LIVRE XV
ce qu'ils ne pourraient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert ne savent rien ; ils ne connaissent ni les biens ni les maux : ils ignorent les hommes ; ils s'ignorent eux-mêmes. Après avoir parlé ainsi ^ je pris mon arc et mes flèches.
Néoptolème me pria de souffrir qu'il les bais&t, ces armes si célèbres et consacrées par l'invin-> cible Hercule. Je lui répondis : Tu peux tout; c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumière , ma patrie , mon père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces armes, et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de les toucher. Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.
Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble , je ne sais plus ce que je fais ; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied} je m'écrie 2 O mort tant désirée! que ne viens-tu 7 jeune homme! brûle-moi tout à l'heure comme je brûlai le fll$ de Jupiter.
terre! *ô terre! reçois un mourant qui ne peut plus se relever. De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans uil assoupissement profond; une grande sueur
ia8 TÉLÉMAQUE.
commença à me soulager ; un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mon sommeil 9 il eûl élé facile à Néoptolème d'emporter mes armes et de partir; mais il était fils d'Achille, et n'était pas né pour tromper.
En m'éveillant^ je reconnus son embarras : il soupirait comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit contre son cœur. Me veux-tu surprendre? lui dis-je : qu'y a-t-il donc? Il faut, - me répondit-il, que vous me suiviez au siège de Troie. Je repris aussitôt : Âh ! qu'as-tu dit, mon fils? Rends-moi cet arc; je suis trahi! ne m'ar^ rache pas la vie. Hélas! il ne répond rien; il me regarde tranquillement; rien ne le touche.
rivages! ô promontoires de cette ile! ô bétes farouches! 6 rochers escarpés! c'est à vous que je me plains; car je n'ai que vous à qui je puisse me plaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissemens. Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille ! il veut me traîner dans le camp des Grecs pour triompher de moi; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. Oh ! s'il m'eût attaqué dans ma force...! mais, encore à présent, ce n'est que par surprise. Que ferai-je! Rends, mon fils, rends : sois semblable à ton père, semblable h