LIVRE XVm. ai
leur vie y et leur présentait un autre miroir, où ils se voyaient tels que la flatterie les avait dépeints : l'opposition de ces deux peintures, si contraires ^ était le supplice de leur vanité. On remarquait que les plus méchans d'entre ces rois étaient ceux à qui on avait donné les plus magnifiques louanges pendant leur vie j parce que les méchans sont plus craints que les bons, et qu'ils exigent sans pudeur les l&ches flatteries des poètes et des orateurs de leur temps.
On les entend gémir dans ces profondes ténèbres y où ils ne peuvent voir que les insultes et les dérisions [qu'ils ont à souffrir : ils n'ont rien autour d'eux qui ne les repousse , qui ne les contredise, qui ne les confonde. Au lieu que y sur la terre , ils se jouaient de la vie des hommes, et prétendaient que tout était fait pour les servir; dans le Tartare, ils sont livrés à tous les caprices de certains esclaves qui leur font sentir à leur tour une cruelle servitude : ils servent avec douleur, et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur captivité ; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux des cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler
ai6 TÉLÉMiLQUE.
dans les fournaises ardentes du mont Etna^ Là y Télémaque aperçut des visages pâles y hideux et consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels : ils ont horreur d'euxmêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature; ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leurs fautes que leurs fautes mêmes : ils les voient sans cesse dans toute leur énormité :
elles se présentent à eux comme des spectres horribles; elles les poursuivent. Pour s'en garantir^ ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur s^ cours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux ; ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les persécute ; mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux , goutte à goutte , et qui ne tarira jamais. La vérité qu'ils ont craint de voir fait leur supplice ; ils la voient , et n^ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux; sa vue les perce, les déchire, les arrache à euxmêmes : elle est comme la foudre; sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu^au fond