‹ Aventures du temps passéChapitre 10 sur 37 · RI0LAN · texte numérisé non relu

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Udy Mac-Mûrth, appuyée sur Mâfré, Briolao condui- ^ni la présidente, Narille et madame Van Hendam mar- (.hant côte à côte, faisaient dans Tiie les plus riantes promenades. De temps en temps, ils s'arrêtaient dans des salles de verdure, entre des pins en parasol, sur le ve* lours des gazons, et là ils vivaient de la belle vie que mena l'enfant prodigue avant de retourner chez son père manger du veau gras. Mais Ottilia était triste, car elle avait affaire à ce qu'on nomme un cœur de rocher. Dranmt m semblait point voir ses avances les plus marquées. L'Hippolyte d'Euripide, ce farouche ingénu qui priait les dieux d'inventer un nouveau moyen de idonuer aux hommes des enfants, n'était point plus ennemi que Dranmor des douces œillades et des tendres propos; il ne menait point vie plu&solitaire. Mademoiselle de Ferbruken

^ voyait les heureux couples quitter le château pour aller faire leurs joyeuses excursions dans Tlle, et seule elle restait au logis, faute d*un bras potfr appuyer son joli bras. Elle se demandait parfois avec inquiétude ce que pouvait

; devenir le bel aventurier, s'il n'aurait point par hasard <pek(aes indignes amours parmi ses suivantes ou celles de ses compagnes, comme les grossiers marins échappés ainsi que nos héros à l'incendie de V Indompté. Tous les jours, à midi, Dranmor disparaissait; il n'allait point à lâchasse, car il n'emportait point d'autre arme que le poignard oriental à la poignée festonnée d'argent et à la lame recourbée, qui ne le quittait jamais. Il s'enfonçait dans les grands bois qui bordaient la rivière, et il n'en sortait que le soir, quand le soleil était couché. Dn jour, mademoiselle de Ferbruken résolut de con-

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naître le mystère de ces disparitions. Elle se mit tout simplement à suivre Tobjet de son tendre et ourieux intérêt. Dranmor n'avait point Thabitude en route de tourner la tête ; il marcha, comme d'ordinaire, sans se douter qu'il y avait sur ses pas une des plus jolies et des plus nobles filles de l'Allemagne. Il se jeta dans les son)bres allées qu'avait suivies Saladin la nuit où il s'était mis à la recherche des curiosités de Hle ; aucune source, aucun arbre, aucun banc de verdure, ne Tarrêtèrent ; il arriva d'un pas rapide jusqu'au bord même de la mer. Alors il gravit un petit rocher, tout couvert de mousse et de'gazon, qui s'avançait dans Teau. La cime de ce rocher était creusée en sorte de nid ; ce fut dans cet asile frais et verdoyant, où l'herbe tremblait d'un frisson amoureux, . que s'établit Dranmor. Là il se mit à regarder la mer.

11 faisait un temps magnifique d'été. 11 y avait sur les flots la douceur du sommeil et la splendeur des songes.. L'onde riante, voluptueuse^ attendrie, dépouillée de sa terreur et de ses tristesses, laissait s'exhaler de son sein cette magnétique émanation qui lui- donne sur Tàme humaine une puissance mystérieuse et enchantée comuie celle de la beauté, du rêve, de la musique et des fleurs. Les yeux de Dranmor, qui tantôt se fermaient mollement, tantôt s'ouvraient grands et fixes, étaient inoodés des joies de l'extase. Ottilia se souvint d'un propos de Mafré : « Ah ! se di1>elle, ce n'était donc pas une façon de dire ; c'était bien la vérité l celui que j'aime est amoureux de la mer. » Mademoiselle de Ferbruken, tout Almande qu'elle était, comprenait avec assez de peine cette passion pour quelque chose qui ne vous parle pas avec

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one bouche et ne vous regarde pas avec des yeux. Elle se réjouit de n'avoir que la mer pour rivale, ne se doutant point que cette rivale était la pins terrible qu'elle pût rencontrer. Elle eul celte pensée toute vulgaire : n L'amour de la nature seconde, bien loin de combattre, les autres amours. H est doux d'admirer à deux de beaux paysages. » Et, gravissant pleine d'espoir, d'un pas aérien, le rùd^fsr qu^avait gravi Dranmor, elle parvint jusqu'au nid'dté l'aventurier, dont die toucha l'épaule de sa petite main blanche et légère.

Si attrayante que soit la mer, je sais plus d'un galant bomoie^iiii^rarait cessé avec plaisir delà contempler pour se livrer à l'aimable apparition qui était en ce moment devant Dranmor. Le regard enjoué et timide, la bouche éclairée d'un jeune sourire, la taille attrayante et hardie, Oitîlîa ^ait ravissante. Que diable peut-on rêver'sous la mer, si ce n'est des naïades faites comme cette aimable personne? Eh bien ! Dranmor parut aussi mécontent, quand il se fut tourné vers cette belle fille, que si un lourdaud l'eût tiré d'un rêve où le berçaient des sylphides.

— Monsieur Dranmor, lui dit mademoiselle de Ferbroken, vous admirez la mer aujourd'hui, vous avez raison, elle est bien belle ! Moi aussi, j'étais venue l'admirer ; mais je suis fort heureuse de vous avoir trouvé sur le rivage, car il n'est rien de triste, suivant moi, quand on éprouve une admiration, comme de n'avoir personne à qui l'on paisse la faire partager.

•-^Mademoiselle, répondit très-froidement Dranmor, je n'admire pas la nfer, je l'aime tout simplement, et, au

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lieu d'être fâché de rester seul avec ce qu'on aime, on est au contraire fort content.

—H parait, reprit Ottilia d'une voix qu'elle s'efforça de rendre gaie, il paraît, monsieur Dranmor, que la mer n'est pas comme les belles dames, qu'elle ne forme pas ses adorateurs à la galanterie. Mais tenez, ajouta-t-elte d'un ton où l'émotion était volontairement mêlée à une folâtre franchise, vous avez un caractère d'une si amusante, d'une si intéressante bizarrerie, que je veux à toute force le connaître. C'est un caprice que je m'accorde, aujourd'hui, monsieur Dranmor, il faut que vous preniez votre parti de m'avoir en tiers dans vos amours avec les flots.

Tout ce que Dranmor laissa voir sur son visage, ce fut l'expression d'une vertu, la résignation. Mademoiselle Ottilia ne se tint pas pour battue. Cessant l'attaque à la française, c'est-â-dire l'enjouement, pour en revenir à l'attaque â l'allemande, c'est-â-dire â la mélancolie, elle promena sur la mer et dans le ciel un regard enthousiaste, puis partit sur la nature et le sentiment qu'elle inspirait sans doute à Dranmor en phrases d'une rêverie passionnée comme la poésie des Niebelùngen.

Cette nouvelle tactique fut encore sans succès ; Dranmor n'aimait aucune phrase; les propos enthousiastes et sérieux étaient vis-à-vis de lui chose perdue, comme les propos badins et moqueurs. La seule poésie qu'il comprenait sans savoir si c*était de la poésie, et surtout sans s'en inquiéter, c'était le sourire, la*colère, toutç TeKistence mystérieuse des bagues. Le spectacle de cette vie, qui lui semblait liée à la sienne, lui feisait éprouver des.

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joies €omme un enfant en ressent le matin sur le sein qui l'a nourri, comme un amant en ressent le soir sous lé regard de sa m'aliresse. k voir prendre un sujet de discours, et de discours prétentieux, dans ces joies simples et secrètes, il y avait pour lui quelque chose de monstrueusement pénible et ennuyeux.

La séance au bord de la mer lui sembla ce jour-là fort maussade. Quel fut son dépit quand le lendemain, sur le point de partir, par une matinée éclatante, j^ar ud soleii triomphal, pour aller se dédommager sur son cher ro* cher du contre-temps de la veille, ir trouva sur son passage mademoiselle Ottilia de Ferbruken, décidée à lui tenir compagnie de nouveau ! Dranmor eut encore recours à la résignation ; mais il se promit dléchapper à la poursuite de mademoiselle de Ferbruken.

'Les jours suivants, il sortit à des heures irrégulières, de façon à ne point pouvoir être suivi, et, avec une in^ dustrie de sauvage, il forma d'un arbre qu'il abattit à coups de hache un de ces minces et étroits canots qui peuvent recevoir un seul'nautonier. Dans cette embarcation, dangereuse, où Ton sent chaque étreinte des ondes, notre amoureux de la mer put aller mettre ses plaisirs à Tabri de mademoiselle Ottilia.

La belle Allemande pâlissait et languissait; eh bien! elle n'était pas la seule qui dût souffrir par Dranmor. Un matin que Mafré, Narille elBriolan, réunis, causant et fumant, voyaient s'envoler les heures douces, parfumées, légères comme les nuages de leurs pipes, Dranmor parut devant eux en coutume de matelot, et portant sur sa chevelure ta trace des baisers de la mer.

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— Si Tdss vnla futir, dil-fl, à me ficae d^ici, en plrifle Mer, anélêpar le calBepbt ^ dne depns trois J4Mn, fl j a ■■ TÛneMi ftaaçûs. le BéfoU^ oà Ton ne éemamèt fa wenx qae de vois recrmr. Je ne pense fias qae foas crnjicK eue an leiae de tos aTentofes, ce n*aBrail pas été h peine de se aettre en ronte pour aller crolqyir dans ce Mchant petit crâi dv mmde. Voos de- Tes être las, ce «e seabie. de tenir ooapagnie aux Yen- ▼es de doD José de Teaen. Quant à mm, la mer des eûtes ne n'a jaaats lait onUier la fdeine mer : dans une promenade en canot, f ai rencontré le Régent^ qni doit ^Ti'Âsiam rOcéan atlantique jusqn^au Canada. Son capitaine, qui me semble nn fort di^e homme, a dit qaMI recevrait avec joie des passagers de V Indompté- Le Canada est un pays de boocaniers. Âinsi^ Mafré, c^est une terre qoi tous convient. Si vous m^en croyei, messieurs, appelons les hommes qui ont quitté \lndompté avec nous, embarquons-nons sur notre baleinier et rejoignons le Régeni.

— Palsambleu ! s'écria Narille, quelle rage de mouvement a ce Dranmort lloi, je m'arrêterais encore volontiers ici quelque temps: Ce méchant petit coin du monde est un vrai paradis terrestre. On y fait bonne chère, on y est avec de jolies femmes ; quand un n'est pas amoureux de la mer, que diable désirer de plus? Les hommes qui se sont sauvés avec nous de Ylndompté penseront comme moi. Jamais on ne les arrachera de ce pays de cocagne pour aller chasser les bêtes dans le Canada.

Briolan, qui semblait livré à de profondes réflexions, dit tout à coup dune voix grave et ferme :

— Il faut qu'on les en arrache cependant. Dranmor a raison, nous devons partir. Nous ne sommes point ici où nous devons être, où nous nous sommes proposé d'aller. 11 De convient pas à des gentilshommes de mener la vie qoe nous menons aux dépens, messieurs, de quatre femmes. Nous sommes partis pour vivre de notre courage. Ce séjour aura été un heureux et merveilleux incident de nos Toyages, mais il ne doit être qu'un incident.

— Eh bien donc! remettons-nous en mer, dit à son to&r Mafré. Je respecte les scrupules de Briolan, et la passion de Dranmor m'intéresse. L'île et les quatre beautés qui Thabîtent m'ont beaucoup plu; mais, île et beautés me sont suffisamment connues maintenant. Narille se trompe en croyant que les marins de Vlndompté feront des difficultés pour nous suivre. Notre digne marquis ne connaît que les mœurs des vieux châteaux et de la cour; il ignore celles des mers. Les vagues appellent le matelot comme les coups de fusil appellent le soldat, d'une façon irrésistible. Nous sommes bien ici; mais peut-être serons-nous encore mieux là-bas. Nous sommes ici dans nn palais tout doré, peut-être là-bas serons-nous dans un palais de diamant. Les marins ne voient rien d'impossible; moi-même, malgré des déceptions cruelles, je suis Qû peu comme ces braves gens. J'espère toujours que le sort se mettra en frais d'invention et nous offrira quelque nouveauté. Allons, messieurs, partons.

Il fut convenu, en effet, que Ton quitterait l'île, mais qu'on la quitterait la nuit pour éviter de pénibles adieux. Mafré écrivit, au nom de ses compagnons, une lettre ainsi conçue :

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« Le comte de Briolau, le vicomte de Mafré, le marquis de Narille et M. Dranmor, sont pénétrés de reconnaissance pour la gracieuse et magnifique hospitalité qu'on a exercée envers eux pendant plus d'un mois. Ils emportent au fond de leur cœur quatre images que le respect et la tendresse y entoureront toujours^ mais, gentilshomrmes et marins, ils sont obligés de. reconnaître les droits que le danger et la mer ont sur eux. U faut qu'ils s'arrachent au repos et au bonheur. Leurs destinées seront*elIes ramenées uu jour aux lieux où ils ont connu tant de délices? Ils l'ignorent, et c'est leur tristesse; mais leur cœur y viendra sans cesse, ils en sont sûrs, et c'est leur consolation. »

On s'arrangea pour que cette lettre fût remise à lady Ma&-Horth le lendemain matin, et Ton &t pour la nuit même les préparatifs du départ. A minuit, par une lune limpide et pleine qui enveloppait toute la surface des mers dans une lumière d*argent, on s'embarqua dans cette même baie où l'on pénétrait avec Jant d'inquiétude après rinceudie de Vbidompté. Vingt bras robustes faisaient force de rames, de sorte qu'on eut bientôt rejoint le Régent.

Le Régent était un vaisseau à trois ponts, ayant la prestance superbe, le royal aspect, Télégante et formidable attitude d'un bâtiment de guerre. Des dorures comme celles de Trianon et de Versailles étincelaient entre les sombres bouches de ses canons ; de gracieux balcons serpentaient au gaillard d'arrière, devant les appartements du capitaine. Le pavillon de France, qui surmontait son grand mât, brillait d'un héroïque éclat à

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travei's cette vaste mer dans cette nuit pleine d'étoiles.

Ce ne fut point sans quelque émotion au cœur que nos aventuriers gravirent i' escalier qui conduisait à bord de ce noble vaisseau. Un homme aux cheveux blancs et aux traits sévères les reçut sur le pont. C'était le capitaine du Régent, le marquis de Kermandin. Près de lui était un jeune officier, au visage riant et à la tournure élégante : c'était son neveu, le vicomte d*Ësprénil. L'oncle et le neveu accueillirent, Tun avec une politesse austère, l'autre aviec une courtoisie enjouée, nos quatre héros. MM. de Kermandin et d'Esprénil, en vrais gentilshommes bretons, connaissaient trop bien leurs armoriaux pour ignorer les noms de Briolan et de Mafré. Un grand nombre d'hommes du Régent, qui se tenaient sur le pont à quel* qae distance du capitaine, reçurent les marins de Vlti" dompté avec le respect et l'intérêt qu'on a pour les débris des grandes infortunes.

Mafré dit à l'oreille de Briolan, en pénétrant dans le vaisseau avec lui sur les pas du capitaine :

— Eh bien ! mon cher comte, nous voici de nouveau livrés à l'océan. Croyez-vous que sans Dranmor nous noDs serions embarqués si vite? C'est sa passion qui nous > mis tons en mouvement. Je crois bien que Famour de b mer est le plus puissant des amours.

Saladin ne répondit pas; mais, par un de ces doubles noQvements du cœur dignes de don José de Temera, il pensa avec une tendre tristesse à la présidente Sylvanire, avec nne passion emportée à la belle duchesse Brigitte <

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