LIVRE XVIII
dant la nuit. Â son côté paraissait Proserpine , qui attirait seule ses regards, et qui semblait un peu adoucir son cœur : elle jouissait d'une beauté toujours nouvelle; mais elle paraissait a voir joint à ses grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.
Au pied du trône était la Mort, pâle et dévoilante, avec sa faux tranchante qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les noirs soucis; les cruelles défiances; les vengeances, toutes dégouttantes de sang, et couvertes de plaies; les haines injustes; l'avarice, qui se ronge elle-même; le désespoir, qui se déchire de ses propres mains; l'ambition forcenée, qui ren- , verse tout; la trahison, qui veut se repaitre de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits ; l'envie, qui verse son venin mortel autour , d'elle, et qui se tourne en rage, dans l'impuissance où elle est de nuire; l'impiété, qui se creuse elle-même un abime sans fond, où elle se précipite sans espérance; les spectres hideux; les fantômes^ qui représentent les morts pour épouvanter les vivans; les songes affreux; les insomnies, aussi cruelles que les trbtes songes. Toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton^ et remplissaient le palais où il habite* -
ao8 TÊLÉMAQUE.
Il répondit à Télémaque, d'une Toix basse qni fit gémir le fond de l'Érèbe : Jeune mortel , les destinées t'ont fait violer cet asile sacré des ombres ; suis ta haute destinée : je ne te dirai point où est ton père ; il suffît que tu sois libre de le chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu n'as qu'à parcourir d'un câté l'endroit du noir Tartare où les mauvais rois sont punis, de l'autre les champs- élysées, où les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller d'ici dans les champ»-élysées qu'après avoir passé par le Tartare : hâte- toi d'y aller, et de sortir de mon empire.
A l'instant Télémaque semble voler dans ces espaces vides et immenses, tant il lui tarde de savoir s'il verra son père, et de s'éloigner de la présence horrible du tyran qui tient en crainte les vivans et les morts. Il aperçoit bientôt assez près de lui le noir Tartare : il en sortait une fumée noire et épaisse , dont Codeur empestée donnerait la mort , si elle se répandait dans la demeure des vivans : cette fumée couvrait un fleuve de feu, et des tourbillons de flammes, dont le bruit, semblable à celui des torrens les plus impétueux quand ils s'élancent des plus hauts rochers dans le fond des abimes, faisait