‹ Aventures de TélémaqueChapitre 24 sur 158 · LIVRE xm · texte numérisé non relu

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plus giand don que vous nous ayez fait. Il est né pour le bien des hommes, rendez-lui tous les biens que nous recerons de lui. Nos arrièreneveux , venus de ces mariages qu'il favorise , lui devront tout, jusqu'à leur naissance; et il sera véritablement le père de tous ses sujets. Les jeunes hommes, et les jeunes filles qu'ils épousaient, ne faisaient éclater leur joie qu'en chantant les louanges de celui de qui cette joie si douce leur était venue. Les bouches, et encore plus les cœurs, étaient sans cesse remplis de son nom. On se croyait heureux de le voir, on craignait de le perdre : sa perte eût été la désolation de chaque famille.

Alors Idoménée avoua à Mentor qu'il n'avait jamais senti de plaisir aussi touchant que celui d'être aimé, et de rendre tant de gens heureux. Je ne l'aurais jamais cru , disait-il : il me semblait que toute la grandeur des princes ne consistait qu'à se faire craindre ; que le reste des hommes était fait pour eux; et tout ce que j'avais ouï dire des rois qui avaient été l'amour et les délices de leurs peuples, me paraissait une pure fable; j'en reconnais maintenant la vérité. Mais il faut que je vous raconte comment on avait empobonné mon cœur dès ma plus tendre

enfance sur rautorité des rois. Cest ce qui a causé tous les nudhcture de ma vie. Aloi% Idomenée commença cette narration :

Protésilas, qui est un peu plus Âgé que moi , fut celui de tous les jeunes gens que j'aimai le plus. Son naturel vif et hardi était selon mon goût : il entra dans mes |>laiflirs ; il flatta mes passions; il me rendit suspect un autre jeune bomme que j'aimais aussi, et qui se nommait Philoclès. Celui-ci avait la crainte des dieux y et l'&me grande, mais modérée; il mettait la grandeur , non à s'élever , mais à se ▼aincre , et k ne faire rien de bas. Il me parlait librement sur mes défauts ; et lors même qu'il n'osait me paoier , son silence et la tristesse de son yisage me fiaisaient assez entendre ce qu'il voulait me reprocher.

Dans les commencemens , cette sincérité me plaisait; et je lui protestais souvent que je Vécoûterais avec coi^fiance toute ma vie, pour me préserver des flatteurs* il m^ disait tout ce que je devais iaire pour marcher sur les traces de mon aieul Mifios , et pour rendre mon royaume heureux. Il n'avait pas une aussi profonde sagesse que vous, è Mentof; mais ses maximes étaient bonnes , je le reconnais maintenant.

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Peu à peu les artifices de Protésilas , qui était jaloux et plein d'ambition , me dégoûtèrent de Ptiiloclès. Celui-K;i était sans empressement^ et laissait l'autre prévaloir; il se contentait de me dire toujours la vérité lorsque je voulais l'entendre. C'était mon bien , et non sa fortune , qu'il cherchait.

Protésilas me persuada insensiblement que c'était un esprit chagrin et superbe qui criti* quait toutes mes actions , qui ne me demandait rien parce qu'il avait la fierté de ne vouloir rien tenir de moi , et d'aspirer à la réputation d'un homme qui est au-dessus de tous les honneurs: il ajouta que ce jeune homme qui me parlait SI librement sur mes défauts, en parlait aux autres avec la même liberté; qu'il laissait assez entendre qu'il ne m'estimait guère, et qu'en rabaissant ainsi ma réputation^ it voulait, par l'éclat d'une vertu austère, s'ouvrir le chemin à la royauté.

D'abord je ne pus croire que Phîloelès voulût me détrôner : il y ar dans la véritable vertu une candeur et une ingénuité que rien ne peut contrefaire, et à laquelle on ne se méprend point , pourvu qu'on y soit attentif. Mais la fermeté de Philoclès contre mes faiblesses

commençait à me lasser. Les complaisances de Protésilas^ et son industrie inépuisable pour m'inventer de nouveaux plaisirs^ me faisaient sentir encore jAus impatieviment Taustérité de l'autre.

Cependant Protésilas, ne pouvant souflrîr que je ne crusse pas tout ce quHl me disait contre son ennemi^ prit le parti de ne m'en parler plus, et de me persuader par quelque chose de plus fort que toutes les paroles. Voici comment il acheva de me tromper : il me conseilla d'envoyer Philoclés commander les vaisseaux qui devaient attaquer ceux de Carpathie; et , pour m'y déterminer , il me dit : Vous savez que je ne suia pas suspect dans les louanges que je lui donne : j'avoue qu'il a du courage et du génie pour la guerre; il vous servira mieux qu'un autre, et je préfère l'intérêt de votre ser* vice à tous mes rcssentimens contre lui.

Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité dans le cœur de Protésilas , à qui j'avais confié l'administration de mes plus grandes affaires. Je l'embrassai dans un transport de joie , et je me crus trop heureux d'avoir donné toute ma confiance à un homme qui me paraissait ainsi au-dessus de toute passion et de tout in^

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térét. Mais^ hélas! que les princes spnt dignes de compassion! Cet homme me connaissait mieux que je ne me connaissais moi*méme : il savait que les rois sont d'ordinaire défians et inappliqués : défians, par l'expérience continuelle qu'ils ont des artifices des hommes corrompus dont ils sont environnés ; inappliqués , parce que les plaisirs les entraînent, et qu'ils sont accoutumés à avoir des gens chargés de penser pour eux , sans qu'ils en prennent euxmêmes la peine. Il comprit donc qu'il ne lui serait pas difficile de me mettre en défiance et en jalousie contre un homme qui ne manquerait pas de faire de grandes actions, surtout l'absence' lui donnant une entière facilité de lui tendre des pièges.

Philoclès, en partant, prévit ce qui lui pouvait arriver. Souvenez-vous, me dit-il, que je ne pourrai plus me défendre; que vous n'écouterez que mon ennemi , et qu'en vous servant au péril de ma vie , je courrai risque de n'avoir d'autre récompense que votre indignation. Vous vous trompez, lui dis-je : Protésilas ne parle point de vous comme vous parlez de lui ; il vous loue , il vous estime , il vous croit digne des plus împortans emplois : s'il commençait à

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me parler contre 'vous ^ il perdrait ma confiance. Ne craignez rien ^ allez , et ne songez qu'à me bien servir. U partit, et me laissa dans une étrange situation.

U faut vous Tavouer, Mentor^ je voyais claii*ement combien il m^était nécessaire d'avoir plusieurs hommes que je consultasse , et que rien n'était plus mauvais, ni pour ma réputation , ni pour le succès des affaires , que de me livrer à un seul. J'avais éprouvé que les sages conseils de Philoclés m'avaient garanti de plusieurs fautes dangereuses où la hauteur de Protésilas m'aurait £aiit tomber. Je serïtais bien qu'il y avait dans Philoclès un fonds de probité et de maximes équitables qui ne se faisait 'point sentir de même dans Protésilas : mais j'avais laissé prendre à Protésilas un certain ton décisif auquel je ne pouvais presque plus résister. J'étais fatigué de me trouver toujours entre deux hommes que je ne pouvais accorder ; et dans cette lassitude j'aimais mieux, pat faiblesse , hasarder quelque chose aux dépens des affaires, et respirer en liberté. Je n'eusse osé me dire à moi-même une si honteuse raison du parti que je venais de prendre ; mais cette honteuse raison que je n'osais développer ne

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