‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 39 sur 228 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

quait Neptune : 0 puissant dieu, s'écriait-il, toi qui tiens leropiredes ondes, daigne écouter un malheureux : si tu me fais revoir Tîle de Crète malgré la fureur des vents, je t'immolerai la première tète qui se présentera à mes yeux.

Cependant son fils, impatient de revoir son père , se hâtait d'aller au-devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savait pas que c'était courir à sa perte ! Le père, échappé à la tempête, arrivait dans le port désiré ; il remerciait Neptune d'avoir écouté ses vœux : mais bientôt il sentit combien ses vœux lui étaient funestes. Un prèsseutiroent de son malheur lui donnait un cuisant repentir de son vœu indiscret ; il craignait d*arriver parmi les siens et il aj^réhendait de revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. Mais la cruelle Nâinésis , déesse impitoyable, qui Teillepour punir les hommes et surtout les rois orgueilleux, poussait d'une main fatale et invisible Idoménée. Il arriva, à peine ose-t-il lever les yeux : il voit son fils, il recule, saisi d'horreur. Ses yeux cherchent , mais en vain , quelque antre tête moins chère qui puisse lui servir de victime.

Cependant le fils se jette à son cou, et est tout étonné que son père réponde si mal à sa tendresse ; il le voit fondant en larmes. 0 mon père , dit-il , d'où vient cette tristesse? Après uue si longue absence, étes-vous fâché de vous revoir dans votre royaume , et de faire la Joie de votre fils? Qu'ai-je fait? vous détournez vos yeux de peur de me voir ! Le père , accablé de douleur , ne répondit rien. Enfin, après de profonds soupirs, il dit : 0 Neptune, que t'ai-je promis I A quel prix m'as-tu garanti du naufrage ! rends-moi aux vagues et aux rochers qui devaient, en me brisant, finir ma triste vie; laisse vivre mon fils! 0 dieu eruell tiens, voilà mon sang, épargne le sien. En parlant

ainsi , il tira son épée pour se percer ; mais ceux qui étaient autour de lui arrêtèrent sa main.

Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort à son fils. Votre promesse , disait-il , a été imprudente : les dieux ne veulent point être honorés par la cruauté; gardez-vous bien d'ajouter à la faute de votre promesse , celle de l'accomplir contre les lois de la nature : offrez cent taureaux plus blancs que la neige à Neptune; faites couler leur sang autour de son autel couronné de fleurs ; faites fumer un doux encens en l'honneur de ce dieu.

Idoménée écoutait ce discours, la tête baissée, et sans répondre : la fureur était allumée dans ses yeux ; son visage, pâle et défiguré, changeait à tous moments de couleur ; on voyait ses membres tremblants. Cependant son fils lui disait : Me voici, mon père; votre fils est prêt à mourir pour apaiser le dieu; n'attirez pas sur vous sa colère : je meurs content, puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre; frappez, mon père : ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous , qui craigne de mourir.

En ce moment, Idoménée, tout hors de lui , et comme déchiré par les furies infernales , surprend tous ceux qui l'observent de près ; il enfonce son épée dans le cœur de cet enfant : il la retire toute f amante et pleine de sang, pour la plonger dans ses propres entrailles; il est encore une fois retenu par ceux qui Ten vironnent. L'enfant tombe dans- son sang , ses yeux se couvrent des ombres de la mort; il les entr'ouvre à la lumière; mais à peine Ta-t-ll trouvée qu'il ne peut plus la supporter. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa racine par le tranchant

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