LIVRE XL
Idoménée raconte à Mentor la cause de tons ses malheurs, son aveugle confiance en Protésilas , et les artifices de ce favori, pour le dégoûter du sage et vertueux Ptiilodès : comment , s'étant laissé prévenir contre celui-ci, au point de le croire coupable d'une horrible conspiration , il envoya secrètement Timocrate pour le tuer, dans une expédition dont il était chargé. Timocrate , ayant manqué son coup, fut arrêté par Philoclès , auquel il dévoila toute la trahison de Protésilas. Philoclès se retira aussitôt dans Tlle de Samos , après avoir remis le commandement de sa flotte à Poly^ mène , conformément aux ordres d'Idoménée. Ce prince découvrit enfin les artifices de Protésilas ; mais il ne put se résoudre à le perdre , et continua même de se livrer aveuglément à lui , laissant le fidèle Philodès pauvre et déshonoré dans sa retraite. Mentor fait ouvrir les yeux à Idoménée sur l'injustice de cette conduite; il Toblige à faire conduire Protésilas et Timocrate dans l'Ile de Samos , et à rappeler Philoclès pour le remettre en honneur. Hégésippe , chargé de cet ordre , l'exécute avec joie. Il arrive avec les deux traîtres à Samos, où il revoit son ami Philoclès, content d'y mener une vie pauvre et solitaire. Celui-ci ne consent qu'avec beaucoup de peine à retourner parmi les siens Smais , après avoir reconnu que les dieux le veulent , il s'embarque avec Hégésippe , et arrive à Salente, où Idoménée, entièrement changé par les sages avis de Mentor, lui fait l'accueil le plus honorable, et concerte avec lui les moyens d'affermir son gouvernement.
Protésilas, qui est un peu plus âgé que moi, fut celui de tous les jeunes gens que j'aimai le plus. Son naturel vif et hardi était selon mon goût : il entra dans mes plaisirs ; il flatta mes passions ; il me rendit suspect un autre jeune homme que j'aimais aussi, et qui se nommait Philoclès. Celui-ci avait la crainte des dieux , et Tâme grande , mais modérée; il mettait la grandeur, non à s*élever, mais à se yaincre, et à ne rien faire de bas. Il me parlait librement sur mes défauts; et lors même qu*i] n'osait me
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parler, son silence et la tristesse de son visage me faisaient assez entendre ce qu'il voulait me reprocher* Dans les commencements , cette sincérité me plaisait ; et Je lui protestais souvent que je Técouterais avec confiance toute ma vie , pour me préserver des flatteurs. Il me disait tout ce que je devais faire pour marcher sur les traces de mon aïeul Minos, et pour rendre mon royaume heureux. Il n'avait pas iine aussi profonde sagesse que vous, 6 Mentor ! mais ses maximes étaient bonnes : je le reconnais maintenant. Peu à peu les artifices de Protésilas , qui était jaloux et plein d'ambition, me dégoûtèrent de Philoclès. Celui-ci était sans empressement , et laissait l'autre prévaloir ; il se contentait de me dire toujours la vérité , lorsque je voulais l'entendre. C'était mon bien, et non sa fortune, qu'il dierchait.
Protésilas me persuada insensiblement que c'était un esprit chagrin et superbe , qui critiquait toutes mes actions ; qui ne me demandait rien , parce qu'il avs^it la fierté de ne vouloir rien tenir de moi , et d'aspirer à la réputation d'un homme qui est au-dessus de tous les honneurs : il ajouta que ce jeune homme, qui me parlait si librement sur mes défauts, en parlait aux autres avec la même liberté; qu'il laissait assez entendre qu'il ne m'estimait guère; et qu'en rabaissant ainsi ma réputation, il voulait, par l'éclat d'une vertu austère, s'ouvrir le chemin à la royauté.
D'abord Je ne pus croire que Philoclès voulût me détrûner : il y a dans la véritable vertu une candeur et une ingâiuîté que rien ne peut contrefaire , et à laquelle on ne se méprend point, pourvu qu'on y soit attentif. Mais la fermeté de Philoclès contre mes faiblesses commençait à
me lasser, Les complaisances deProtésilas, et son industrie inépuisable pour m'in venter de nouveaux plaisirs, me faisaient sentir encore plus impatiemment raustéilté de Tautre.
Cependant Protésilas, ne pouvant souffrir que je ne crusse pas tout ce qu'il me disait contre son ennemi , prit le parti de ne m'en parler plus, et de me persuader par quelque chose de plus fort que toutes les paroles. Voici comment il acheva de me tromper : il me conseilla d'envoyer Philoctès commander les vaisseaux qui devaient attaquer ceux de Carpathie ; et pour m*y déterminer, il me dit : Vous savez que je ne suis pas suspect dans les louanges que je lui donne : j'avoue qu'il a du courage et du génie pour la guerre; il vous servira mieux qu'un autre, et je préfère l'intérêt de votre service à tous mes ressentiments contre lui.
Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité dans le cœur de Protésilas , à qui j'avais confié l'administration de mes plus grandes affaires. Je l'embrassai dans un transport de joie, et je me crus trop heureux d'avoir donné toute ma confiance à un homme qui me paraissait ainsi au-dessus de toute passion et de tout intérêt. Mais , hélas ! que les princes sont dignes de compassion I Cet homme me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même : il savait que les rois sont d'ordinaire défiants et inappliqués : défiants , par l'expérience continuelle qu'ils ont des artifices des hommes corrompus dontlls sont environnés ; inappliqués, parce que les plaisirs les entraînent, et qu'ils sont accoutumés à avoir des gens chargés de penser pour eux, sans qu'ils en prennent eux-mêmes la peine. Il comprit donc qu'il n'aurait pas grande peine à me mettre en
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défiance et en jalousie contre un homme qui ne manquerait pas de foire de grandes actions , surtout Tabsence lui donnant une entière facilité de lui tendre des pièges.
Philoclès, en partant, prévit ce qui lui pouvait arriver. Souvenez-Yous, me dit-il , que je ne pourrai plus me défendre; que vous n'écouterez que mon ennemi ; et qu'en vous servaot au péril de ma vie, je courrai risque de n'avoir d'autre récompense que votre indignation. Vous vous trompez , lui dis-je : Protésilas ne parle point de vous comme vous parlez de lui; il vous loue, il vous estime, il vous croit digne des plus importants emplois : s'il commençait à me parler contre vous , il perdrait ma confiance. Ne craignez rien , allez, et ne songez qu'à me bien servir. Il partit, et me laissa dans une étrange situation.
n faut l'avouer. Mentor; je voyais clairement combien il m'était nécessaire d'avoir plusieurs hommes que je consultasse, et que rien n'était plus mauvais, ni pour ma réputation , ni pour le succès des affaires , que de me livrer à un seul. J'avais éprouvé que les sages conseils de Philoclès m'avaient garanti de plusieurs fautes dangereuses où la hauteur de Protésilas m'aurait fait tomber. Je sentais bien qu'il y avait dans Philoclès un fonds de probité et de maximes équitables , qui ne se faisait point sentir de même dans Protésilas ; mais j'avais laissé prendre à Protésilas un certain ton décisif auquel je ne pouvais presque plus résister. J'étais fatigué de me trouver toujours entre deux hommes que je ne pouvais accorder; et, dans cette lassitude, j'aimais mieux, par faiblesse, hasarder quelque chose aux dépens des affaires, et respirer en liberté. Je n'eusse osé me dire à moi-même une si hontease raison du parti que je venais de prendre ; mais cette honteuse raison , que je n'osais développer, ne laissait pas
d'agir secrètement au fond de mon cœur, et d'être le vrai motif de tout ce que je faisais.
Philoclès surprit les ennemis , remporta une pleine victoire , et se hâtait de revenir pour prévenir les mauvais offices qu'il avait à craindre : mais Protésilas , qui n'avait pas encore eu le temps de me tromper, lui écrivit que je désirais qu'il fît une descente dans File de Garpathie, pour profiter de la victoire. En effet, il m'avait persuadé que je pourrais facilement faire la conquête de cette ile ; mais il fit en sorte que plusieurs choses nécessaires manquèrent à Philoclès dans cette entreprise, etil l'assujettit à certains ordres qui causèrent divers contre-temps dans l'exécution.
Cependant il se servit d'un domestique très-corrompu que j'avais auprès de moi, et qui observait jusqu'au]^ moindres choses pour lui en rendre compte, quoiqu'ils parussent ne se voir guère , et n'être jamais d'accord en rien. Ce domestique, nommé Timocrate , me vint dire un jour, en grand secret, qu'il avait découvert une affaire très-dangereuse. Philoclès, me dit-il, veut se servir de votre armée navale pour se faire roi de Tile de Carpathie : les chefs des troupes sont attachés à lui ; tous les soldats sont gagnés par ses largesses , et plus encore par la licence pernicieuse où il laisse vivre les troupes : il est enflé de sa victoire. Voilà une lettre qu'il écrit à un de ses amis sur son projet de se faire roi ; on n'en peut plus douter après une preuve si évidente.
Je lus cette lettre ; et elle me parut de la main de Philoclès. Mais on avait parfaitement imité son écriture; et c'était Protésilas qui l'avait faite avec Timocrate. Cette lettre me jeta dans une étrange surprise : je la relisais sans cesse, et ne pouvais me persuader qu'elle fût de Philoclès , repassant dans mon esprit troublé toutes les marques tou-