LE CHEVALIER DE FAVONETTE
Je suis un gentilhomme gascon. Mon père, le baron de Favonette, est fort considère dans sa province ; maij»
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c'est UD terrible homme dans sa famille. Mes deux sœurs et moi, nous avions plus peur de lui, quand nous étions enfants, que des jeunes chats n^ont peur d'un gros dogue. Les deux pauvres filles, qui doivent être aussi maigres maintenant, mais beaucoup plus mûres qu'au temps où elles cachaient des pommes vertes dans leur tablier, le craignent toujours sans doute, car toute leur vie elles dépendront de lui, vu qu'il ne leur donnerait point en dot nne couple de lapins et un boisseau de nèfles. Quant à moi, la crainte m'est peu familière, et j'étais encore sous son toit, gouverné par sa gaule, que depuis longtemps il ne m'effrayait plus.
Aucune figure ne m'a jamais beaucoup imposé ; j'ai ri la première fois que j'ai vu un Caraïbe, avec un nez vert et des moustaches rouges, enfin accommodé comme me voilà. Quoique le baron, qui portait une sorte' de bonnet turc en toile blanche et une robe de chambre sang de boeuf, eût une physionoitaie asacz redoutable, à quinze ans je défiais sa tyrannie. On avait commis une grande imprudence, on m'avait envoyé passer un mois à la ville voisine, chez mon parrain, un bon vivant, qui buvait plus de vin à un seul de ses repas qu'il ne s'en buvait toute l'année au château de Favonette, et, de plus, tournait des couplets où drilles rimait avec filles, tendrons avec lurons. A quinze ans, j'étais déjà fort comme un bœuf et éveillé comme un pierrot. Quand j'eus connu mademoiselle Jeanneton et mademoiselle Margot, quand je sus qu'il y avait des façons infiniment plus gaillardes, pour un garçon de mon âge, d'employer les heures de sa soirée que de rester entre ses deux sœurs, sous l'œil de son
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père, dans la lumière d'une chandelle, je voulus m' amuser, vive Dieu! et je m* amusai. Mais violons, bouteilles et cotillons veulent des bourses rebondies aussi bien que des santés solides : la bourse était mon côté faible. Les écus du baron étaient plus impalpables et plus invisibles que des farfadets. La bonne volonté de voler ne me manquait pas;^ mais que voler dans la maison paternelle? C'était la question. Une pie n'aurait su qu'y prendre.
Cependant, si mon père^tait avare, cela ne Tempéchait pas d'être orgueilleux. La vanité et Tavarice sont deux vilaines bêtes qui se donnent continuellement des ruades, et n'en sont pas moins presque toujours attelées ensemble. Un frère diU baron, partant un de mes oncles, avait été autrefois chercher fortune à Rome et, je ne sais comment, y était arrivé à de grandes dignités. 11 était un des prélats favoris du saint-père. Le cardinal Favonette voulut faire un voyage dans son pays ; mon père décida qu'il se mettrait en frais pour fêter dignement le chapeau rouge de son frère. 11 faut vous dire qu'au château de Favonette est attaché un souvenir dont ma famille est trèsfière. Un pape y logea, dit-on, et, pour reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue, y laissa une mule enrichie de pierres précieuses. On ne m'avait jamais montré la mule du pape. C'est à peine si j'y croyais, quand, la veille du jour où le cardinal Favonette devait arriver, mon père porta lui-même dans la chambre destinée à son hôte, et déposa précieusement sur une grande cheminée, que n'avaient jamais souillée ni cendres ni boches, la chaussure du saint-père. C'était une pantoufle rouge, d'un velours un peu râpé, il est vrai, mais où brillaient des pierres
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grenat et^gros bleu, qui me parurent les plus éblouissantes m^rvtiilles du monde. Une pensée entra, dans ma cervelle, qu'il ne me fut plus possible de déloger. Si je vendais la pantoufle du pape, me disais-je, quelle joyeuse vie je mènerais ! Convertie en bons écus bien sonnants et Inen roulants, elle me donnerait certes plus de plaisirs qu'elle ne pourrait en donner à mon oncle le cardinal, quand il passerait un jour et une nuit à la contempler. Je m'en dis tant que, ma foi, je me décidai à me rendre le plus t6t possible maître de la mule. Mon père avait fermé à clef la chambre où ce trésor était déposé; mais, en ce temps-là, les fenêtres me semblaient des entrées fort naturelles ; qijand je me servais des portes, c'était par pure déférence pour les habitudes communes.
Au milieu de la nuit, je pénétrai par la fenêtre dans la chambre où mon onde devait coucher, et la mule du pape fut au pouvoir du plus indigne des chrétiens. Courir à la ville ne fut pas long. Le lendemain, de bonne heure, j'entrai chez un usurier, et lui demandai de me prêter tout H'âigent dé ses coffres-forts sur ma pantoufle. J'appris alors que la chaussure du sainfrpère était une chaussure a^ssez mesquine. Le pape, ô pudeur! portait des pierres fausses sur sa mule ! J'avais commis un sacrilège presque inutile. Cependant je me fis donner encore quelques pistoles, et, au lieu de retourner à Favonette, je m* établis à la ville, cheiz des personnes d'humeur joyeuse, où les heures du jour et de la nuit coulaient comme l'argent de la poche d'un joueur, le vin d'un tonneau percé.
Hais, pendant que je me réjouissais, il se passait de terribles scènes au château paternel. La face du baron
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éfait devenue tour à tour plus rouge que sa robe de chambre, plus pâle que son bonnet turc, quand il avait vu son fds disparu avec la précieuse pantoufle. Son frère le cardinal arrivait le jour même où il constatait mon larcin. Au risque cent fois de suffoquer, le pauvre homme fut obligé, pendant vingt-quatre heures, d'étouffer sa colère ; mais, une fois le prélat parti, il demanda ses bottes de voyage, fit seller le meilleur de ses bidets, et galopa vers la ville. J'étais chez ces joyeuses personnes dont je vous parlais, dans une salle basse, où Ton buvait, ouait aux dés et dansait, quand l'auteur de mes jours m' apparut, aussi menaçant, plus menaçant même qu'un fantôme ; car c'était bien un fouet et non pas l'ombre d'un fouet, comme ces spectres dont parle Scarron, qu'il tenait à la main. On se jeta entre moi et le chef de ma famille ; j'évitai les coups de fouet, mais je reçus une malédiction à faire entr'ouvrir la terre sous mes pas et tomber le ciel sur ma tête, si le ciel et la terre prêtaient quelque appui à Tautorité parternelle. Cette malédiction achevée, puis suivie d'un arrêt par lequel j'étais condamné à ne plus revoir jamais les tourelles de Favonette, mon père disparut, remporté par le bidet qui l'avait apporté.
On n'est jamais tout à fait fâché, dans la jeunesse, quand on vous laisse même sur le pavé, même sans le sou, en compagnie de la liberté. Toutefois l'instant arriva bien vite où mon cas me parut assez triste. J'avais beaucoup bu, mais il s'agissait de manger. Il y avait une odeur qui m'avait toujours autant flallé que celle du vin, c'était Todeur de la poudre. Un régiment passait qui allait livrer
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son drapeau aux balles, je me fissoltkt; ce régiment était le régiment de Navarre.
Au bout de dix ans, quoique Ton m*eût pris souvent à ne pas être aussi ferme des jambes que du cœur, j^avais Tbonneur de commander une compagnie de grenadiers. On était alors en paix, et on m'avait envoyé en garnison dans un port de mer. jDn matin que je me promenais sur la jetée, je rencontrai le baron de Favonette, oui, le baron lui-même; il avait devant lui mes deux sœurs, qui marchaient d'un air lamentable, et accrochées Tune à Tautre comme aux jours de leur petite jeunesse; à son bras était une grosse femme aux yeux brillants et aux joues vermeilles, dans laquelle je devais saluer, indignation et misère! la baronne de Favonette. Mon père me reconnut. Flatté par mes épaulettes de capitaine, il oublia son ressentiment, me pressa sur sa poitrine, et me permit de rengager à dîner avec mes sœurs et ma bellemère. J'appris à table toutes ses affaires : il s'était remarié en grande partie pour me jouer un tour, il en convenait; toutefois, mêlant à sa colère contre moi une passion qu'il n'oublait jamais, il avait tâché de faire le plus riche mariage possible. Il avait sacrifié les parchemins aux écus, la vanité à Tavaricé; sa femme était la fille d'un riche marchand, qui avait désiré devenir beau-père d'un baron de Favonette. C'était pour les affaires de sa femme qu'il avait été obligé de se rendre au port de mer où nous venions de renouer paternellement et filialement notre très-ancienne connaissance.
Par le plus fatal caprice du sort, mon père s'offrait à moi dans un moment où j'étais plus tourmenté que je ne
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l'avais jamais èlé de Tinfernal besoin d^aigent. On menait dans le régiment de Navarre une vie à faire en quelques heures un log^s pour le diable des plus respectables bourses. Toutes les nuits se passaient entre les dés, les .verres et les ribaudes. Dans unexle ces nuits-là, je perdis pour plus de dix années de ma solde. Je savais que mon père avait en portefeuille de quoi me tirer d* embarras. Je pris le parti de tenter un effort sur son cœur, tout fermé que je le savais à triples verrous. Le baron me fit voir qu'il n'avait point changé; à mes premières paroles, il me montra un visage connu, un front de taureau prêt à vous encorner. Ma foi! Findignation alors me saisit, je ne songeai plus qu'à jouer au vieil Harpagon quelque tour à laisser pour toujours en lui des traces sanglantes.
Je voulais lui faire un vol comme celui de la pantoufle; mais que lui prendre? Au logis qu'il habitait, dans une des plus mauvaises hôtelleries de la ville, on était bien sûr qu'il ne laisserait jamais traîner seulement une boucle de soulier ,ou de culotte. Un matin que je méditais sur les obstacles offerts à mon dessein, je vis passer sur le port un Turc qui lorgnait une grosse Haritome : c'était le capitaine d'un navire barbaresque, accusé de faire un commerce peu chrétien pour peupler le harem du grand-seigneur. Uue diabolique inspiration fondit tout à coup sur moi; je m'approchai du musulman et je lui dis :
— Si vous le voulez, seigneur turc, je vous vendrai, pour un prix fort raisonnable, une femme beaucoup plus grasse et beaucoup plus appétissante que celle qui attire votre attention en ce moment.
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Je conclus avec l'infidèle le marché, et Fheure est fixée où je dois livrer la marchandise. Je cours alors chez mon père; je le trouve avec la baronne.
— Ma belle-mère, dis-je, me promet depuis trèslongtemps de venir visiter les navires qui sont dans le port; il fait aujourd'hui un gai soleil, qu'elle prenne mon bras, et je lui ferai voir toutes sortes de curiosités marines.
Madame de Favonette met sa mante, son époux me la confie, nous partons; je rejoins le Turc, qui m'attendait à rentrée de sa galère ; nous entrons dans la barbaresque, j*y laisse la baronne, et je rapporte des sequins infidèles, mais très-bien vus dans la chrétienté. Ainsi j'avais vendu ma belle-mère; ne pouvant pas voler autre chose à mon père, je lui avais volé sa femme. C'était un délit fort sérieux. Le baron, à qui j'avais fait des contes bleus, passa toute une nuit sans savoir ce qu'était devenue sa moitié; mais le lendemain la vérité fut connue et de lui et de toute la ville. Je n'eus alors que le temps de me sauver, et au plus vite. Ce n^ était plus cette fois une malédiction qui me menaçait, mais la prison, peut-être la corde. Je m'enfuis tout le long des côtes; je rencontrai m pirate qui me prit à son bord, et maintenant vous voilà sur la trace de mes aventures.
Un jour, mon pirate débarqua dans la Dominique; il fnt attaqué par les sauvages, pris et mangé avec tous ses compagnons, excepté un seul, l'homme qui vous parle. On m'avait pris aussi, mais on ne me mangea point; les Caraïbes me trouvèrent une figure qui leur revint, ils me traitèrent bientôt comme un des leurs, et comme je me