‹ Aventures de TélémaqueChapitre 90 sur 158 · LIVRE XIX. S · texte numérisé non relu

LIVRE XIX. S

Torigiiie du monde , fendent les nues, seroient renversées de leurs fondemens posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pourraient pas même être émus : seulement ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivans dans le monde; mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin , une gloire toute divine est peinte sur leurs visages; mais leur joie n'a rien de folâtre ni d'indécent; c'est une joie douce, noble, pleine de majesté; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte : ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère , ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes ; jamais elle ne languit un instant; elle est toujours nouvelle pour eux : ils ont le transport de l'ivresse sans en avoir le trouble et l'aveuglement.

ILs s'entretiennent ensemble de ce qulls voient et de ce qu'ils goûtent : ils foulent à leurs pieds les moU^ délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition qu'ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où

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ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus, pour devenir bons; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits y comme par la main , à la vertu , au milieu de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils voient, ils goûtent qu'ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Ils chantent les louanges des dieux, et ils ne font, tous ensemble, qu'une seule voix, une seule pensée^ un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies.

Dans ce ravissement divin , les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels; et cependant mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble^ non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes , avec une puissance immuable; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes dont l'éclat cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes

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