LIVRE Xll
couvre tous les défauts naturels , relève des talens ëblouissans^ et fait paraître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné. Mais c'est l'autorité qui met tous les talens à une rude épreuve , et qui découvre de grands défauts.
La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts paraissent croître dans ces hautes places ,' où les moindres choses ont de grandes conséquences ^ et où les plus légères fautes ont de violens contre-coups. Le monde entier est occupé à observer un seul homme à toute heure , et à le juger en toute rigueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de l'état où il esti Ils n'en sentent point les difficultés , et ils né veulent plus qu'il soit homme, tant ils exigent de perfection de lui. Un roi, quelque bon et sage qu'il soit , est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a aussi. H a de l'humeur, des passions, des habitudes, dont il n'est pas tout-à-fait le maître. Il est obsédé par des gens intéressés et artificieux; il ne trouve point les secours qu'il cherche. Il tombe chaque jour dans quelque mécompte, tantôt par ses passions, et tantôt par celles de ses ministres. A
»o TÉLÉMAQUE.
peine a-t-il réjparé une faute, quMl retombe dans une autre. Telle est la condition des rois les plus éclairés et les plus vertueux.
Les plus longs et les meilleurs régnes sont trop courts et trop imparfaits pour réparer à la fin ce qu'on a g&té, sans le vouloir, dans les Gommencemens. La royauté porte avec elle toutes ces misères : l'impuissance humaine succombe sous un fardeau si accablant. U faut plaindre les rois et les excuser. Ne sont-ils pas à plaindre d'avoir à gouverner tant d'hommes dont les besoins sont infinis, et qui donnent taot de peine à ceux qui veulent les bien gouverner? Pour parler franchement, les hommes sont fort à plaindre d'avoir à être gouvernés par un roi qui n'est qu'homme semblable à eux : car il faudrait des dieux pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas moins à plaindre, n'étant qu'hommes, c'est-à-dire faibles et imparfaits, d'avoir à gouverner cette multitude innombrable d'hommes corrompus et trompeurs.
Télémaque répondit avec vivacité : Idoménée a perdu , par sa faute , le royaume de aes ancêtres en Crète; et, sans vos conseils, il en aurait perdu un second à Salente. J'avoue, reprit