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« J'ai quatre amours dans le cœur; il peiit bien naître quatre fleurs et même plus sur une même tige. Je ne sais point un libertin, et j'ai la tromperie en horreur ; j'aime quatre femmes avec toute la délicatesse^ Tingénuité, Tardeur d'une première passion. Je ne comprends point pourquoi Tamour par excellence, celui qui est la source de la vie, la gloire de la jeunesse, le bonheur et le charme du monde, je ne comprends point pourquoi le véritable amour serait plus maltraité que l'amour paternel, l'amour fraternel et tant d'autres sortes d'amours. Un père peut aimer dix enfants, un frère peut partager sa tendresse entre dix frères, et on veut une seule maîtresse pour un amant, cela est absurde. Moi, don José de Temera, j'ai qaatre amours passionnés dans le cœur.
f La société, je le sais, veut qu'on se partage en cou* pies, c'est dans ce caprice qu'elle a placé ce. qu'elle nomme l'ordre et la morale. Aussi j'ai fui la société, et j'ai transporté ce que j'aime dans un coin enchanté du monde où ne sourit , ne soupire , n'existe enfin que la ûature. J'espère faire comprendre à celles dont dépend m joie qu'un méme^ amour peut réunir des êtres humains en un groupe harmonieux comme les fruits d'une même grappe, les pousses d'une même branche, les étoiles d'une même pléiade.
< Maintenant, mes chères divinités, mes belles et précieuses houris, il me reste à obtenir mon pardon pour l'isolemeniet la captivité où je vous ai tenues. J'ai cru les moyens • que j'ai employés nécessaires pour assurer notre bonheur à tous. Il faut ma présence, et tous les trésors d'affection, je Tespère aussi, de vraie sagesse, avec lesquels je viens
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pour calmer les révoltes naturelles à mille préjugés qu'une situation sans èiemple ne manquera point d'irriter en vous. Quand vous lirez cette lettre, je serai déjà débarqué dans nie, èl bien près du château. Ah! si vous pouviez venir à moi, unies dans une seule pensée de clément et paissant amour, quelle délicieuse surprise vous me feriez connaître! Si cette félicité idéale ne m'est point destinée aux premières heures, peut^tre même aux pre* miers jours de mon arrivée ; si je trouve mes jolis fronts voilés de tristesse, mes chères bouches veuves de sourires, mes regards adorés tout grpndeurs, certes je souffrirai, mais ce ne sera point d'une souffrance sans espoir. Quand vous verrez- corn me je vous aime, mes quatre fleurs chéries, vous reprendrez votre doux éclat; mes quatre maîtresses, votre esclave sera pardonné. »
Voici une lettre fort onctueuse, comme vous voyez, mais qui n'eut pas un grand succès. L'Allemande Ottitia elie-méme parut goûter fort peu les théories sentimentale.^ de don José. L'a présidente Sylvanire les déclara tout à fait impertinentes ; Lucie, la Hollandaise, ne les avait point comprises ; quant à TÉcossaise Argine^ on va voir quels sentiments elle nourrissait.
Tandis que ses quatre divinités, ses quatre honris, comme il disait, se livraient contre lui à tout le dépit que puissent ressentir des créatures humaines, don José arriva dans la plus élégante des tenues. A la boutonnière ' d'un habit amarante il avait attaché un bouquet composé de quatre fleurs : une tulipe, un vergiss-mein-nicht, une rose rose et une fleur de genêt. En son amoureuse et pim^pante toilettç, il était vraiment fort beau, et d'une beauté
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que comprenaiefit bien certainement celies qu'il abordait; mais il n'en reçut pas moins des quatre dames Taccueil le plus glacé. Là bienvenue qu'il était accoutumé à trouver dans ces yeux noirs, ces yeux bruns et ces yeux bleus» lui faisait défaut. Le pauvre Temera fut un instant tout décontenancé. Cependant, quoique placés dans des circonstances très-bizarres, entièrement hors de la société, les gens qui se trouvaient réunis dans cette lie perdue étaient des gens du monde, après tout. Dans ce château féerique, an milieu des mers, sous ce ciel lointain, dans les conditions les plus étranges où des creatur.es humaines puissent se trouver, les convenances furent appelées et jouèrent leur rôle. Les quatre dames furent fort dignes envers Temera. L'Espagnol, de son côté, déploya toute la grâce courtoise de ses manières. On se promena et Ton dîna, puis jon se promena encore, puis on atteignit l'heure du souper, et enfin Fheure du coucher, au milieu d'un entretien qu'auraient pu entendre les murs del'Escurial. L'étiquette la plus rigoureuse régna entre ces êtres qui devaient s'abandonner aux lois de la nature.
Temera, resté seul sur un divan, après ^voir vu chacune des quatre femmes prendre congé de lui cérémo-^ nieusement, put comprendre la chimère de ises .pensées. D'une Hollandaise ei d'une Allemande, d'une Anglaise et d'une Française, toutes quatre femmes de .qualité, ou ne fait point des esclaves soumises, comme celles qui ornent ies harems du Caire' et de Constantinople, encore moins des femmes aux, mœurs primitives, comme les beautés de f«s âges bibliques où les anges se mêlaient aux filles de la terre. La soumission que donne Pesciavage, ou Tintré-
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pide ingénuité que donnent les mœurs primitives, voilà ce dont auraient eu besoin les quatre fleurs de don José pour accepter Tidylle trop hardie qu'avait conçue leur amant.
Cependant la plus irritée des amantes de don José, c'était Ârgine, et Argine, je vous Tai dit, est née dans k patrie des lutins et des sorciers, dans TÉcosse, au fond d'un vieux château diabolique, qui s'anime toutes' les uuils d'une abominable existence sous le regard de la lune. Elle résolut de se défaire de Temera par des moyens connus à celles qui vont se promener sur les bruyères, quand le soleil ne se montre plus que par une tache de sang dans le ciel. Versée dans l'art d'évoquer les ombres, elle s'imagina de lui envoyer Y ombre qui tue.
Il faut, vous dire, messieurs, fitMafré, interrompant ici sop histoire d'une voix où il était impossible de démêler la crédulité de l'ironie, il faut vous dire, messieurs, qu'on reconnaît en sorcellerie, dans la grande variété des ombres, deux espèces bien distinctes : l'ombre qui effraye, appelée dans le Manuel du sorcier unibra Iwrri-fi4:a, et l'ombre qui tue, dont le nom scientifique est umbra lethifera.
On ne peut pas envoyer à tout le monde l'ombre qui tue, car cette apparition est à craindre pour ceux-^là uni* quement qui ont quelque terrible mystère dans leur vie. Quand on n'a causé aucun trépas, l'ombre qui effraye peut seule être mise à vos trousses; mais lady Mac-Morth pensa qu'un homme tel que don José, au cœur capable de si audacieuses et si déréglées amours> devait être exposé à l'ombre qui iiie.
Un soir qu^à une heure assez avancée^ aux coafins de ce qu'oD peut vraiment appeler la nuit, elle était avec Temera et ses trois rivales dans un salon aux fenêtres ouvertes, où les clartés ,de la lune entraient et venaient se mêler aux lueurs tremblantes.de candélabres cachés derrière des fleurs, un soir, lady Mac-Morth s'écria en s'adressant à la présidente de Gazay :
-- Vous me disiez l'autre jour, madame, qu^à Paris la sorcellerie était fort à la mode, et s'employait, souvent avec succès, à faire passer le temps des soirées; nul n'a plus de familiarité que moi avec toutes les choses de ioagie. Si vous voulez, nous ferons passer quelques instants, ce qui vous rendra grand service, ajouta-t-elle en regardant Temera avec un regard plein d'une dure -ironie, nous ferons passer quelques instants à Taidè du merveilleux. La lune est dans son plein et montre distinctement la tache ronde qu'on appelle le puits des es« prits; nous n'avons qu'à éteindre les deux candélabres qui brillent derrière ces grands vases de roses, car toute lumière, hors celle des astres nocturnes, est hostile aux fantèmes, et nous verrons, je vous le promets, un spectacle dont il n'est pas de cœur qui ne soit ému.
La Hollandaise Lucie, et surtout l'Allemande Ottilia, goûtèrent assez peu la proposition de lady Mac-Mortb, et celle même à qui s'adressait Argine, la Française Sylvanire, semblait trouver, la lune trop pâle, la nuit trop noire, les yeux de son amie la sorcière trop, brillants pour se livrer à des opérations magiques; mais la haine remporta chez la présidente sup l'efTiGi et lui inspira une résolution énergique, quand TÉcossaise, s'appro-
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chaut d'elle, murmura ces roots à son oreille : « Secoudez->moi, il s*agil de nous venger. » -Sans savoir de quelle mystérieuse vengeance lady Mac-Morth disposait, elle résolut de la seconder en effet, et dit aussitôt tout haut de sa voix la plus caressante :
— Oui, chère lady, Je vous en prie, faites vos conjurations; pour ma part, je brûle du désir d* avoir peur.
Don José, cela va sans dire, pressait de son côté lady Mac-Morth de commencer ses évocations au plus vixe. Argine se décida donc et alla éteindre les candélabres; puis, s'avançant vers la fenêtre par laquelle arrivaient avec le plus de force les rayons de la lune, baignée dans la clarté mortuaire, les regards iixés sur l'astre livide, elle prononça quelques paroles d'une voix recueillie comme celle qui prie dans une église, basse comme celle qui parle dans la chambre d'un malade endormi. Quand ces paroles furent 'dites, elle alLa au fond du salon et prit, dans une corbeille de fleurs, une grosse rose rouge, particulièrement éclairée par la lune; elle donna cette rose à Temera en lui disant :
— Cette rose rouge, la fleur des brûlantes et fatales amours, ^est le rameau magique; secouez-la trois fois en répétant après moi ces paroles : a Devant moi ce qui est mort par moi. » L'espace qu'encadre celte fenêtre est le temple, c'est-à-dire l'endroit de ^apparition. Dites et regardez.
Temera obéit à la sorcière et prononça en secouant la rose, d'une voix où l'on sentait une émotion croissante^ les paroles demandées. Cette évocation terminée (lady Mac-Morth l'affirme du ]moins), dans l'espace désigné
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sous le nom de temple, on vit quelque chose^ de terrible : une femme morte avec un regard de morte, qui tenait dans ses bras un enfant mort.
— Âh! la Madillezî cria Temera; la Madillez et son enfant!
La Madillez était une pauvre fille de Madrid» une fille du peuple^ qui avilit fait connaître à ilon José les premières joies amoureuses. Elle avait eu avec Temera une triste et ordinaire aventure*, elle Tavait aimé de tout son cœur, et s'était vue abandonnée par lui avec un enfant. Les amours populaires, ce sont les violettes du printemps : QB les découvre avec bonheur, on les respire avec iyresçe, quand il n*y a pas sur la terre d'autres fleurs; mais on les jette dès que viennent les roses. La Madillez alla se noyer avec son enfant. Dans les l)als très-éclatants et daos les soupers très-gais, tenant un verre ou donnant le bras à une belle dame, don José se souvenait souvent ayec effroi et douleur de ces deux êtres, dont Tun était sathair, et dont Tautre avait eu son cœur.
Une expression triomphante parut sur le visage de lady Mac-Morth.
— J'en étais sûre, dit-elle, on pouvait conjurer contre lui Fombre qui tue.
Alors elle appela des domestiques, qui arrivèrent avec des flambeaux pour rallumer les candélabres.
Pour Ottilia, Sylvanire, Lucie et lady Mac-Morth ellemême, les premières, les plus faibles clartés dont s'était éclairé le salon avaient fait évanouir le fantôme. Les valets n'étaient pas encore entrés que Téclat précurseur de leurs flambeaux, avait déjà rendu invisibles la morte et
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son enfant; mais, au nnilieu du inonde et des lumières, don José de Temera semblait voir encore Teffrayant fantôme de la Madillez.
— Don José, lui dit lady Mac-Morlh, pour nous l'apparition est évanouie ; mais, pour vous, elle existe et existera toujours. Ouverts ou fermés, dans le jour ou dans les ténèbres, dans la solitude ou parmi les hommes, vos yeux verront éternellement la femme morte et Tenfant mort. C'est un mal, et un terrible mal, que vous envoie le ciel, mais un mal qui' a torturé déjà bien des créatures humaines. Combien ont souffert et sont morts, traités de fous par leur famille, leurs amis et leurs médecins, qui disaient : « Il est là, je le vois, il me regarde, le fantôme! )) Ce n'étaient point des fous, don José.
Un mois s'était à peine écoulé depuis cette soirée, et, au milieu de l lie, sous un grand arbre qui semble tout pénétré d'une romanesque douleur, on ensevelissait le pauvre Temera. Ibavait pâli, maigri, et enfin il était mor(. L'ombre qui tue l'avait tué.
Ce récit achevé, Mafré garda un moment le silence pour laisser sans doute à ses auditeurs le temps de faire leurs observations.
— J'ai toujours eu du penchant, dit Saladin, à ctoire, comme lady Mac-Morth, que les gens qui se plaignent de voir des fantômes en voient bien réellement; mais, de par Dieu Isi on lâchait contre moi un spectre, je voudrais en. avoir raison. S'il me regardait, je le regarderais. Je trouve qu'il y a de la faiblesse à se laissfer tuer par l'ombre qui tue.
P^s l'honnête gentilhomme ajouta, par une réflexion
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que venait de kii suggérer son esprit inébranlable de coortoisie :
— Par malheur, c'était une ombre de femme. Oh ! le pauvre don José !
— Eh bien! je crois, moi, fit Mafré en partant d'un éclat de rire, et même je suis sûr, mon cher Saladin, qu*il n'y avait point d*ombre dans tout cela. Il y avait une vengeance de femme, ce qui est suffisamment ter* rible. Lady Ifac-Morth a empoisonné le pauvre Temera, et elle est bien aise de mé faire croire qu'elle a des moyens surnaturels pour expédier dans Fautre monde ses amants.
— Moi, dit alors Narille, je crois très-fermement à l'ombre de la Madillez; nous en voyons, par Dieul bien d'autres dans nos vieux châteaux !
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l'amoueedx dp m mer.
Don José de Temera, comme nous Ta appris Mafré; était enterré, en effet, au milieu de son lie, sous un saule à la chevelure lamentable et désordonnée. Cet arbre pleureur représentait tout ce qu'on accordait de regrets et de
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tristesse à la mémoire du trop amoureux hidalgo. Si, dans sa funèbre couche, le pauvre don José pouvait voir ce que devenaient ses quatre fleurs, comme il disait quand i) portait à sa boutonnière la tulipe de Harlem, le myosotis, la rose rose et la fleur de genêt, il devait sentir au cœur une morsure plus cruelle que celle des vers, car elles étaient bien prodigues de leurs parfums, ses quatre fleurs!
Nous savons, par Tindiscrétion de Mafré, comment agissait lady Mac-Morth : la présidente Sylyanira jugeait avec beaucoup de; faveur Briolan. La Hollandaise Lucie ne détestait point Narille. Elle trouvait en lui un fonds de douceur et die gaieté qui charmait son humeur tranquille ; aussi I^arille, depuis quelque temps, avait toujours une tulipe entre lés plis de son jabot. Enfin la mé> laucolique Ottilia s'était prise d'une sérieuse passion pour le mystérieux Dranmor. C'était, des quatre beautés, celle qui s'adressait au cœur le plus difficile à conquérir.
Quoi! pensera-t-on, l'image de Brigitte ne défendaitelle point Briolan? Saladin, dans son enfance, s'était nourri d'Amadis et avait sincèrement admiré l'amant
d'Oriane ; mais il avait un petichant pour Galaor, et, tout en ayant en son âme une seule religion, il se souciait peu de pratiquer les sentimentales austérités du beau ténébreux. Il aimait mieux égayer son culte, en y introduisant de temps en temps quelques habitudes tant soit peu profanes et étrangères. La présidente Sylvanire lui sembla ce que le ciel avait fait réellement, une femme charmante^ dont l'amour rencontré à travers route était ce qu'on a si bien appelé une bonne fortune.