LIVRE XVm. ao
qu'on ne pouvait riicn entendre distinctement dans ces tristes lieux.
Télémaque j secrètement animé par Minerve^ entre sans crainte dans ce gouflre* D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avaient vécu dans les plus basses conditions, et qui étaient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition , et pour se jouer des hommes crédules : ces honunes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux , étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfans qui avaient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avaient livré leur patrie après avoir violé tous les sermens, souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avoient ainsi voulu; et voici leur raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchans comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu,
aïo TËLÉMAQUE.
que les hommes n'oseot plus se fier à la véritable. Les dieux, dont ils se sont joués , et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes.
Auprès de ceux-ci paraissaient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables , et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui oat loué le vice ; les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu ; enfin , ceux qui ont jpgé témérairement des choses sans les connaître à fond , et qui par-là ont n ui à la réputation des innocens.
Mais parmi toutes les ingratitudes, celle qui était punie comme la plus noire , c'est celle où l'on tombe contre les dieux. Quoi donc ! disait Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père^ ou pour son ami de qui on a reçu quelque çecours; et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né? Plus les crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont, dans les enfers, l'objet d'uiif