‹ Aventures du temps passéChapitre 11 sur 37 · UNE BELLE AUITIE DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

UNE BELLE AUITIE DE JEUNESSE

Le vicomte d'Esprénil, qui servait à bord du Régent, n'avait pas encore vingt-cinq ans. C'était bien ce qu on appelle un gentilhomme accompli. Il appartenait à cette race de jolis seigneurs, comme dit le prince de Ligne, qui portaient leurs uniformes si élégamment et si bravement, qui prodiguaient avec tant d'entrain leur noble et charmante vie. Il était digne et il était gai; par-dessus tout il était franc. Sans franchise point de vraie chevalerie. Le cœur de d'Esprénil était pur, brillant et solide comme son épée.

Briolan lui plut et il plut à Briolan. La bravoure et ta jeunesse font marcher vite Famitié. Ils devinrent inséparables. Pourtant ils en arrivaient lentement aux confidences. Saladin avait une humeur très-discrète; d'Esprènil semblait d'un caractère plus léger, mais évidemment un secret d'une grande importance était lié à ses amours. Saladin s'était aperçu que plusieurs fois son ami paraissait tout prêt de laisser échapper des aveux qu'il refoulait sur-le-champ. Notre héros, avec son habituelle délicatesse, bien loin alors de l'interroger, respectait au

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contraire et feignait même de ne point remarquer ses hésitations.

Une après-dtnée cependant, où les deux jeunes gen» tiishommes se promenaient tous deux sur le pont, sous le ciel plein d'une lumière empourprée, regardant les vagues qui brillaient au soleil comme des cuirasses, d'Esprénil dit à Briolan :

— - Nous avons sous les yeux un fort beau spectacle; à vos côtés, j*en jouis beaucoup, mais en jouirais-je autant si j'étais seul? Non, certes. Tenez, franchement, à moins d'être comme votre ami Dranmor, le marin s'ennuie dans son errante solitude. Il est rare de trouver un esprit et un cœur qui vous conviennent précisément dans le vaisseau auquel votre sort est attaché. Moi je suis né avec le goût, le besoin de dire, s'il se peut, de faire partager ce que je sens, d^avoir toujours près de moi au moins l'amitié. L'amitié, à ce que je pensais, devait me manquer sur le Régent, dont je connaissais tout l'équipage avant de m' embarquer, de sorte que je me suis arrangé, ma foi, pour y placer l'amour.

~ Comment! dit Saladin, qui ne put à cette phrase inattendue retenir une expression de surprise, vous avez donc caché qaelque femme ici?

— Oui, mon cher comte, voilà le secret que je voulais vous apprendre, car il me coûte d'avoir un secret pour tous; et d*ailleurs j'ai depuis quelques jours un charmant projet, que je ne pouvais exécuter sans vous mettre dans ma confidence. Vous savez que mon oncle, quoiqu'il soit peu plaisant de sa nature, m'a cependant plaisanté quel- ({uefois sur le mystère de mon appartement, entre autres

choses sur ce rideau rose toujours fermé qui garnît la fenêtre de ma chambre. Texagère à dessein la recherche de ma toilette, le soin de ma coiffure, pour que le brave homme puisse me croire des manies de petit-maltre. « D'Esprénil (disait l'autre jour le marquis à table, vous en souvenez-vous?) ne veut point qu*on pénètre dans son boudoir; je crois, sur ma parole, qu'il met du rouge. » Je ne yeux point qu'on entre chez moi, mon cher Saladin, parce qu'il y a d'ordinaire, derrière ce mystérieux rideau rose, dont est occupé tout l'équipage, un regard qui se promène sur la mer avec une douce rêverie, le regard de ma maîtresse. Oui, j'ai ma maîtresse avec moi. Le sort m'a fait rencontrer une femme qui unissait les qualités les plus diverses : assez de songerie pour supporter la solitude, assez d'enjouement pour être adorée dans lé monde; une femme, mon cher comte, qui est à la fois douce et piquante, gaie et rêveuse, enfin...

— Enfin, qui vous est chère, vicomte, interrompit Saladin ; partant pour laquelle je me sens déjà le respect le plus tendre et le plus profond.

— ^Mon cher comte, reprit avec impétuosité d'Esprénii, je veux que vous la connaissiez. Tenez, voici le charmant projet dont je vous parlais. Cette nuit, quand le capitaine sera couché et presque tout Téquipage endormi, je vous recevrai dans ma chambre et vous ferai souper avec ma maîtresse. Nous retrouverons ainsi sur la mer, à bord du Régent, des moments qui vaudront ceux qu'on peut passer à Paris dans les nuits les plus heureuses. Ainsi, voilà qui est convenu : entre minuit et une heure, veifez sur le pont près du gaillard d'arrière, vous me verrez arriver à

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vous, et au bout d'un instant vous serez à table entre ma maîtresse et moi. Nous boirons, cher comte, à ce qu'il y a dans ce monde de joyeux et de sacré, à Tamitié, à l'amoor, au courage, à Taventure et à la gaieté.

Briolan fut exact au rendez-vous. Âpres quelques minutes d'attente, il voyait commencer un des plus aimables épisodes de sa vie aventureuse.

Dans une cabine étroite, mais qui eût fait honte au boudoir de la Gaussin, tant elle était décorée avec une étincelante élégance, une table, éclairée par un candélabre à fleurs et chargée de flacons, réunissait trois personnes : les deux jeunes gens que nous connaissons et une femme qu'on était fort heureux de connaître, aux cheveux blonds, aux yeux noirs, d'une beauté qui convenait bien à la scène où elle figurait, c'est-à-dire originale et gracieuse.

Églé, nous appellerons ainsi la dame, c*est le nom qu'elle était convenue avec d'Esprénil de porter cette onit, Églé trempait à peine dans la mousse du vin de Champagne la pourpre charmante de ses lèvres ; ses deux compagnons buvaient franchement. Saladin avait un culte pour Feau, mais il en était de ce culte comme de son amour d'Âmadis pour sa belle cousine; de temps en temps il oubliait la boisson sacrée, la boisson des colombes et des lions, des vrais amoureux et des vrais braves, pour les profanes attraits du vin ; en ce moment, il tenait tête à d^Esprénil : aussi le coeur des deux amis était sur leur bouche, plus pur que le cristal, plus chaud que la li^leur des flacons.

— Saladin, dit d'Esprénil, morbleu! cette nuit je suis

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— Si vous voulez partir, dit-il, à une lieue d'ici, en pleine mer, arrêté par le calme plat qui dure depuis trois jours, il y a un vaisseau français, le Régent^ où Ton ne demande pas mieux que de vous recevoir. Je ne pense pas que vous croyiez être au terme de vos aventures, ce n^aurait pas éXé la peine de se mettre en route pour aller croupir dans ce méchant petit coin du monde. Vous devez être las, ce me semble, de tenir compagnie aux veuves de don José de Temera. Quant à moi, la mer des côtes ne m'a jamais fait oublier la pleine mer : dans une promenade en canot, j'ai rencontré le Régent ^ qui doit parcourir l'Océan atlantique jusqu'au Canada. Son capitaine, qui me semble un fort digne homme, a dit qu^il recevrait avec joie des passagers de V Indompté, Le .Canada est un pays de boucaniers. Âinsi^ Mafré, c'est une terre qui vous convient. Si vous m'en croyez, messieurs, appelons les hommes qui out quitté V Indompté avec nous, embarquons-nous sur notre baleinier et rejoignons le Régent.

— Palsambleu! s'écria Narille, quelle rage de mouvement a ce Dranmor? Moi, je m'arrêterais encore volontiers ici quelque temps: Ce méchant petit coin du monde est un vrai paradis terrestre. On y fait bonne chère, on y est avec de jolies femmes ; quand on n'est pas amoureux de la mer, que diable désirer de plus? Les hommes qui se sont sauvés avec nous de Y Indompté feuseroni comme moi. Jamais on ne les arrachera de ce pays de cocagne pour aller chasser les bétes dans le Canada.

Briolan, qui semblait livré à de profondes réflexion^s, Hit tout à coup d'une voix grave et ferme :

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-*Ufaut qu^on les en arrache cependant. Dranmor a raisoB, nous devons partir. Nous ne sommes point ici où Dous devons être, où nous nous sommes proposé d'aller. Il ne convient pas à des gentilshommes de mener la vie que nous menons aux dépens, messieurs, de quatre femmes. Nous sommes partis pour vivre de notre courage. Ce séjour aura été un heureux et merveilleux incident de nos voyages, mais il ne doit être qu'un incident.

— Eh bien donc! remettons-nous en mer, dit à son tour llafré. Je respecte les scrupules de Briolan, et la passion de Dranmor m'intéresse. L'île et les quatre beautés qui rhabitent m'ont beaucoup plu; mais, île et beautés me sont suffisamment connues maintenant. Narille se trompe en croyant que les marins de VIndompté feront des difficultés pour nous suivre. Notre digne marquis ne connaît que les mœurs des vieux châteaux et de la cour; il ignore celles des mers. Les vagues appellent le matelot comme les coups de fusil appellent le soldat, d*une façon irrésistible* Nous sommes bien ici; mais peut-être serons-nous encore mieux là-bas. Nous sommes ici dans on palais tout doré, peut-être là-bas serons-nous dans un palais de diamant. Les marins ne voient rien d'impossible; moi-même, malgré des déceptions cruelles, je suis on peu comme ces braves gens. J'espère toujours que le sort se mettra en frais d'invention et nous offrira quelque nouveauté. Allons, messieurs, partons.

11 fut convenu, en effet, que Ton quitterait l'Ile, mais (pi'on la quitterait la nuit pour éviter de pénibles adieux. Vafré écrivit, au nom de ses compagnons, une lettre ainsi conçue :

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atours du matin. D^Esprénil, en reconduisant Briolair jusqu'à la partie du vaisseau où nos aventuriers logeaient, s'abandonnait encore à Tivresse des heures à peine envolées.

— Eh bien! mon cher Satadin, n'ai-je pas raison d'adorer ma maltresse? Vous Tavéz vue. Tout ce qui fait aimer est sur son visage, dans son cœur et dans son es-^ prit; mon cher vicomte, je suis comme vous, amoureux, et fier d'être amoureux 1 On en reviendra toujours là , voyez-vous ! Rien de beau et de touchant comme l'ancien et le véritable amour, Tamour des preux! J'ai appris avec plaisir, cette nuit, que vous aviez une dame. Saladitt; c'est une raison de plus, vrai Dieu! pour que vous soyez mon ami. Qu'on me traite de don Quichotte si l'on veut, ce tendre et héroïque mot de ma dame me met le feu au cœur et les larmes aux yeux ! Plus heureux que vous, je Tai avec moi, ma dame! Nous n'avons pas pu nous séparer; car, voyet-vous, Saladin, ce n'est point une manière de dire, c'est la vérité, ma maltresse et moi, nous avons une seule vie! Et même, ajouta-t-il au bont d'un instant, après s'être arrêté tout à coup sur ces derniers mots, et même il y a des moments où j'ai peur que ce ne soit mauvais pour un homme d'aventure, portant une épée et foulant ce sol de bois que voici, sons lequel est toujours la mort, d'avoir ainsi confondu son existence avec une existence qui lui est si chère. Mais bah! ce qui est npble et beau justement dans la jeunesse d'un gentilhomme, c'est que* des biens les plus précieux, on est toujours disposé à se dépouiller dès que l'honneur vous chante au cœur ses fanfares. Ma maltresse le comprend

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comme moi, Thonneur. S'il le fallait... Et, pourtant, reprit-il après un nouveau silence, quelle douleur pour moi de précipiter dans ma mort toute cette grâce et cette beauté! Peut-être aurais-je bien fait de la laisser en France.

En ce moment, les pensées de d'Esprénil (c^est une marche que les pensées suivent souvent après boire) passèrent de la gaieté à la mélancolie. Levant les yeux vers les étoiles, qui jetaient un dernier regard à la mer avant d'aller se perdre dans les splendeurs du jour, Briolandit à son ami dans un noble transport :

— Qu'importe, après tout, le trépas à nous et à celles qui sont dignes de nous ! Je conçois que les âmes bourgeoises aient de la peine à s* envoler dans la mort; mais nous, qui habitons sur les grandes cimes, nous sommes, eomme les oiseaux des montagnes, toujours prêts à disparaître dans le ciel.

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