiitor : c'est la nature qui parle, et qui se fait sentir; c'est elle qui attendrit votre cœur. L'inconnu qui vous a donné une si vive émotion est le grand Ulysse : ce qu'un vieillard phéacien vous a raconté de lui, sous le nom de Cléomènes, n'est qu'une fiction faite pour cacher plus sûrement le retour de votre père dans son royaume. Il s'en va tout droit à Ithaque; déjà il est bien prés du port , et il revoit enfin ces lieux si long-temps désirés. Vos yeux l'ont vu , comme on vous l'avait prédit autrefois, mais sans le connaître;

Page 1