LIVRE XVII
vérité dès Totre jeanesse, et que vous n*avez jamais été, Uvré aux séductious d'une trop grande prospérité.
Idoménée, continuait Mentor, est sage et éclairé; mais il s'applique trop au détail, et ne médité pas assez te gros de ses aifedres pour former des plans. L'habileté d'un roi, qui est au-dessus des autres hommes , ne consiste pas à faire tout par lui-même : c'est une vanité grossière que d'espérer d'en venir à bout, ou de vouloir persuader au monde qu'on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui : il ne faut pas qu'il fasse le détail, car c'est faire la fonction de ceux qui ont à travailler sous lui ; il doit seulement s'en foire rendre compte, et en savoir assez pour entrer dans ce compte avec discememeut. C'est merveilleuse-» ment gouverner, que de choisir , et d'appliquer selon leurs talents les gens qui gouvernent. Le suprême et le parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent : il fiiut les observer, les éprouver, les modérer, les corriger, les animer, les élever^ les rabaisser, les changer de places , et les tenir toujours dans sa main,
Youlmr examiner tout par soi-même, c'est dâiance, c'est petitesse , c'est se livrer à une jalousie pour les détails, qui consument le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour les grandes choses. Pour former de grands desseins, il faut avoir l'esprit libre et reposé ; il faut penser à son aise dans un entier dégagement de toutes les expéditions d'affaires épineuses. Un esprit épuisé par le détail est comme la lie du vin , qui n'a plus ni force ni'délicatesse. Ceux qui gouvernent par le détail sont toujours déterminés par le présent, sans étendre leurs vues sur un avenir éloigné ; ils sont toujours entraînés par l'affaire du jour ou ils sont ; et cette affaire étant seule à les occuper,
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elle les firappe trop, elle rétrécit leur esprit; car on ne Juge sainement des affaires qne quand on les compare tontes ensemble, et qu^on les place toutes dans un certain ordre, afin qu^elIes aient de la suite et de la proportion. Manquer à suivre cette règle dans le gouvernement, c*e$t ressembler à un musicien qui se contenterait de trouver des sons harmonieux, et qui ne se mettrait point en peine de les unir et de les accorder pour en composer une musique douce et touchante. (Test ressembler aussi à un architecte qui croit avoir tout fait pourvu qu'il assemble de grandes colonnes et beaucoup de pierres bien taillées, sans penser à l*ordre et à la proportion des ornements de son édiflcp. Dans le temps qu'il fait un salon, il ne prévoit pas qull faudra faire un escalier convenable ; quand il travaille au corps du bâtiment , il ne songe ni à la cour, ni au portail. Son ouvrage n*est qu'un assemblage confus de parties magnifiques y qui ne sont point faites les unes pour les autres ; cet ouvrage , loin de lui faire honneur, est un monument qui éternisera sa honte; car Touvrage fait voir que l'ouvrier n'a pas su penser avec assez d'étendue pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage : c'est un caractère d'esprit court et subalterne. Quand on est né avec ce génie borné au détail , on n'est propre qu'à exécuter sous autrui. N'en doutez pas , ô mon cher Télémaque , le gouvernement d'un royaume demande une certaine harmonie comme la musique, et de justes proportions comme Tarchitecture.
Si vous voulez que je me serve encore de la comparai* son de ces arts , je vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres. Celui qui, dans un concert, ne chante que certaines choses, quoiqu'il les chante parfaitement , n'est qu'un chanteur ;