LIVRE XVIIL ao
jeune et robuste; hélas! que de prospérités ne me restait-il pas encore à goûter sur le trône ? mais une femme que j'aimais, et qui ne m'aimait pas 9 m'a bien fait sentir que je n'étais pas dieu; elle m'a empoisonné : je ne suis plus rien. On mit hier, avec pompe, mes cendres dans une urne d'or ; on pleura ; on s'arracha les cheveux ; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bùeher pour mourir avec moi : on va encore gémir au pied du superbe tombeau où l'on a mis mes cendres ; mais personne ne me regrette ; ma mémoire est en horreur même dans ma famille; et ici-bas je souffre déjà d'horribles traitemens.
Télémaque, touché de ce spectacle , lui dit : Étiez-vous véritablement heureux pendant votre régne? sentiez-vous cette douce paix sans laquelle le cœur demeure toujours serré et flétri au milieu des délices? Non , répondit le Babylonien : je ne sais même ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme l'unique bien : pour moi, je ne l'ai jamais sentie; mon cœur était sans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte et d'espérance. Je tâchais de m'étourdir moi-même par l'ébranlement de mes passions; j'avais soin d'entretenir cette ivresse
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pour la rendre contiauelle : le moindre intervalle de raison tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui ; toute autre me parait une fable et un songe : voilà les biens que je regrette.
En parlant ainsi, le Babylonien pleurait comme un* homme lâche qui a été amolli par les prospérités , et qui n'est point accoutumé à supporter constamment un malheur. 11 avait auprès de lui quelques esclaves qu'on avait fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avait livrés à Caron avec leur roi^ et leur avait donné une puissance absolue sur ce roi qu'ils avaient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignaient plus l'ombre de Nabopharzan ; elles la tenaient enchaînée , et lui faisaient les plus cruelles indignités. L'un lui disait : N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi?
comment étais-tu assez insensé pour te croire un dieu ? et ne fallait-il pas te souvenir que tu étais de la race des autres hommes 7 Un autre , pour lui insulter, disait : Tu avais raison de ne vouloir pas qu'on te prit pour un homme ; car tu étais un monstre sans humanité. Un autre lui disait : Hé bien ! où sont maintenant tes flatteurs? Tu n'as plus rien à donner, malheureux!