‹ Aventures de TélémaqueChapitre 73 sur 158 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

presque abattu à ses pieds , est comme une victime à demi-égorgée qui se dérobe au couteau sacré, et qui s'enfuit loin de Tautel. Il ne fallait plus à Adraste qu'un moment pour achever la perte du Lacédémonien.

Phalante , noyé dans son sang et dans celui des soldats qui combattent avec lui , entend les cris de Télémaque qui s'avance pour le secourir. En ce moment , la vie lui est rendue , un nuage qui couvrait déjà ses yeux se dissipe. Les Dauniens, sentant cette attaque imprévue, abandonnent Phalante pour aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre à qui des bergers assemblés arrachent la proie qu'il était prêt à dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée, et veut finir tout à coup la guerre, en délivrant les alliés de leur implacable ennemi.

Mais Jupiter ne voulait pas donner au fils d'Ulysse une victoire si prompte et si facile : Minerve même voulait qu'il eût h souffrir des maux plus longs ^ pour mieux apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adraste fut donc conservé par le père des dieux, afin que Télémaque eût le temps d'acquérir plus de gloire et plus de vertu. Un nuage que Jupiter assembla

dans les airs sauva les Dauniens; un tonnerre effroyable déclara la volonté des dieux : on aurait qru que les voûtes éternelles du haut Olympe allaient s'écrouler sur les têtes des faibles mortels ; les éclairs fendaient la nue de Tun à loutre pâle; et dans le moment où ils éblouissaient les yeux par leurs feux perçans, ou retombait dans les affreuses ténèbres de la nuit. Une [duie abondante qui tomba dans l'instant servit en« core à séparer les deux armées.

Adraste profita du secours des dieux, sans être touché de leur pouvoir, et mérita, par cette ingratitude, d'être réservé à une plus cruelle vengeance. Il se hâte de faire passer ses troupes entre le camp à demi-brûlé et un marais qui s'étendait jusqu'à la rivière : il le fit avec tant d'industrie et de promptitude , que' cette retraite montra combien il avait de ressource et de présence d'esprit. Les alliés, animés par Télémaque, voulaient le poursuivre; mais, à la faveur de cet orage, il leur échappa , comme un oiseau d'une aile légère échappe aux filets des chasseurs.

Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur camp, et qu'à réparer leurs pertes. En y rentrant, ils virent ce que la guerre a de plus

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lamentable : les malades et les blessés, manquant de force pour se traîner hors des tentes, n'avaient pu se garantir du feu ; ils paraissaient à demi*brùlés, poussant vers le ciel, d'une voix plaintive et mourante , des cris douloureux. Le cœur de Télémaqué en fut percé, il ne put retenir ses larmes ; il détourna plusieurs fois ses yeux , étant saisi d'horreur et de compassion; il ne pouvait voir, sans frémir, ces corps encore vivans et dévoués à une longue et cruelle mort; ils paraissaient semblables à la chair des victimes qu'on a brûlées sur les autels , et dont l'odeur se répand de tous côtés.

Hélas! s'écriait Télémaqué, voilà donc les maux que la guerre entraine après elle ! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels ! ils ont si peu de jours à vivre sur la terre ! ces jours sont si misérables ! pourquoi précipiter une mort déjà si prochaine ? pourquoi ajouter tant de désolations affreuses à l'amertume dont les dieux ont rempli cette vie si courte 7 Les hommes sont tous frères , et ils s'entre-déchirent : les bétes farouches sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la guerre aux lions ^ ni les tigrés aux tigres; ils n'attaquent que les animaux d'espèce différente : l'homme

seul , malgré sa raison , Fait ce que les animaux sans raison ne firent jamais. Mais, encore, pourquoi ces guerres ? N'y a-t-il pas assez de terre dans l'univers pour en donner à tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver? Combien y a-t-il de terres désertes! le genre humain ne saurait les remplir. Quoi donc ! une fausse • gloire, un vain titre de conquérant qu'un prince veut acquérir, allume la guerre dans des pays immenses! Ainsi un seul homme, donné au monde par la colère des dieux , en sacrifie brutalement tant d'autres à sa vanité : il faut que tout périsse , que tout nage dans le sang , que tout soit dévoré par les flammes, que ce qui échappe au fer et au feu ne puisse échapper à la faim , encore plus cruelle , afin qu'un seul homme, qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction générale son plaisir et sa gloire ! Quelle gloire monstrueuse! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement oublié l'humanité? Non, non : bien loin d'être des demi-dieux , ce ne sont pas même des hommes; et ils doivent être en exécration à tous les siècles dont ils ont cru être admirés. ! que les rois doivent prendre garde aux guerres qu'ils entre-

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