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Jette la défianoe^ qa*oa ne perdrait à se laisser un peu tromper. On est tpop heureux quand on n'est trompé que dans des choses médiocres; les grandes ne laissent pas de s'achemiiier, et c*est la seule chose dont un grand homme doit ôtreenpeioe. Il faut réprimer sévèrement la tromperie , quand on la découvre; mais il feut compter sur quelque tromperie, si Ton ne veut point être véritablement trompé. Un artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux et fait tout de ses propres mains; mais un roi^ dans on grand État, ne peut tout faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne peut faire sous lui, il ne doit voir que ce qui entre dans la décision des choses importantes.
Enfin Mentor dit à Téiémaque : Les dieux vous aiment, et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins pour la gloire d'Idoménée que pour votre instruction. Tous ces sages établissements que vous admirez dans Salente ne sont que Tombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée. Il est temps que nous songions à partir d'ici; Idoménée tient un vaisseau prêt pour notre retour.
Aussitôt Téiémaque ouvrit son cœur à son ami, mais avec quelque peine, sur un attachement qui lui faisait regretter Salente. Vous me blâmerez peut-être, lui dit-il, de prendre trop facilement des inclinations dans les lieux où je passe; mais mon cœur me ferait de continuels reproches, si Je vous cachais que j*aime Antiope , fille dfdoménée. Non , mon cher Mentor, ce n>st point une passion aveugle comme celle dont vous m'avez guéri dans nie de Calypso : j*ai bien reconnu la profondeur de la plaie que r Amour m'avait faite auprès d'Eucharis; je ne puis
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encore pronoQoer son nom sans être troublé ; le temps et Tabsence n'ont pu leffacer. Cette expérience funeste m^apprend à me défier de moi-même. Mais pour Antiope, ce que je sens n'a rien de semblable : ce n'est point amour passionné, c'est goût, c'est estime, c'est persuasion que je serais beureux , si je passais ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent mon père et qu'ils me permettent de choisir une femme , Antiope sera mon épouse. Ce qui me toucbe en elle ^ c'est son silence , sa modestie , sa retraite, son travail assidu , son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie , son application à conduire toute la maison de son père depuis que sa mère est morte , son mépris des vaines parures y l'oubli et l'ignorance même qui parait en die de sa beauté. Quand Idoméaée lui ordonne de mener les danses des jeunes Cretoises au son des flûtes, on la pren« draitpourlariante Vénus, qui est accompagnée des Grâœs. Quand il la mène avecvlui à la chasse dans les forêts , elle paraît majestueuse et adroite à tirer de l'arc , comme Diane au milieu de ses Nympbes : elle seule ne le sait pas, et tout le monde l'admire. Quand elle entre dans les temples des dieux et qu'elle porte sur sa tête les choses sacrées dans des corbeilles , on croirait qu'elle est elle-même la divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle religion Tavons-nous vue offrir des sacrifices, et fléchir la colère des dieux quand il a fallu expier quelque faute ou détourner quelque funeste présage I Enfin , quand on la voit avec une troupe de femmes, tenant en sa main une aiguille d'or, on croit que c'est Minerve même qui a pris sur la terre une forme humaine, et qui inspire aux hommes les beaux-arts ; elle anime les autres À travailler ; elle leur adoucit le travail et Tennui par les charmes de sa voix lorsqu'elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux ;
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et elle surpasse la pins ex([uise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l'horame qu*ua doux hymen unira avec elle! il n'aura à craindre que delà perdre et de lui survivre*
Je prends ici , mon cher Mentor, les dieux à témoin que je suis tout prêt à partir : j*aimerai Antiope tant que je vivrai; mais elle ne retardera pas d*un moment mou retour à Illiaque. Si un autre la devait posséder, Je passerais le reste de mes jours avec tristesse et amertume ; mais enfin je la quitterais. Quoique je sache que Tabsence peut me la faire perdre , je ne veux ni lui parler, ni parler à son père de mon amour ; car Je ne dois en parler qu*à vous seul , jusqu'à ce qu'Ulysse , remonté sur son trône , m'ait déclaré qu'il y consent. Vous pouvez reconnaître par là , mon cher Mentor, combien cet attachement est différent de la passion dont vous m'avez vu aveuglé pour Ëucharis.
Mentor répondit à Télémaque : Je conviens de cette différence. Antiope est douce , simple et sage ; ses mains ne méprisent point le travail ; elle prévoit de loin ; elle pourvoit à tout; elle sait se taire, et agir de suite sans empressement ; elle est à toute heure occupée , et ne s'embarrasse jamais , parce qu'elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire ; eHe en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout , et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épai^er (choses qui font haïr presque toutes les femmes) , elle s'est rendue aimable à toute la maison : c'est qu'on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fait entendre , et on craint de lui déplaire; elle donne des ordres précis; elle n'ordonne que
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ce qa'oQ peut exécuter ; elle reprend avec bonté , et en re^ prenant elle encourage. Le cœur de son père se repose sur elle, comme un -voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à Tombre sur Therbe tendre. Vous ayez raison , Télémaqiie ; Antiope est un trésor digue d*étre cberché dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que son corps, ne sépare jamais de vains ornements ; son imagination , quoique vive , est retenue par sa discrétion : elle ne parle que pour la nécessité ; et si elle ouvre la bouche , la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. ]>ès qu*elle parte , tout le monde se tait ^ et elle en rougit : peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A peine l'avons-nous entendue parler.
Vous souvenez-vous , ô Téléraaque , d'un jour que son ))ère la fit venir? Elle parut, les yeux baissés, couverte d'un grand voile ; elle ne parla que pour modérer la colère d'Idoménée, qui voulait faire punir rigoureusement un de ses esclaves : d'abord elle entra dans sa peine , puis elle le calma ; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvait excuser ce malheureux ; et, sans faire sentir au roi qu'il s'était trop emporté , elle lui inspira des sentiments de Justice et decompassion. Thétis, quand elle flatte le vieux Nérée, n'apaise pas avec plus de douceur les flots irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité, et sans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur de son époux comme elle touche maintenant sa lyre, quand elle veut en tirer les plus tendres accords. Encore une fois , Télémaque, votre amour pour elle est juste ; lesdieux vousladestinent : vous l'aimez d'un amour raisonnable; il faut attendre qu'Ulysse vous la donne. Je vous loue de n'avoir point voulu lui découvrir vos sentiments : mais sachez que , si
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TOUS eussiez pris quelque détour pour lui apprendre vos desseins, elle les aurait rejetés, et aurait cessé de vous estimer. Elle ne se promettra Jamais à personne; elle se laissera donner par son père ; elle ne prendra Jamais pour époux qu'un homme qui craigne les dieux, et qui remplisse toutes les biepséances. Avez-vous observé comme moi , qu*etle se montre encore moins , et qu'elle baisse plus les yeux depuis votre retour? Elle sait tout ce qui vous est arrivé d'heureux dans la guerre ; elle n'ignore ni votre naissance, ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en vous : c'est ce qui la rend si modeste et si réservée. Allons, Télémaque, allons vers Ithaque; il ne me reste plus qu'à vous faire trouver votre père , et qu'à vousmettreenétatd'obtenir une femme digne de l'âge d'or : fût-elle bergère dans la firoide Algide , au lieu qu'elle est fille du roi de Salente, vous seriez trop heureux de la posséder.
Idoménée, qui craignait le départ de Télémaque et de Mentor, ne songeait qu'à le retarder : il représenta à Meor tor qu'il ne pouvait régler sans lui un différend qui s'était élevé entre Diophanes, prêtre de Jupiter Conservateur, et Héliodore, prêtre d'Apollon, sur les présages qu'on tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.
Pourquoi, lui répondit Mentor, vous mêleriez-vous des choses sacrées ! laissez-en la décision aux Étruriens, qui ont la tradition des plus anciens oracles , et qui sont inspirés pour être les interprètes des dieux : employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité ni prévention ; conten* tez*vous d'appuyer la décision quand elle sera faite : souve* uez-vuus qu*un roi doit être soumis à la religion, et qu'il De doit Jamais entreprendre de la régler. La religion vient
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des dieux , elle est au*dessQS des rois. Si les rois se mêlent de la rel^D, au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude. Les rois sont si puissaats , et les autres hommes sont si faibles , que tout sera en péiil d*ètre altéré au gré des rois , si oq les fait entrer dans les questions qui regardent les choses sacrées. Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux, et bornez- vous à réprimer ceux qui n'obéiraient pas à leur jugement quand il aura été prononcé.
Ensuite Idoménée se plaignit de l'embarras où il était sur un grand nombre de procès entre divers particuliers , qu'on le pressait déjuger. Décidez , lui répondait Mentor, toutes les questions nouvelles qui vont à établir des maximes générales de jurisprudence , et à interpréter les 1<ns ; mais ne vous chargez jamais de jij^er les causes particu> lières. Elles viendraient toutes en foule vous assiéger; vous seriez Tunique juge de tout votre peuple; tous les autres juges, qui sont sous vous^ deviendraient inutiles; vous seriez accablé , et les petites affaires vous déroberaient aux grandes, sans que vous puissiez suffire à régler le détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet embarras; renvoyez les affaires des particuliers aux ji^es ordinaires : ne faites que ce que nul autre ne peut faire pom* vous soulager^ vous ferez alors les véritables fonctions de roi.
On me presse encore, disait Idoménée, de faire certains mariages. Les personnes d'une naissance distinguée qui m'ont suivi dans toutes les guerres , et qui ont perdu de très-grands biens en me servant , voudraient trouver une espèce de récompense en épousant certaines filles riches : je n'ai qu'un mot à dire pour leur procurer ces établissements. Jl est vrai) répondait Mentor, qu'il ne vous
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en coûterait qu'un mot, mais ce mot lui-même vous coûterait trop cher. Voudriez- vous ôter aux pères etaux mères la liberté et (a consolation de choisir leurs gendres, et par conséquent leurs héritiers? Ce serait mettre toutes les familles dans le plus rigoureux esclavage ; vous vous rendiez responsable de tous les mallieurs domestiques de vos dtoyens. Les mariage» ont assez d'épines, sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs fidèles à récompenser, donnez-leur des terres incuites : ajoutez-y des rangs et des honneurs proportionnés à leur condition et à leurs services ; ajoutez-y, s'il le faut, quelque argent pris par vos épargnes sur les fonds destinés à votre dépense : mais nepayez jamais vos dettes en sacrifiant les filles riches malgré leur parenté.
Idoménée passa bientôt de cette question à une autre. Les Sybarites , disait-il , se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur appartiennent , et de ce que nous les avons données , comme des champs à défricher, aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici. Cède* rai-je à ces peuples? Si je le fais, chacun croira qu'il n'a qu'à former des 'prétentions sur nous. Il n'est pas juste , répondit Mentor, de croire les Sybarites dans leur propre cause ; mais il n'est pas juste aussi de vous croire dans la vôtre. Qui croirons-nous donc? repartit Idoménée. Il ne faut croire , poursuivit Mentor, aucune des deux parties ; mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect d'aucun côté ; tels sont les Sipontins ; ils n'ont aucun intérêt contraire aux vôtres.
Mais suis-je obligé, répondait Idoménée, à croire quelque arbitre 1 ne suis-je pas roi ? Un souverain est-il obligé à se soumetti*e à des étrangei's sur l'étendue de sa domination? Mentor reprit ainsi le discours : Puisque vous vouiez
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tettir ferme , il faut que vous j ugiea que votre dn^t est bon : d'uD autre côté, les Sybarites ue reMcbent nea; ils sontiennent que leur droit est certain. Dansi^ette opposition de sentiments, il faut qu*un arbitre, choisi par les parties, vous accommode , ou que le sort des armes décide ; il n'y a point de milieu. Si vous «itriez dans une république où il n*y eût ni magistrats ni juges > et où chaque famille se crût en droit de se faire justice àeile-n[iéme , par violence, sur toutes ses prétentions contre ses voisins, vous déploreriez le malheur d*une telle nation , et vous auriez horreur de cet affreux désordre , où toutes les familles s'armeraient les unes contre les autres. Croyez-vous que les dieux regardent avec moins d'horreur le monde entier, qui est la république universelle, si chaque peuple, qui n*y est que pomme une grande famille , se croit en plein droit de se faire, par violence , justice à soi-même sur toutes ses pré* tentions contre les autres peuples voisins? Un particulier qui possède un champ , comme Théritage de ses ancêtres, ne peut s'y maintenir que par Tautorité des lois , et par le jugement du magistrat ; il serait très-sévèrement puni comme un séditieux , s*il voulait conserver par la force ce que la justice lui a donné. Croyez-vous que les rois puissent employer d'abord la violence pour soutenir leurs prétentions, sans avoir tenté toutes les voies de douceur et d'humanité? La justice n'est-elle pas encwe plus sacrée et plus inviolable pour les rois , par rapport à des pays entiers y que pour les familles , par rapport à quelques champs labourés? Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne prend que quelques arpents de terre? sera-t-on juste , serat-on héros , quand on prend des provinces ? 1^ on se prévient, si on se flatte, si on s'aveugle dans les petits intérêts de particuliers, ne doit-on pas encore plus craindre