‹ Aventures de TélémaqueChapitre 89 sur 158 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule; là 5 jamais les noirs aquilons n'osèrent souffler, ni ifaire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la guerre altérée de sang , ni la cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse , et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue; une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénétre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamais ; au contraire , elle fortifie les yeux , et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre; elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les alimens s'incorporent à nous. Us la voient, ils la sentent,

a. xS.

ils la respirent; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abime de délices comme les poissons dans Ik mer; ils ne veulent plus rien; ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur; tous leurs désirs sont rassasiés^ et leur plénitude les élève audessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien, parce que le comble de leur félicité , qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors ; ils sont tels que les dieux, qui, rassasiés de nectar et d'ambrosie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la fable la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances mêmes, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée.

Les hautes montagnes de Thrace, qui de leurs fronts couverts de neige et de glace depuis

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