‹ Aventures de TélémaqueChapitre 83 sur 158 · LIVRE XVni. azi · texte numérisé non relu

LIVRE XVni. azi

vengeance implacable à qui rien n'échappe.

Télémaque, voyant les trois juges qui étaient assis et qui condamnaient un homme ^ osa leur demander quels étaient ses crimes. Aussitôt le condaomé, prenant la parole, s'écria : Je n'ai jamais fait aucun mal ; j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien; j'ai été magnifique, libéral, juste , compatissant : que peut-on donc me re» procher? Alors Minos lui dit : Oh ne te reproche rien à l'égard des hommes; mais ne devai»*tu pas moins aux hommes qu'aux dieux? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien ; tu as été vertueux , mais tu as rap» porté toute ta vertu à toi-même, et non aux dieux , qui te l'avaient donnée ; car tu voulais jouir ^u fruit de ta propre vertu ^ et te renfermer ea toi-même : tu as été ta divinité. Bfaîs les dieux , qui ont tout £9ut , et qui n'ont rten lait que pour eux-^mêmes, ne peuvent renoncor à leurs droits : tu les as oubliés; ik t'oublieront; ib te livreront à toi-même , puisque, tu as voulu être à toi et non pas à eux. Cherche donc rnain^* tenant, si tu la peux, ta consolation dans ton propre coeur. Te voilà à jamais séparé des hùa^ mes> autqudfe tu as voula pUire; te voilà seul

avec toi-même^ qui étais ton idole : apprends qu'il n'y a point de véritable vertu sans le respect et l'amour des dieux , à qui tout est dû. Ta fausse vertu ^ qui a long -temps ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue.

Les hommes , ne jugeant des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les accommode , sont aveugles et sur le bien et sur le mal : ici , une lumière divine renverse tous leurs jugemens superficiels; elle condamne souvent ce qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent.

A ces mots, ce philosophe, comme frappé d'un coup de foudre , ne pouvait se supporter soi-même. La complaisance qu'il avait eue autrefois à contempler sa modération, son courage, et ses inclinations généreuses, se change en désespoir. La vue de son propre cœur, ennemi des dieux , devient son supplice : il se voit, et ne peut cesser de se voir ; il voit la vanité des jugemens des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions; il se fait une révolution universelle de tout ce qui est au dedans de lui , comme si on bouleversait toutes sea entrailles; il ne se trouve plus le même : tout appui lui manque dans son cœur ; sa conscience, dont le témoignage lui avait été si doux

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s'élève contre lui, et iui reproche amèrement l'égarement et Tillusion de toutes ses vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité pour principe et pour fin : il est troublé, consterné, plein de honte , de remords et de désespoir. Les furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à lui-même , et que son propre cœur venge assez les dieux m^risés. Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher à lui*-méme; il cherche les ténèbres, et ne peut les trouver : une lumière importune le suit partout ; partout les rayons perçans de la vérité vont venger la vérité qu'il a négligé de suivre. Tout ce qu'il a aimé lui devient odieux , comme étant la source de ses maux , qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-même : insensé! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même! Non, je n'ai rien connu , puisque je n'ai jamais aimé l'unique et véritable bien : tous mes pas ont été des égaremens; ma sagesse n'était que folie; ma vertu n'était qu'un orgueil impie et aveugle : j'étais moi-même mon idole.

Enfin , Télémaque aperçut les rois qui étaient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D'un côté, une furie vengeresse Leur présentait

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un miroir^ qui leur montrait toute la difTormité de leurs vices : là ^ ils voyaient et ne pouvaient s'empéchei* de voir leur vanité grossière , et avide des plus ridicules louanges; leur dureté pour les hommes, dont ils auraient dû faire la félicité; leur insensibilité pour la ver(u; leur crainte d'entendre la vérité; leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs; leur inapplication; leur mollesse; leur indolence; leur défiance déplacée; leur faste, et leur excessive magnifi* eence fondée sur la ruine des peuples ; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens; enfin, leur cruauté qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir de tant de mal« heureux. Ds se voyaient sans cesse dans ce miroir : ils se trouvaient plus horribles et plus monstrueux que ni la chimère vaincue par Bellérophon , ni Thydre de Lerne abattue par Hercule^ ni Cerbère même, quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules béantes , un sang noir et venimeux , qui e$t capable d'empester toute la race des mortels vivant sur la terre.

En mém« temps, d'un autre côté, une autre furie leur répétait avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avaient données pendant

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