‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 8 sur 228 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

aime celui à qui il doit tout son bonheur. C'est ainsi , ajoutait-il, ô Téiémaque, que vous devez régner, et faire la Joie de vos peuples, si jamais les dieux vous font posséder le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfants , goûtez le plaisir d*être aimé d'eux ; et feûtes qu'ils ne puissent jamais sentir la paix et la joie sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur a fait ces riches présents. Lej rois qui ne songent qu'à se faire craindre, et qu'à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis , sont les fléaux du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être ; mais ils sont haïs , détestés ; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n'ont à craindre d eux.

Je répondais à Mentor : Hélas ! il n'est pas question de songer aux maximes suivant lesquelles on doit régner : il n'y a plus d'Ithaque pour nous; nous ne reverrons jamais ni notre patrie , ni Pénélope : et quand même Ulysse retournerait plein de gloire dans son royaume, il n'aura jamais la joie de m'y voir; jamais je n'aurai celle de lui obéir pour apprendre à commander. Mourons , mon cher Mentor; nulle autre pensée ne nous est plus permise : mourons, puisque les dieux n'ont aucune pitié de nous.

En parlant ainsi , de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles. Mais Mentor, qui craignait les maux avant qu'ils arrivassent , ne savait plus ce que c'était que de les craindre dès qu'ils étaient arrivés. Indigne fils du sage Ulysse! s'écriaittil, quoi donc! vous vous laissez \aincre à votre malheur! Sachez que vous reverrez un jour l'île d'Ithaque et Pénélope. Vous verrez même dans *» i première gloire celui que vous n'avez point connu , i itiv incible Ulysse, que la fortune ne peut abattre, et qui '!)!•* ses malheurs, encore plus grands que les vôtres,

VOUS apprend à ne vous décourager Jamais. Oh! s'il pouvait apprendre, dans les terres éloignées où la tempête Ta jeté, que son fils ne sait imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle Taccabierait de honte, et lui serait plus rude que tous les malheurs qu'il souffre depuis si longtemps.

Ensuite Mentor me faisait remarquer la Joie et l'abondance répandue dans toute la campagne d'Egypte , où l'on comptait Jusqu'à vingt-deux mille villes. Il admirait la bonne police de ces villes ; la Justice exercée en faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des enfants , qu'on accoutumait à Tobéissanoe, au travail, à la sobriété , à l'amour des arts ou des lettres ; l'exactitude pour toutes les cérémonies de religion, le désintéressement, le désir de l'honneur, la fidélité pour les honunes, et la crainte pour les dieux, que chaque père inspirait à ses enfants. 11 ne se lassait point d'admirer ce bel ordre. Heureux, me disait-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi ! mais encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et qui trouve le sien dans sa vertu! 11 tient les hommes par un lien cent fois plus foit que celui de la crainte, c'est celui de Famoor. Non-seulement on lui obéit , mais encore on aime à lui obéir. 11 règne dans tous les cœurs : chacun , bien loin de vouloir s'en défaire, craint de le perdre, et donnerait sa vie pour lui.

Je remarquais ce que disait Mintor, et Je sentais renaître mon courage au fond de mon cœur, à mesure que ce sage ami me parlait. Aussitôt que nous fûmes arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le gouverneur ordonna que nous irions Jusqu'à Thèbes pour être présentés au roi Sésostris , qui voulait examiner les choses

Page 1