‹ Aventures du temps passéChapitre 12 sur 37 · LA MORT DD GENTILHOMME · texte numérisé non relu

LA MORT DD GENTILHOMME

Quelques jours après ce souper, d'Esprénil aborda en riant Saladin :

— Églé, dit-il, a un caprice auquel il faut absolument.

160 BRIOLâN.

mon cher comte, que vous et moi nous nous soumettions. Elle veut à toute force voir M. de Narille figurer dans une scène de diablerie, comme celles qu'entend si bien lady Mac-Horth. Voici quel est son plan : Je dirai devant votre précieux marquis que j'ai passé Thiver dernier à Paris dans les conjurations magiques, et je lui proposerai, ainsi qu'à vous, d'évoquer des morts. Nous conviendrons aussitôt pour la nuit prochaine d'une réunion composée de nous trois seulement bien entendu ; je ne voudrais pas soumettre ma magie à l'œil perçant de M. de Mafré. Cette réunion aura lieu dans ma cabine. C'est sur vous que je proposerai d'abord d'essayer mes sortilèges. Je vous demanderai quelle ombre vous voulez voir ; vous souhaiterez l'ombre d'une sœur, d'une maîtresse, de qui vous voudrez en un mot, pourvu que ce soit d'une femme. Aussitôt que j'aurai débité certaines formules, Églé paraîtra dans le costume convenable à l'apparition évoquée. Comment se douter qu'une femme est à bord d'un vaisseau de la marine royale? De sa superstition affectée, M. de Narille sera tenté de passer à une vraie superstition. C'est là ce qui fera le bonheur d'Églé. Quant à ce qui le regardera personnellement, s'il a le courage après votre fantôme d'évoquer un fantôme pour son compte, voioi ce que jious avons arrêté : on ne verra qu'une forme indécise accompagnée d'un murmure confus ; je dirai que j'ai négligé une formule, que l'opération est manquée et ne peut plus être recommencée sans de grands inconvénients, et on laissera là cette seconde épreuve, qui aura perdu toute importance après la triomphante issue de la première.

BRIOIAN. i6i

Ala volonté la plusfantasqued*une femme, Saladin n* aurait jamais imaginé d'opposer une résistance. Il accueil- Ut donc avec respect le caprice d'Ëglé. Au moment même où il assurait d'Esprénil de sa soumission à cette belle, le hasard poussa Narille vers les deux gentilshommes. On exécuta sur-le-champ une des scènes méditées. Le vicomte parla de son expérience et de son habileté dans la magie, Briolan lui demanda des preuves de son art ; Narille appuya la demande de Briolan : les troisjeunes gens prirent rendez-vous pour la nuit suivante.

Dès que Theure des sorciers et des assassins, minuit, se lut mise en route dans son manteau sanglant, d'Esprénil alla trouver sur le pont Briolan et Narille, qui Tattendaientet les introduisit dans sa chambre.

La chambre du vicomte présentait un aspect bien différent de celui qu'elle offrait dans la nuit du souper. Le boudoir de petite -maîtresse était changé en gîte de sorciers. Un personnage de Callot ou de Rembrandt, au regard de chat, au front sinistre et au bonnet fourré, y aurait été parfaitement à sa place. Une seule clarté s'y disputait avec les ténèbres, celle d^ine chandelle désolée, sentant la veillée mortuaire, qui sortait d*une bouteille cassée. Sur les murs, couverts de draps flottants et livides qui ressemblaient à des linceuls rangés dans un vestiaire de fantômes, se détachaient maints objets hideux, un squelette d'autruche, une momie indienne, une sorte de singe empaillé ou de nègre embaumé, d'une physionomie particulièrement grotesque, piteuse et maligne.

D'Esprénil dît d'une voix solennelle à Briolan, quand

i63 BRIOLAN.

il eut laissé à ce spectacle le temps d'agir sur Timagination de Narille :

— Saladin, c'est à vous d'abord que je m'adresserai. Est>il parmi les morts quelqu'un que vous désiriez rappeler? Du monde où nous entrerons un jour tout entiers, et où maintenant notre pensée ose à peine faire quelques pas en tremblant, voulez-vous qu'une ombre revienne?

— Oui, répondit Briolan.

— Et qui voulez-vous revoir? Par quels yeux fermés au jour des vivants voulez-vous être regardé?

— Je voudrais, reprit Briolan après s'être recueilli quelques instants, je voudrais être regardé par des yeux que je n'ai jamais vus, mais qui étaient, m'a-t-on dit, les plus beaux du monde. Mon grand-père avait une sœur, mademoiselle Judith de Briolan, qui mourut dans la fleur de ses ans, après une partie de chasse. Elle était grande chasseresse, e^t Ton prétend qu'elle avait eu un démêlé avec un cerf qui était sorcier. Le fait est que sa mort fut subite. Ma grand'tante Judith avait les cheveux blonds et des yeux noirs. On me parlait souvent d'elle dans mon enfance, et, toutes les fois que j'allais dans les bois, j'espérais la rencontrer sous un chêne. Qu'elle se montre à moi cette nuit, telle qu'elle était aux jours de sa jeunesse et de sa beauté.

— Votre désir va être exaucé, dit d'Esprénil.

Et allant chercher dans un coin de la chambre un gros livre d'un aspect cabalistique, qu'il approcha de la chandelle : « Répétez après moi, Saladin, poursuivi t-ii, la formule que je vais lire. » Et il récita, dans une langue complètement étrangère à Narille, je le crois bien aussi à

BlIOLAN. iOS

tous les habitants de toutes les parties du globe, une fonuale que répéta après lui Briolan. Puis il soufBa la H)aDdelle en disant comme lady Mac-Morth : a Toute lumière, hors eelle des astreç, est hostile aux fantômes. » [ Alors, devant un des rideaux qui garnissaient la chambre, OD y\i dans une mystérieuse clarté le plus gracieux des bDtftmes. Un épieu k la main, une trompe à la ceinture, des cheveux blonds dégageant un front hardi et tombant en boucles lumineuses sur une épaule aux teintes rosées, DB charmant regard bien vague, bien mystérieux, bien profond, dans les plus noirs des yeux, Églé apparut avec tooie son intelligence et sa grftce à Briolan et d'Esprénil charmés, à Narille charmé et confondu.

Les apparitions doivent être courtes. Quand on eut contemplé quelques instants Taimable fantôme, le vicomte nlloma la chandelle en passant rapidement devant sa Biaitresse. Par ce mouvement habilement exécuté, il donna le moyen à la jolie ombre de disparaître, sans être vue, derrière le rideau.

Que pensait et que disait Narille ? Il était aussi ébahi qu'on pouvait le désirer. Il s'imaginait que le destin, prenant comme lui sa gentilhommerie au sérieux, le plaçait ^n milieu d'un monde digne des Renaud et des Tancrède. il se mettait à croire aux revenants de bonne foi et sans wrière-pensée ; mais comme il était, après tout, fort brave (sa bravoure était, avec sa candeur, un des traits qui donnaient leplus d'originalité à son caractère), comme il était «onc fort hrave, il était beaucoup plus surpris qu!effrayé. "ailleurs, ajnsi qu'il le fit fort bien remarquer lui-même, 'apparition qu'on venait dé voir était plus propre à échauf-

164 BRIOUN.

fer les cœurs qu'à les glacer. Après avoir payé un juste tribut d'éloges à la belle du pays des morts :

— Maintenant, dit-il, palsambleul il faut, mon cher vicomte, que je fasse venir à mon tour un fantôme. Voyons, qui vais-je vous prier d'appeler? Si je me connaissais quelque grand'tante aussi piquante que celle de ce fripon de Briolan, je n'hésiterais pas à l'évoquer; mais, quoique les grand'tantes ne me manquent pas plus que les grandsoncles, les grands-pères, les grand'mères, tous les grands parents, je n'ai pas, je le crains bien, dans toute Tespèce Téminine de ma maison, une beauté digne de se montrer après mademoiselle Judith. Tenez, mon cher vicomte, appelez tout simplement un de mes ancêtres, n^importe lequel, mon bisaïeul, par exemple... ou bien plutôt mon trisaïeul.

A cette demande, faite du ton de la plus incroyable assurance et avec une bien grande étourderie pour un homme qui croyait sérieusement à l'art d'évoquer des fantômes, une idée fatalement espiègle traversa l'esprit du vicomte d'Esprénil.

— Vous allez voir votre trisaïeul, mon cher marquis. Je vous demande seulement quelques instants pour aller échanger sur le pont un regard avec la lune, puis revenir méditer ici. Ma méditation ne sera point longue, mais il faut qu'elle soit solitaire. Ayez la bonté, je vous prie, de vous retirer un moment avec Briolan dans un coin du gaillard d'arrière; aussitôt mes préparatifs achevés, j*irai vous avertir, et nous verrons le Narille que vous demandez dans toute la splendeur de la charge dont sans doute il était revêtu.

BRÏOLAN. 465

Saladin, sans comprendre ce que son ami préparait, se retira en effet avec Narille à une extrémité du Régent. Il était en cet endroit depuis quelque temps, trouvant le temps long, la nuit froide et la société de Narille assez peu récréative, quand il vit reparaître d'Esprénil.

— Suivez-moi, messieurs, fit le vicomte ; tout est prêt pour notre seconde opération. Votre trisaïeul, mon cher marquis, sent déjà votre pensée agir sur lui dans Tautre monde.

Et Ton rentra dans la chambre des conjurations. Après une cérémonie toute semblable à celle qui avait eu lieu pour révocation de mademoiselle Judith, où seulement Narille remplaçait Briolan, d'Esprénil éteignit de nouveau la chandelle, et devant ce même rideau, sur lequel s'était dessinée tout à Theure Tombre charmante de la tante chasseresse, apparut le plus inconvenant fantôme... un fantôme en bonnet de coton, en veste blanche et en tablier de cuisine, le fantôme de Laridon.

Un instant, Narille fut plongé dans la stupeur et pensa que vraiment son trisaïeul, sur lequel, on se Timagine, il avait les plus incertaines données, avait été dans ce monde un occiseur de dindons, un rôtisseur de poulets, un écorcheur de poissons, en un mot un cuisinier, et quMl revenait, dans le costume de cette humble et utile profession, confondre la vanité de son petit-fils ; mais il arriva, par malheur, qu'il reconnut tout à coup, malgré Tépaisse couche de farine sous laquelle on Tavait déguisé, le visage de maître Mathieu, le cuisinier du Régent, Peindre la eolère qui saisit alors le marquis serait chose difficile. 11 se jeta sur le fantôme, lui appliqua une paire de soufflets.

166 BRIOLAN.

dont le bruit éclatant attesta qu'ils n'étaient pas tombés sur une ombre; puis, s'adressant au vicomte d'une voix que faisait trembler Tindignation :

— Par là mordieu ! dit-il, vous me rendrez raison de cette mystification impertinente! Je vous prouverai, monsieur, Tépée à la main, que je n'ai pas dans les veines du sang de marmiton ! Âh ! vous voulez, monsieur, mettre des gâte-sauces dans ma famille ! Palsambleu ! je vous éventrerai comme le drôle que je viens de souffleter éventre un poulet !

— Vous voyez bien, monsieur Narille, repartît le vicomte d'Ësprénil avec le plus grand sang-froid, que votre provocation, où vous mêlez les hôtes de la bassecour, sent beaucoup plus le gâte-sauces, comme vous dites, que le gentilhomme. Du reste, ajouta-t41 d'une voix brève et digne qui arrêta une réplique furieuse de Narille, tâchez d'agir en gentilhomme, monsieur, puisque c'est en gentilhomme que je vous traiterai. Faisons trêve, s'il vous plait, aux injures, qui sont de fort mauvais goût, et que les épées ont pour emploi précisément d'éviter aux gens de cœur. Je m'arrangerai demain, monsieur, pour vous donner une satisfaction; en ce moment, je vous souhaite une bonne nuit, qui ne soit point tourmentée par des fantômes.

Le lendemain de cette ridicule' et funeste scène, Uriolan, de grand matin, allait trouver d*Esprénil.

— La peste soit de votre plaisanterie d'hier, cher vicomte! disait-il; maintenant il faut que vous rendiez raison à Narille. Jamais Tenragé marquis n'a été plus digne de son nom. Il a l'enfer dans le cœur et dans les veux.

BRIOLAN; 167

11 me soupçonne un peu de Favoir trahi et de m*étre égayé aTec Yous sur son compte, car il comprend avec peine comment sa gentilhommerie vous a toujours été si sus* pecte. Il ne sait pas qu'eussé*je eu sur lui la bouche close comme une porte de prison, ce n'est point vous, cher vicomte, qui auriez méconnu son origine ; mais, enfin, f ai regret de la part que j*ai eue à tout cela, et ce due! m'ennuie. Narille, malgré 6es ridicules et ses défauts, a une bonne qualité, sa bravoure ; puis il a été et est encore mon compagnon d'aventures. Que vous dirai-^je? je trouve ce combat fâcheux ; je l'envisage avec un sentiment' de répugnance impatient et triste dont je suis moi-même tout étonné. Je voudrais à toute force qu!il pût être évité.

On devine ce que d'Esprénil répondait à son ami. Briolan le savait comme lui, il n'y avait aucun moyen d'éviter une semblable affaire ; mais elle avait, en effet, quelque chose de fôcheux, tenant à une circonstance que Briolan ne connaissait pas et que voici. Le capitaine du Hégerit, le marquis de Kermandin,. avait eu une vie bien fatalement attristée par le duel. A vingt-cinq ans, il avait taé un enfant de quinze ans, un jeune cadet de marine dont il avait insulté la mère dans un moment d'ivresse. A quarante ans, dans une affaire à peu près semblable à celle où il avait joué un si terrible rôle, c'était son fils à lui, un jeune homme déjà par le courage, un enfant encore par la grâce et la faiblesse, qu'il avait vu tomber sous une épée de spadassin. Le marquis avait donc pris le duel dans une aversion mêlée d'épouvante, il le détestail d'une sombre et religieuse haine ; aussi avait-il dé-

i68 BRIOLAN.

claré que, si nn combat singulier avait jamais lieu à son bord, il le punirait, au nom de Tautorité royale et de sa propre autorité, avec une sévérité effroyable.

— Malgré les liens de parenté qui m'attachent à H. de Kermandin, il ne s'agit de rien moins pour moi, dit le vicomte, en me battant avec M. de Narille, que de la perte de ma carrière d'officier. Quant à mon adversaire, je ne sais point jusqu'à quel excès de châtiment se portera envers lui, dans sa puissance arbitraire, le capitaine de vaisseau. Ceux mêmes, enfin, qui nous auront seni de témoins, courront aussi le plus sérieux danger. Voilà qui m'afflige, mon cher comte, ajouta d'Esprénil; mais toute cette complication de périls n'en rend que plus impérieuse la satisfaction demandée par votre compagnon.

Il fut convenu que l'affaire se viderait la nuit, au clair de la lune, dans une partie isolée du vaisseau ; que, pour ne point mettre d'officiers dans la confidence, chaque combattant n'aurait qu'un témoin pris parmi les aventuriers, Mafré pour Narille, et pour d'Esprénil Briolan.

A l'heure et au lieu, fixés pour cette rencontre, les deux adversaires et leurs seconds se trouvèrent réunis. La lune, sur la(pielle on avait compté pour éclairer le combat, était entourée de gros nuages humides qui ôtaient à sa lumière toute sa force. Les deux adversaires pouvaient à peine distinguer la pointe, de leurs épées. Le plus habile en escrime perdait donc en grande partie le fruit de sa supériorité. On en vint presque immédiatement au corps à corps. Briolan, après quelques secondes remplies de l'ardente anxiété qu'éveille cette terrible phase du duel, crut apercevoir, malgré la nuit, une lai^e tache de

BRIOLAN. 169

saog sur la poitrine de d'Espréiiil. 11 écarta sur-le-champ avec son épée les deux épées rivales, qui se choquaient encore.

— Vous êtes touché, vicomte! s'écria-t-il.

— Ce n'est rien, dit d'Ësprénil, je puis continuer.

— Non, de par Dieu! reprit Briolan ; ce maudit duel u a déjà que trop duré. Je ne laisserai jamais recommencer cette odieuse lutte de ténèbres. Mafré, emmenez Narille, qui a vengé bien suffisamment sa cause et celle de ses aïeux ; moi, je reconduis le vicomte dans sa cabine.

Et Saladin, pr.enant sous le bras d'Esprénil, se dirigea vers le logis de l'officier. Quelqu'un veillait dans ce logis : c*était Églé. 11 faut avoir un peu vécu de cette jeune et audacieuse vie où le cœur plein de chaleur amoureuse, la cervelle pleine de visions enchantées, ne savent jamais si une balle ou une épée n'éteindra pas leur flamme, ne dissipera point leur magie ; il faut avoir connu les deux ardeurs passionnées éveillées par ces deux mots toutpuissants d'honneur et de maîtresse pour bien comprendre ce qui se passait dans la cabine de d'Ësprénil. S*il n'y a point quelque petite main bien chère dont vous ayez senti le goût à vos lèvres, quelques grands yeux bien adorés que vous ayez vus s'ouvrir devant vos yeux, tout en maniant une crosse de pistolet ou une poignée d'épée, je ne sais pas si Églé et d'Esprénil vous toucheront. Us remuaient profondément le cœur de l'honuéte Saladin. Le vicomte pressait sur sa bouche la main de sa maitresse; Églé arrêtait un regard sublime, o(i se lisait tout ce qu'ont d'émouvant l'héroïsme et la tendresse, sur les traits pâles de son amant.

170 WiOUN.

— Mais! s'écria-t-elle tout à coup eu s'adressant àSaladin avec un de ces accents de femme déchirants etpas^ sîonnés qui causent d'incroyables vibrations dans le cœur, mais si sa blessure était grave, monsieur de Brioiant Comme il vient de pâlir! Âh ! mon Dieu ! voilà que j'ai peur !

Le grand danger des blessures de Tépée, c'est, comme on le sait, fétouffement. Saladin appuya ses lèvres sur la plaie de son ami, et, en faisant jaillir le sang avec abon* dance, il mit un terme à Taccident qui avait causé Teffroi d^Églé.

— J'ai déjà vu, dit-il ensuite, beaucoup de blessures, et celle-là, j'en suis persuadé, n'est pas dangereuse. Il u*est pas venu de sang sur la bouche de d'Esprénil ; c'est un signe excellent. Toutefois, je désirerais beaucoup que Ton pût appeler le docteur du vaisseau.

D'Esprénil ne voulut pas y consentir. Le docteur était un homme âgé, dévoué à M. de Kermandin, ennemi du duel comme lui, et qui, dans une circonstance semblable, avait trahi la confiance d'un blessé. Saladin obéit aux volontés du malade, et il se retira en le confiant à la tendresse d'Églé.

Mats, le lendemain, quels furent le mécontentement et la surprise du comte, quand, se dirigeant de bonne heure vers la cabine de son ami, il aperçut d'Esprénil qui se promenait, une effrayante pâleur sur le visage, dans son uniforme d'officier !

— Vous avez donc pris le parti de vous tuer? lui dit-il. Dans la situation où vous êtes, aimé d'une femme comme celle qui vous a reçu et soigné cette nuit, je vous le dis

BRIOLAN. 171

fraucbement, je vous trouve on ne peut plus coupable. Il est parfois presque aussi mal de trop abandonner sa vie que de la trop ménager.

— Oier, répondit le vicomte, il est une chose que je ne vous ai point dite : c'est que, dans 1^ journée, le marquis avait rassemblé les.ofBciers pour les prévenir que, d'an moment à Tautre, le Régent pouvait être attaqué. Nous venons d'atteindre les parages où ses instructions ' lui ordonnent de se tenir en garde contre des vaisseaux ennemis. En ce moment, mon cher comte, conviendrait-il à bn officier de garder sa chambre en se disant malade? Il y aura un corps dans mon uniforme tant qu'il y aura une âme dans mon corps.

Saladin ne pouvait qu'approuver son ami; mais les sentiments tendres de sou cœur devaient être mis à une terrible épreuve. A chaque instant, chez le pauvre vicomte, la nature physique résistait à la nature morale Les plus graves accidents se produisaient ; une blessure qui n'eût rien été si on l'eût soignée régulièrement devenait de plus eoplus menaçante par la façon dont elle était traitée. Après la plus fatigante des journées commença pour le malade et ceux qui l'aimaient la plus mauvaise, la plus inquiétante des nuits.

Saladin avait obtenu de rester avec Églé au chevet de son ami. Presque toutes les heures, il secouait un assoupissement involontaire, pour dégager du sang qui Ven* combrait une plaie de moment en moment plus irritée. Eglé était effrayante. Dans ses yeux noirs tout grands ou^ Verts, à' la fois enflammés et humides, on voyait un désespoir qui faisait des progrès d'incendie. Aux premières

172 BRIOLÂN.

clartés que le inatiu envoya dans la chambre où cette triste scène se passait, plusieurs symptômes qui se montrèrent à la fois sur le visage du blessé donnèrent à Briolan un mouvement d'effroi indicible. Le matin est un moment fatal pour les malades ; c'est aux premières lueurs de Faube que la mort frappe ses coups le plus volontiers. Saladin regarda la vie de son ami comme décidément en danger, et, dans le désespoir où le mettait l'absence des secours qui sont nécessaires aux blessures, près de ce cher et noble blessé, il s'écria :

— Mon Dieu ! le laisserons-nous donc mourir faute d'un médecin?

Ces mots firent un effet magique sur Ëglé.

— Quoi ! dit*elle, un médecin l'empêcherait peut-être de mourir, et il n'y a point de médecin auprès de lui 1

Aussitôt, par un de ces transports plus irrésistibles, plus ardents, plus sacrés dans le cœur des femmes que dans les cœurs les plus purs et les plus intrépides de héros, bravant tout, stupeur, scandale, courroux, elle s'élança de la cabine, et, courant sur le vaisseau, se fit 'indiquer par un marin, qui la regardait comme un fantôme, la chambre du capitaine. Elle arriva jusqu'au lit où dor« mait M., de Kermandin.

— Un médecin sur-le-champ! dit- elle; un médeciu pour votre neveu, qui a reçu un coup d'épée et qui se meurt.

Et au bout de quelques instants, elle rentrait dans la chambre de son amant, traînant sur ses pas, pleins de surprise, presque d'épouvante, le capitaine et le docteur. U était trop tard pour sauver d'Esprénil. Le premier re^

BRIOUN. 173

gard du médecin, quand il eut interrogé la plaie, ren« fermait une sentence mortelle, qui fut comprise de tous, même dËgié.

La pauvre femme s'était jetée au pied du lit de son amant, dont elle pressait avec désespoir une des mains contre ses lèvres. Comme la porte de la chambre était restée ouverte, beaucoup de gens étaient entrés. Le blessé aperçut Narille, qui se tenait sur le seuil de la cabine, n'osant point s'avancer, mais indiquant par la tristesse recueillie de ses traits combien il était ému du malheur dont il était la cause. Le vicomte tendit à son adversaire la main que sa maltresse lui laissait libre avec cette grâce de chevalier qu'il devait emporter dans le tombeau. Il pouvait à peine parler, mais il comprenait tout ce qui se passait autour de lui. 11 avait sur le visage cette expression de douceur et de pureté que les approches de la mort donnent aux visages des braves. Puis ce fut la main de Briolan qu'il étreignit. Au moment de ce dernier hommage rendu à l'amitié, un sourire parut sur Içs traits du malade, si beau, si loyal, si noble et si résigné, que les larmes coulèrent avec abondance des veux de Saladin; mais ce qui était fait vraiment pour attendrir, ce fut le mouvement passionné par lequel il retira la main que baisait sa maltresse, et pressa sur sa bouche à son tour les doigts d'Églé. Le regard d'ardeur, de respect, de tendresse, par lequel il accompagna le premier baiser donné à ces chers doigts qui ne quittèrent plus ses lèvres, renfermait tout le culte du preux pour sa maîtresse; il était plein de la pas^on qu'inspirent ces mains nobles, channantes et sacrées, sur lesquelles l'âme se pose avec

iO

174 fiRI(H.AN.

la bouche. Le marquis de Kèrmandiii lui-même laissa Toir des pleurs dans ses yeux.

Enfin le terrible moment arriva. Ëglé senlit la bouche de son amant qui ne pressait plus ses doigts ; elle vit la suprême pâleur, celle qu'aucune ardeur du sang ni de la pensée ne dissipera plus, s'étendre sur le visage bienaimé : elle comprit que d*Esprénil était mort. Alors elle se jeta une dernière fois sur son corps dans l'ivresse de la douleur; puis, se redressant avec rapidité, et coarant par un élan brusque, imprévu, irrésistible, jusqu'à la fenêtre de la cabine, la fenêtre aux rideaux roses, elle l'ouvrit sans que nul eût le temps d'arrêter son bras et se précipita dans la mer. Quelques hommes coururent sur le pont, mais revinrent au bout d'un instant dire qu'il était impossible de la sauver.

Il y eut dans la cabine, autour du lit où le mort était étendu, un moment de stupeur. Le marquis de Kermandin fut le premier qui sortit du silence et de l'effroi où toutes les âmes semblaient plongées. Tirant, avec un gesie d'autorité, sur le visage de son neveu, la couverture du lit où il venait d'expirer, et cachant ainsi à tous ces nobles traits qu'on ne pouvait regarder sans être ému au fond du cœur :

— Maintenant, messieurs, dit-il, je veux oublier les émotions auxquelles tout le monde ici s'est livré pour remplir avec calme et sang-froid mes devoirs de commandant et de juge. M. le vicomte d'Esprénil, mon neveu, est mort à la suite d'un duel; sa mort lui a évité un châtiment qu'aucune considération de ma part ne lui aurait épargné. Que ceux qui ont été ses complices se nomment^

BRK)UN. 175

s'il y a en eux quelque vériuble sentiment d'honneur.

Saladin, faisant trêve à sa douleur, prit la parole, et raconta devant tous ceux qui étaient là, avec une scrupuleuse exactitude, la façon dont le duel s'était passé.

— Messieurs, dit le marquis, quand le récit du comte deBriolan fut terminé, j'apprends avec plaisir qu'aucun officier de mon bord ne se trouve mêlé à celte affaire; ceux qui Tont conduite sont tous étrangers au corps où nous avons l'honneur de servir. Ils ont abusé d'une façon bien coupable de l'hospitalité que nous leur donnions an Dom du roi et de la France : dès ce soir cette hospitalité cessera pour eux.

iiES caraïbes et leur souverain.

Le marquis de Kermandin ne faisait jamais de vaines menaces. Au moment où le soleil se couchait, après avoir consulté sa boussole, il ordonna qu'on tint un canot prêt i être lancé sur la] mer. Cet ordre exécuté, il fit venir Briolan, Hafré et Narille.

— Messieurs, leur dit-il, nous allons être tout à Theure en vue de l'Ile Dominique. C'est là que je vous déposerai

176 BftIOLAN.

avec vos couteaux, vos fusils et de la poudre. Vous pourrez chasser et combattre, manger et vous défendre; vous serez hors de la société, dont vous avez violé les lois, mais votre existence et votre liberté resteront sous la garde de votre industrie et de votre courage. Votre sort, messieurs, est encore digne d'envie, en comparaison de celui que vous avez mérité.

Les trois aventuriers ne répondirent rien à cette concise et sévère allocution; mais Dranmor, qui les avait suivis et se tenait derrière eux, s'écria tout à coup en s'avançant vers le capitaine :

— Je trouve, en effet, monsieur, très-digne d'envie, en le comparant à toutes les destinées possibles, le sort que vous réservez à mes amis, et je vous demande à le partager.

— Votre désir sera exaucé, monsieur, lui dit le marquis. Et, saluant de la main les quatre compagnons, il se retira dans sa cabine.

Un instant après ce court échange de paroles, on découvrait la Dominique, et un des canots du Régent^ conduit par six rameurs, recevait les aventuriers. Le canot aborda, au tomber de la nuit, dans une anse revêtue d^nne pâle verdure, derrière laquelle s'étendaient, sous le ciel mélancolique du soir, des hordes noires de grands arbres, c'est*à-dire toute une sombre et menaçante forêt.

Employez deux bourreaux à pendre un homme, certainement il y en aura un qui aura envie de faire boire un coup au patient. La bonté trouve toujours moyen de se loger quelque part. Un des matelots qui exécutaient les ordres cruels du marquis se détacha de ses compagnons,

BRÏOLAN. 177

s'approcha de Hafré, et, tirant d'un sac de toile une tortue :

— Tenez, fit-il, si vous savez vous y prendre, voilà de quoi faire un bon repas. Le capitaine ne s'est point occupé de votre souper ; moi j'ai été peiné de voir de pauvres gens qu'on envoyait le ventre vide, à une heure où l'on ne voit plus clair à tirer un coup de fusil, dans une lie de sauvages. Même en plein jour, vous avez plus de chances ici pour être mangés que pour manger. Qu'est-ce donc la nuit? Tâchez de bien accommoder cette béte-là; mais, quand vous aurez soupe, ne dormez pas. Le capitaine sait bien ce qu'il fait en vous jetant dans Tlle que voici. Sans parler des flibustiers qui, à chaque instant, viennent s'y promener, la Dominique renferme une terrible.peste, une tribu de sauvages, conduite par un chef qui aurait de quoi se faire une fameuse perruque avec toutes les chevelures qu'il a scalpées.

Et Thonnéte matelot, après avoir achevé ces paroles, prenant congé de nos aventuriers, très-reconnaissants de ses conseils et de son présent, alla rejoindre ses compagnons dans le canot du Régent, que bientôt on n'aperçut plus des rivages de la Dominique.

Hafré, qui s'était presque toujours montré à Briolan livré à une élégante paresse, le regard insouciant, le sourire moqueur, semblable à un de ces patriciens aux mille esclaves de la Rome impériale, Mafré prit tout à coup une peau nouvelle. Ce n'était plus le gentilhomme oisif et blasé que Saladin avait connu ; c'était un chef de sauvages industrieux, actif, l'œil ardent, l'oreille au guet, tous les traits éclairés d'une intelligence hardie et farouche.

i78 BRIOLAN.

— Çà, dit-il eo s' adressant à Dranmor, souvenons-nous que nous avons été boucaniers. Quoique le poivre, le piment, le girofle, tous les assaisonnements nous manquent, je me fais fort d'accommoder, mieux qu'aucun cuisinier de TËurope, la tortue qu'on nous a donnée. Holà ! Narille, votre trisaïeul n*a pas fait la cuisine, mais vous all^z la faire aujourd'hui. Cassez et ramassez des branches, battez le briquet, allumez du feu et aidez-nous dans notre métier de rôtisseur. Vous, Briolan, prenez votre fiisil et faites sentinelle. L'île où nous sommes est très-mal hantée, je le sais fort bien. Je ne serais pas étonné quand, aux premières clartés que jettera notre feu, quelque Caraïbe viendrait, sur le ventre, regarder s'il pourrait manger et notre souper et nous-mêmes.

11 semblait que Mafré eût le droit de commander. Narille exécuta sur-le-champ ses ordres, et Briolan lui-même se mit en devoir de lui obéir. Les apprêts du repas furent assez longs. L'art d*accommoder les tortues est un grand art. Enfin le moment arriva pourtant où les cuisiniers déclarèrent que leur besogne était finie, et où Saladin fut appelé pour prendre sa part du festin.

Assis sur le gazon, auprès du feu, et, on peut le dire, à la belle étoile, car ils avaient au-dessus de leurs têtes la plus claire, la plus transparente lumière d'astres qui ait jamais éclairé le ciel, nos aventuriers mangeaient, et d'assez g-rand appétit. Rien de bon comme le danger pour faire manger et dormir les gens de cœur. Ils mangeaient, dis-je, quand un sifflement se fit entendre à leurs oreilles, accompagnant une fl^èche qui vint tomber au milieu 4' eux et se planter sur leur table, c'est-à-dire dans le gajH>D.>

BBIOLAN. 179

lis n'àraient pas encore eu le temps de se lever qu'une g^le d'autres traits suivait celui-là, et ils s'étaient à r peioe mis eu garde, que quatre ou cinq gaillards, équipés comme peuvent Tétre les soldais de Satan, se jetaient sur eux en poussant des cris à faire avorter la chatte d'unesorcière. C'étaient des Caraïbes qui les attaquaient.

Heureusement nos gens n^étaient pas faciles à étonner longtemps. Mafré, le premier, se déroba aux enlacements d un Caraïbe, qui lui appuyait un couteau sur la gorge, tira rapidement un poignard, et, d'un seul coup bien appliqué, envoya au grand Esprit Tâme de son adversaire. Saladin était parvenu à se servir de son épée. Dranmor luttait, comme un gladiateur antique, contre un sauvage qu'il étouf- &it. Narille seuln'avaitpoint la fortune pour lui. Pressé par deux ennemis, blessé d'une flèche et d'un coup de massue, il semblait fort près d'aller rejoindre ses aïeux dans l'autre monde, quand Saladin, qui venait d'enfoncer son épée jusqu'à la garde dans une poitrine tatouée, aperçut le cas désespéré du marquis ; il courut aussitôt à son secours, atteignit un des sauvages dans les épaules d'un coup qui rompit les vertèbres et alla déchirer le cœur, puis se mit en devoir d'attaquer l'autre. Le Caraïbe vers lequel il se tournait, et qui venait de quitter Narille pour lui faire face, paraissait un combattant digne de lui. C'était un homme de haute taille, hardiment découplé, et, autant que permettaient d'en juger, d'une part la nuit, de l'autre son dikbolique tatouage, ayant dans les yeux la sécurité et l'entrain d'un vaillant.

Tandis que Briolan s'affermissait sur ses jarrets pour engager un rude combat avec ce compiagnon, Dranmor»

180 BRIOLÂN.

qui venait de briser entre ses poignets de fer la mâchoire d'un Caraïbe comme un chasseur des Pyrénées brise les dents d'un ourson, Dranmor vint prendre en arrière Fadversaire de Saladin, et, d'une main dont, il lui tordait Tépaule, l'étendant sur le sol, se disposa de l'autre à lui couper la gorge. Briolan, à aucun moment de sa vie, ne cessait d'être paladin. Un ennemi couché par terre, près de recevoir le coup mortel, lui rappela les us de la chevalerie.

— Holà ! Dranmor, dit-il, ne frappez point un homme renversé. El toi, continua-t-il en s' adressant au sauvage, sans penser qu'un Caraïbe ne devait pas être très-familier avec le français, et toi, mon brave, rends- toi. 11 n'y a point de honte à se rendre quand on est par terre et entre deux ennemis.

Comme, en prononçant ces paroles, il tendait au sauvage une main désarmée et ouverte, le Caraïbe, comprenant mieux sans doute le geste que le discours de son adversaire, laissa glisser à côté de lui sa massue, et, lâché par Dranmor, que la chevalerie de Saladin semblait rendre assez mécontent, se remit sur ses pieds.

Au moment où le comte de Briolan usait envers le guerrier sauvage de cette générosité, Mafré arriva, traînant par sa mèche unique de cheveux un Caraïbe sans armes et blessé. Ce n'était point probablement dans une pensée semblable à celle de Saladin que Mafré avait fait un prisonnier, on se Test sans doute dit déjà ; les paroles de l'aventurier vont confirmer ce dent on était sûr d'avance.

^ Messieurs, fit-il en s'adressant à ses compagnons,

BRIOLAN. 181

Toicinn drôle arrivé le dernier contre nous, dont je suis parrennà m'emparer vivant; il pourra nous être utile. ' Nous avons défait six Caraïbes; mais d'un moment à Tautre il peut en apparaître autour de nous toule une lé- ^on. II arrive toujours un nombre qui oppresse la vaillance la plus démesurée. Après le combat, les traités. Tâchons de négocier maintenant ; pour cela, il est un moyen que j'ai employé déjà dans ma vie d'aventurier. Mon prisonnier, je le vois avec plaisir, a un compagnon. Nous ayons deux prisonniers en notre puissance ; il faut dresser deux bûchers bien complets : je m'entends à cela on ne peut mieux. Sur ces bûchers, nous ferons monter les deax Caraïbes ; au moment où le premier nuage de fumée s'élèvera vers eux, ils entonneront leur chant de mort. Alors leurs amis viendront, et, pour les sauver d'un feu que nous aurons eu soin de ne pas trop attiser, afin de ne pas rendre nos négociations impossibles, ils demanderont à traiter avec nous. Les sauvages sont très-fidèles à leur foi ; s'ils nous promettent la liberté et la chasse dans ''Ile, nous sommes sauvés.

Saladin se sentait peu de goût pour des négociations dans lesquelles il fallait débuter par faire rôtir des prisonniers; il céda pourtant à l'opinion générale. Mafré montra autant de talent à Toccasion des bûchers qu'il en avait montré à l'occasion dé la tortue. Le métier de rôtisseur d'hommes lui semblait aussi familier que celui de rôtisseur de bétes. Deux poteaux fortement fixés dans le sol et entourés de bois sec s'élevèrent comme par enchantement. Les deux Caraïbes furent attachés à ces poteaux ; pois Dranmor se baissa, battit le briquet, alluma une

i^t BRIOLAIf.

branche d'arbre, et mit le feu à un bout du bûcher. Sala* din regardait à Técart, avec un sentiment de tristessa» même d'horreur, et cependant un certain plaisir d'imagination satisfaite, la scène terrible et bizarre qui était sous ses yeux : le monstrueux aspect des piloris auxquels, sous ce grand ciel, entre la mer et les arbres, deux fils des forêts étaient attachés, la physionomie dure et railleuse de Mafré, Fair grotesquement farouche de Narille, et enfin le beau visage de Dranmor, qui, éclairé par les premières lueurs de la flamme homicide, offrait le calme rayonnant, mais dur, ingrat, égoïste, d'un dieu païen.

Ainsi que l'avait dit Mafré, le sauvage dont on alluma d'abord le bûcher fit entendre, dès qu'il âentit l'odeur de la fumée, les premières paroles, ou, pour mieux dire, ies premiers sons d'un chant triste, mais énergique, digne de sortir, pour aller retentir dans les bois,, d'une poitrine de guerrier. Le second sauvage (c'était celui auquel Briolan avait tendu la main), quand il vit venir la fumée à son tour,- se disposa aussi à chanter. Il ouvrit sa boudte, surmontée d'une moustache rouge comme celle d'un dragon chinois, et, d'une voix qui ne ressemblait guère à celle de son compagnon, aussi joyeuse que virile, il entonna un chant non de Huron, d'Algonquin, de Topinambon, mais de grenadier, et de grenadier français. Il jeta aux vents les premiers vers d'une de ces bonnes chansons sentant le vin et la poudre qui couraient dans les régiments d'alors :

En avant, Champagne et Navarre !

Champagne et Navarre, en avant !

BlUOLÂN. 185

Ce fat un prompt et puissant effet que celui de ces paroles françaises sur nos aventuriers. Saladin s'élança avec un emportement d'enthousiasme vers le prisonnier, brisa ses liens, dispersa à grands coups de pied le bois du bûcher, et, le serrant dans ses bras :

— Quoi! s'écria-t-il, vous êtes Français, sans doute soldat, et nous allions devenir vos bourreaux I Pourquoi diable ne parliez-vous pas? Quel plaisir trouviez-vous à TOUS faire rôtir dans une peau de Caraïbe? Enfin, maintenant, dites^nous qui vous êtes, comment vous êtes là, et ce que nous pouvons faire pour vous?

Avec un bon accent français joyeux et martial, Taccent de la Tulipe causant devant sa tente, sur un tambour, le Caraïbe répondit :

— Je suis un ancien capitaine de grenadiers au régi* ment de Navarre ; je suis ici par une suite d'aventures qu'il serait peu opportun maintenant de vous conter. Ce que vous pouvez faire pour moi en ce moment, c'est de oe pas me brûler, vous le faites. Moi, je pourrai peutêtre vous empêcher d'être mangés, je tâcherai de le feire. A présent, ce n'est pas de s'étonner ni de causer qu'il s'agit : nous devons songer à bien d'autres choses. Pour commencer par un point important, voilà mon ca* marade qui continue à brûler là-bas en chantant sa grande diablesse de chanson. Faites-moi le plaisir de le déli* vrer; ma tribu va venir, et je vous promets de m'arran* ger en sorte qu'on vous sache gré de vos bons procédés pour nous.

Tandis qu'en effet ce singulier sauvage, ou ce plus sin* gulier Français prononçait ces paroles, toute une bande

184 BRIOLAN.

de Caraïbes sortait du bois. Saladin aurait volontiers laissé le prisonnier courir rejoindre ses compagnons, s*en rapportant à sa bonne foi du soin de faire entendre raison aux sauvages ; mais Mafré, moins chevaleresque et plus accoutumé aux bizarres espèces d*hommes que renferment les Amériques, se porta rapidement, le poignard au poing, près de Tancien capitaine au régiment de Navarre, et lui dit d'une voix ferme :

— Si vous avez quelque autorité dans votre tribu, comme je le crois d'après les chevelures qui pendent sur vos épaules, montrez-le. Criez à deux guerriers principaux de venir vous parler, nous traiterons avec eux de votre liberté et de notre salut.

Le prisonnier obéit à Mafré. Sur quelques mots, ou pour mieux dire sur quelques cris sortis de sa bouche, deux personnages qui ne ressemblaient ni à l'ambassadeur d'Autriche ni au nonce du pape, et qui avaient évidemment cependant des intentions diplomatiques, se détachèrent de leur troupe et se dirigèrent vers les aventuriers. Les quatre compagnons étaient rangés militairement, le fusil d'une main, le poignard ou l'épée de l'autre ; au milieu d'eux étaient le faux Caraïbe et son ami le peau rouge, qu'on avait détaché du bûcher.

Mafré, qui connaissait les mœurs des sauvages comme le marquis de Dangeau ou le duc d'Ântin connaissaient l'étiquette des cours, vit, à la façon dont les deux guerriers américains abordèrent l'ancien capitaine de grenadiers, qu'ils avaient pris dans cet étrange personnage plus qu'un Caraïbe distingué, le roi même des Caraïbes. Aussi on ne fut pas longtemps à parlementer. Il fut con-

BRIOLAN. ' 18Ô

venu entre les deux ambassadeurs sauvages et Mafré, qui mpriina dans le caraïbe le plus pur, que nos aventuriers, en échange de la liberté rendue par eux à ua souverain et à un illustre guerrier de la Dominique, auraient le droit de chasse dans l'île et recevraient toujours dans les carbets, c'est-à-dire sous les toits sauvages, un accueil hospitalier. Ce traité conclu, approuvé par la tribu entière, et ratifié par tous les gestes et les cris qui rendent, entre Caraïbes, une convention sacrée, nos aventuriers se mirent sur-le-champ en route pour aller le soir même jouir de Thospitalité promise.

Narille avait reçu d'assez graves blessures ; au bout de quelques pas, le sang qu'il perdait le força de s* arrêter. Alors les sauvages saisirent l'occasion qui s'offrait de montrer la sincérité de leur bon vouloir envers leurs nouveaux alliés. Ils formèrent à la hâte, avec des branches d'arbres, une litière oîi ils placèrent le blessé. Le marquis éprouvait une joie secrète, malgré les souffrances de son corps, à penser qu'il n'y avait rien de moins bourgeois que l'équipage dans lequel il s'avançait. On s'enfonça dans la forêt, et, après avoir suivi pendant une heure, sous de grands arbres ténébreux et farouches, des sentiers aux innombrables détours, on arriva devant un cartel caraïbe.

Le carbet est une.grande maison verdoyante, aux murs tressés avec des roseaux et au toit couvert de feuilles de palmiste. Celui qu'on avait alors sous les yeux était assez vaste pour contenir toutes les familles d'une tribu. Disposé en fer à cheval, il occupait au milieu de la forêt une immense clairière, alors toute resplendissante d'une lu-

186 BRIOLÂN.

mière azurée ^e lune. On pénétra par une ouverture (car de portes, ce rustique palais n'en avait pas plus qu'une caverne de dieu marin) dans une vaste pièce qu'entouraient des piliers chargés d'armes et de peanx de bêtes. Cette pièce était la salle à manger, la salle de réception, et même assez souvent la cuisine de Sa Majesté le roi des Caraïbes. ,

Tandis que Narille était respectueusement déposé dans un coin du royal appartement, et que les trois autres aventuriers s'entretenaient avec leur ami le grenadier, on n'oubliait pas dans la tribu un soin essentiel de toutes les existences civilisées et sauvages, bourgeoises et héroïques, on s'occupait du dîner. Une table qui ressemblait à un monticule, formée avec des peaux de bêtes, s'éleva an milieu de la pièce. On servit sur cette lable des plats d'un aspect étrange et réclamant de formidables appétits, des animaux tout entiers qui avaient gardé leurs formes, et quelles formes! celles des monstres* de l'Apocalypse. Quelque chose toutefois était plus effrayant encore que ces mets ; c'étaient d'autres mets d'une apparence plus mystérieuse et plus confuse* faisant songer à d'autres cadavres que dés cadavres de bêtes.

Nos aventuriers avaient des dents et des estomacs aussi solides que leurs cœurs. Ils prirent courageusement ce repas, et Dieu sait ce qu'ils mangèrent! Quoique présidé par un officier français, le festin des Caraïbe» avait on aspect plus farouche que joyeux. Les propos de table sont inconnus chez les sauvages. Toutefois, quand arriva l'instant occupé chez les Européens par le dessert, on apporta des pipes, on fit oinmler des outres remplies d une

BRIOLÂN. 187

eau-de-vie éDergiquement savoureuse, et quelques cris retentirent qui évidemment étaient un appel à la gaieté hurlante. Enfin il vint un moment où Ton ne se contenta point des cris ; on se leva et on dansa. C'était le capitaine au régiment de Navarre qui conduisait la danse, one danse à faire pleurer les Vénus et les Cupidons, comme disent les anciens, mais à enchanter tous les diables, les fantômes et les sorcières qui aient jamais figuré dans les rondes du sabbat.

La danse finie, on se sépara; chacun se dirigea, par diverses ouvertures, vers le logis qu'il occupait dans la de* meure commune. Le roi ordonna qu'on conduisît Narille, dont an docteur caraïbe avait très-industrieusement pansé les plaies, dans un appartement garni, dit-il, d'une bonne natte, et fit signe aux trois autres aventuriers de le suivre. Briolan, Mafré et Dranmor arrivèrent sur les pas de leur ami à une petite chambre écartée et discrète, qui, dans un carbet, pouvait certainement passer pour un boudoir, mais qui pourtant n'avait rien d'efTéminé dans son aspect. Entre quatre murs couverts de fusils, de gargousses, de sabres, de massues et de haches, était une sorte de sofa qui ne ressemblait en rien au meuble voluptueux où ht cachée Tàme duliéros de Crébillon. Ce sofa sauvage et guerrier était formé avec des peaux peintes de couleurs ^Dglantes ; les coussins étaient faits avec des dépouilles de loups et de renards, dont on voyait encqre briller les dents. Ce fut sur ce siège, terrible comme la table qu'il venait de présider, que le capitaine s'assit et pria les aventuriers de s'asseoir. Puis il se baissa et se re^feva, te< Dauti la main une outre qu'à sa peau fine et couverte de

188 BUIOLAN.

dessins on reconnaissait pour la demeure d'un hôte précieux. Dans cette outre en effet était renfermée une eaude-vie qui aurait pu faire son entrée, après les vins de Bordeaux, de Champagne et de Johannisberg, sur les meilleures tables européennes.

Le capitaine fit boire ses hôtes à ce vase sacré, y but lui-même; puis, se sentant alors sans doute Tesprit joyeux, la parole libre et entreprenante :

— Vrai Dieu! fit-il, je vais maintenant répondre aux questions qu'un de vous, messieurs, m'a faites en me délivrant du bûcher, quand j'eus chanté mon heureuse chanson :

En avant^ Champagne et Navarre!

Vous vouliez savoir qui je suis, d'où je viens, comment, da grenadier français, je suis devenu roi sauvage. Maintenant que nous voilà bien établis, gais, à notre aise, je vais vous l'apprendre de grand cœur.

Page 1