LIVRE XVIK
celai qui conduit tout le concert , et qui en règle à la fois toutes les parties , est ie seul maître de musique. Tout de même celui qui taille des colonnes, ou qui élève un côté d'un bâtiment, n'est qu'un maçon ; mais celui qui a pensé toutrédifice, et qui en a toutes les proportions dans sa tète, est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui expédient, qui font le plus d'affaires , sont ceux qui gouveruent le moins ; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit TÉtat est celui qui ne faisant rien fait tout faire, qui pense, qui invente, qui pénètre dans Ta venir , qui retourne dans le passé, qui arrange» qui proportionne, qui prépare de loin, qui se roidit sans cesse pour lutter contre la fortune, comme un nageur contre le torrent de Teau ; qui est atttentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard. Croyez- vous, TélémaquCy qu'un grand peintre travaille assidûment depuis le matin jusqu'au soir, pour expédier plus promptement ses ouvrages? Non ; cettegéne et ee travail servile éteindraient tout le feu de son imagination : il ne travaillerait plus de génie; il faut que tout se fasse irrégulièrement et par saillies, suivant que son génie le mène, et que son esprit l'excite. Croyez-vous qu'il passe son temps à broyer des oouleurset à préparer des pinceaux? Non, c'est l'occupationde ses élèves. Il se réserve le soin de penser ; il ne songe qu'à faire des traits hardis qui donnent de la noblesse , de la vie et de la passion à ses figures. Il a dans la tête les pensées et lessentimentsdes héros qu'il veut représenter : il se transporte dans leurs siècles , et dans toutes les circonstances où ilsont été, A cette espèce d'enthousiasme il faut qu'il joigne une sagesse qui le retienne ; que tout soit vrai , correct , et proportionné l'un à l'autre. Croyez-vous, Télémaque, qu'il Mie mains d'élévation de génie et d'effort de pensée pour
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faîre un grand roi que pour faire un bon peintre? Coocluez donc que Toccupation d*un roi doit être de penser, de former de grands projets , et de choisir les hommes propres à les exécuter sous lui.
Télémaque lui répondit : Tl me semble que je comprends tout ce que vous dites ; mais si tes dioses allaientainsi, nnroi serait souvent trompé, n*entrant point par lui-même dans le détail . n*est vous-même qui vous trompez, repartît Mentor : ce qui empêche qu'on ne soit trompé, c'est la connaissance générale du gouvernement. Les gensquin*ontpointde principes dans lesaffaires et qui n'ont point le vrai discernement des esprits , vont toujours comme àtâtons , e*esrtun hasard (fuand ils ne se trompent pas ; ils ne savent pas même précisément ce qu^îls cherchent, ni à quoi ils doivent tendre; ils ne savent quese défier, etsedéfientplutôt des honnêtes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les flattent. Au contraire, ceux qui ont des principes pour le gouvernement , et qui se connaissent en hommes , savent ce qu*il5 doivent chercher en eux, et les moyens d'y parvenir ils reconnaissent assez, du moins en gros, si les gmisdont ils se servent sont des instruments propres à leurs desseins , et s'ils entrent dans leurs vues pour tendre au but qu'ils se proposent. D'ailleurs , comme ils ne se jettent pdnt dans des détails accablants, ils ont Tesprit plus libre pour envisager d'une seule vue le gros de Touvrage, et pour observer s'il s'avance vers la fin prineipale. S'ils sont trompés, du moins ils ne le sont guère dans l'essentiel. D'ailleurs ils sont au-dessus des petites jalousies qui marquent un esprit borné et une âme basse : ils comprennent qu'on ne peut éviter d'être trompé dans les grandes affaires, puisqu'il i^ut s'y servir des hommes, qui sont si souvent trompeurs. On perd plus dans l'irréscriatioD