‹ Aventures du temps passéChapitre 14 sur 37 · BRIOLAN · texte numérisé non relu

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montrai dans leurs chasses, ainsi que dans leurs guerres, plus brave, plus adroit, beaucoup plus avisé qu'eux, ils me choisirent pour leur chef. Moi, chevalier de Favonette, ancien capitaine au régiment de Navarre, je suis maintenant roi des Caraïbes.

J'avais eu toujours des idées très-philosophiques ; nul n'est philosophe comme un vrai soldat. Ma nouvelle condition a développé infiniment ces idées. J'ai vu tant casser de têtes, arracher de chevelures et rôtir de chair humaine, que j'ai sur la vie et la mort de mes semblables, aussi bien que sur ma mort et ma vie, une doctrine pleine de résignation. Je ne sais pas où diable on v^ quand on a reçu un coup de couteau dans la poitrine ou un coup de massue sur le crâne; mais, si dans cet endroit-là, quel qu'il soit, je suis toujours prêt à envoyer les autres, je suis toujours prêt à y aller moi-même. C'est là toute mon humanité. De là vient, messieurs, que j'ai failli vous tuer, puis me laisser griller. Je n'attache aucune importance à toutes ces choses. Cependant, c'est par là encore que je suis soldat; j'aime l'eau-de-vie et comprends l'amitié. J'étais et je suis resté ce qu'on nomme un franc luron, un bon diable. Vous êtes mes hôtes, touchez là, je suis content d'être avec vous. Vous riez, j'aime le rire; j'ai plaisir à voir autour de moi mener la vie gaiement et bravement.

Et le chevalier de Favonette cessa de parler pour boire un nouveau coup à l'outre où il avait puisé déjà une partie de sa gaieté. Saiadin se sentit quelque inclination pour l'ancien capitaine. Si ce n'était pas un preux, c'était un soldat; s'il n'avait point l'élégance de d'Esprénil,

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il avait sa bravoure. Mafré s'amusait de cette philosophie, fort distincte de celle qu'on enseignait à M. Jourdain, mais, par plus d'un point, très-rapprochée de la sienne. Cétait grand dommage que Narille ne fût point là. Quel homme moins bourgeois que M. de Favonette? Dranmor souriait de son calme et mystérieux sourire.

Le lendemain, le roi Favonette mena ses hôtes, devenus tout à fait ses amis, chasser le bison avec sa tribu. Après avoir couru sous le ciel toute la journée, on rentra le soir avec un grand appétit. On se mit autour d'une table présentant Taspect dont nous avons déjà parlé. Quelques mets étaient d'effrayantes bétes, quelques autres avaient un mystère devant lequel plus d'un appétit eût reculé. Mafré, plus lié ce jour-là qu'il ne Tétait la veille avec le souverain caraïbe, lui dit tout à coup, en lui désignant un plat que Briolan venait instinctivement de repousser :

— Voilà un ragotUt qui ne me revient pas. De quoi diable est-il formé? Il me semble, ma foi, que cette chair a des formes qui ne sont ni d'un oiseau, ni d'un poisson, ni d'aucune bête, mais plutôt....

— Ah ! mon Dieu ! dit Favonette, achevez votre pensée, d'un homme. Je né vous le cacherai point, ce plat est fait avec l'épaule d'un Caraïbe ennemi, tombé en notre pouvoir il y a deux jours.

Puis, prenant une physionomie qui voulait exprimer la plus haute convenance :

— Je n'aime point beaucoup ces sortes de plats, je vous l'avouerai ; mai&vous savez ce qu'on fait en Europe dans certaines maisons où l'on reçoit des gens d'opinions

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diverses en matière religieuse. On a, les vendredis et les samedis, des plats gras et des plats maigres. Moi, je tâche aussi d'avoir deux ordinaires. Ma tdérance ne me permet pas de proscrire la chair humaine, mais je n'en mange point.

LE NDAGE ROSE.

Favonette, malgré l'indifférence philosophique qu'il aimait à professer pour Tespèce humaine, avait pris en grande passion nos amis. Sans trop smquiéter sileur séjour était agréable ou non à ses sujets, il les retenait dans son carbet avec de nouvelles instances, tontes les fois qu'ils venaient lui annoncer l'intention de se séparer de lui pour aller fonder un boucan. Cependant la vie sauvage n'avait point changé les mœurs et Thumeur de Saladin. C'était un de ces caractères toujours touchants, quelquefois irritants, comme on va le voir, qui resteront les mêmes jusqu'au tombeau, sinon au delà, ainsi dont il faut qu'on prenne son parti. Tatoué de la tête aux pieds et coiffé avec des plumes d'aigle, notre héros aurait mar> ché dans la vie comme s'il eût été revêtu de Tarmure de

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Baystrd m de fVançois P'. Il n'avait abandonné aucun de ses sentiments, même son tendre respect pour les femmes. Gequi Tétonnait et Tindignait chez les Caraïbes infini* nent plus, que le goût de la chair humaine, c'est la manière dont les femmes étaient traitées, la solitude où on les retenait, les ouvrages grossiers auxquels on condamnait ces mains <[ui auraient dû être chez des guerriers des objets chers pour les lèvres et sacrés pour le cœur.

Un matin, ces pensées avaient été remuées chez Saladin avec plus de force que d'habitude^ par la manière dont le chef des Caraïbes, Favonette, avait ordonné à une de ses compagnes d'allumer son calumet ; notre gentilhomme prit son fusil et s'en alla dans les bois. Quoique les forêts de l'Amérique, tout en surpassant de beaucoup en majesté les forêts du Périgord, n'eussent point pour Briolan le même charme que ces premiers asiles de ses rêves, elles le touchaient encore avec une force extrême. Après les vieux châteaux, rien de plus ami des cheveliers que les forêts. Saladin s'avançait donc, livrant son âme à l'amour des arbres ; il éprouva bientôt une de ces ivresses qui sont renfermées dans les souffles et la lumière du ciel, il se sentait bon, fier, généreux et hardi, disposé à combattre des lions et à franchir des barrières de flammes pour épargner une larme â de beaux yeux.

Saladin, en parcourant les bois avec cet éclatant cortège de pensées, aperçut tout â coup, au bout d'un sentier, un cheval et deux créatures humaines. Une de ces créatures était sur le cheval et c'était un homme, l'autre ipied et c'était une femme. L'homme avait Tair solennel

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et l'accoutremenl compliqué d'un sâUYage de distinction. Son visage était encadré dans une sorte de bonnet à «ornes et tout barbouillé de vermillonr II avait une expression de vanité à la fois recueillie et triomphante. Un père de famille romain, un quinte ayant le droit de faire travailler sa femme et de mettre à mort ses enfants, ne devait point porter la toge avec plus de gravité que n'en mettait ce personnage à porter son manteau de peau de bison. Sur ses traits et dans toute sa personne éclatait le sentiment qui cause la plus vive irritation aux âmes chevaleresques, l'orgueil du tyran domestique.

La femme, suivant la coutume des femmes sauvages, qui, comme les nôtres, ont de la grâce et de bien d'alitres choses un inslinct que nous ne soupçonnons pas, n'avait point le visage tatoué. Elle était plus belle que ne le sont d'habitude les compagnes des Caraïbes. Son teint était coloré d'une façon un peu trop uniforme. Elle n'avait point, comme les Phiiis de nos madrigaux, là des lis et là des roses ; elle avait des roses partout. C'était une teinte rosée, au lieu d'une teinte cuivrée, qui était répandue sur ses traits, et une teinte rosée sans fadeur. Tout son visage était de la même couleur que les doigts de TÂurore ; ses yeux étaient grands, bien fendus, d'un beau noir, et possédant tout le mystère qu'on est en droit d'exiger d'un regard féminin ; mais la pauvre femme avait un air' très-conforme à sa façon de voyager. Briséis, conduite entre deux soldats à la tente d'Agamemuon, ne devait pas marcher d'un pas plus humilié que le sien.

Un homme qui se prélassait sur un cheval, tandis qu'une femme à ses côtés marchait à pied ! On conçoit

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quelle indign^ation un pareil spectacle devait exciter chez Saladin. Tout autre eût passé son chemin, excepté peutêtre ce glorieux fou dont le vétéran de Lépante fut le pieux et moqueur historien. Le seigneur de Briolan sentit son visage se couvrir de Thonnête rougeur que faisaient monter les spectacles forcés et fréquents en ce monde des choses félonnes ou discourtoises sur le pauvre front noble et malade du héros de la Hanche. Il s*arréta, et Tenvie lui prit d'appliquer la crosse de son fusil au milieu de la poitrine du sauvage ; mais, pendant qu'il méditait cet acte d'agression, Thomme à cheval lui adressa la parole, en langue caraïbe bien entendu, de sorte que Saladin eut assez depeine à comprendre. Comme le caraïbe, toutefois, n'est pas fort compliqué, et que depuis trèslongtemps Briolan, dans la prévision d'une vie de boucanier, avait prié Mafré, passé maître en ce langage, de le lui apprendre, il parvint à se rendre compte de ce que le barbare voulait lui dire. Le Caraïbe voyageur demandait à Briolan, qu'il prenait pour un de ces boucaniers habitués aux mœurs et aux idiomes des forêts, s'il était loin du carbet des Longues Oreilles (les Longues Oreilles étaient les sujets de Favonette, où il allait, comme chef et ambassadeur des Grandes Boiiches, traiter une question de grand intérêt. Saladin lui répondit dans un caraïbe assez pénible, mais cependant distinct, que le carbet des Longues Oreilles, où il demeurait, n'était pas fort éloigné, toutefois qu'il lui semblait à une trop grande distance pour les pieds d'une femme, d'une femme surtout qui marchait à côté d'un cheval. Et il complétait sa pensée en indiquant par gestes au sauvage

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qu il ferait fort bien de céder sa monture à sa compagne.

Peindre Tétonnement qu'exprimèrent les traits du Caraïbe aux discours et aux signes de Saladin ne serait point chose facile. Sa physionomie fut d'abord celle d'un homme qui cherche à se persuader que ses oreilles et son regard lui font d'infidèles rapports; mais il n'y avait point moyen de se méprendre sur la pensée de Briolau. Le gentilhomme , voyant que le sauvage hésitait à le comprendre, recommença ses gestes et propos d'une façon plus énergique. Alors le chef des Grandes Bouches, laissant échapper en paroles -sa surprise et sa colère, s'écria d'une voix retentissante :

— Pour que ta langue parle ainsi, étranger, il faut qu'elle se remue au hasard. L'Esprit, sans doute, s'est éloigné de toi. Tu veux qu'on guerrier s'humilie devant une femme. Que diraient les Grandes Bouches, et même les lûngnes Oreilles^ s'ils voyaient X Éclair qui tue à pied et le Nuage rose à cheval? Étranger, continue ta chasse et tâche de retrouver ta sagesse. Pour des mots moins insensés que les tiens, Y Eclair qui tus a quelquefois arraché des chevelures sur des têtes plus effrayantes que la tienne.

— h* Éclair qui tue, repartit avec impétuosité Saladin, n*arrachera point un cheveu de ma tête, et tout à l'heure il touchera la terre, non pas de ses pieds, mais de tout son corps, que je vais y faire rouler.

Puis, s'adressant à la compagne du discourtois Caraïbe :

— Beau Nuage rose^ ajouta-t-il de l'accent le plus ten-

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dre et le plus galant, je vais te donner le cheval qui devrait déjà te porter.

Saladin, en achevant ces mots, jeta son fusil, arme pour laquelle il professait le dédain le plus profond, et tira son épée. V Éclair qui tue fit reculer son cheval en arrière pour prendre champ, ainsi qu'un chevalier du temps jadis, puis il se précipita au galop contre Saladin, la bride abandonnée sur le cou de son cheval, qu'il conduisait uniquement des jambes, d'une main agitant ssi lance, de Tautre sa massue. Briolan était en garde. Non^seulement les Navarrais, les Maures et les Castillans, mais tous les démons, tous les dragons, tous les monstres possibles et impossibles auraient pu fondre sur lui sans déranger ni son regard ni son poignet. La force dans le jarret et dans le bras, la valeur dans la poitrine et dans les yeux, il attendit le sauvage. Au moment oti le Caraïbe, par un mouvement naturel, mais maladroit, leva sa main en arrière, afin d'asséner à son ennemi un coup plus fort de massue, Saladin, étendant son poignet, Tatteignit en pleine poitrine d'un coup d'épée. Les deux bras du Caraïbe se détendirent, sa tête tomba sur son sein, pesante et inerte comme une tète dont vient de s'emparer un sommeil maudit. Son cheval se cabra avec Tépouvante et la révolte du coursier qui, au lieu d'un corps vivant, ne sent plus sur lui qu'un cadavre.

Briolan était vainqueur. Après un premier et rapide moment donné aux fanfares triomphales qui éclataient dans son âme, il songea à celle pour qui il venait de combattre. Le Nuage rose, muet témoin de toute cette scène, qu'elle avait à peiiie comprise, était appuyée contre un

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arbre, ne s'évanouissant pas, parce que révanouissement est inconnu aux femmes sauvages comme les flacons et les pastilles d'éther, mais à peu près aussi étrangère à ce qui se passait sous ses yeux que si elle avait été évanouie. Saladin s'inclina respectueusement devant elle, prit sa main, qu'elle lui abandonna sans aucune résis> tance, et la plaça sur son cœur^ puis essaya de lui faire nettement comprendre, avec son caraïbe le plus pur, sa voix la plus douce, ses gestes et ses regards les plus expressifs, tout ce que nous venons de raconter.

Le grand danger de notre preux était de s'adresser à une de ces femmes au caractère dépravé, tristes exceptions dans leur sexe, qui aiment, il faut bien le dire, à être battues. Le Nuage rose, fort heureusement, n'était pas de ces perverses natures. Les manières respectueuses dn gentilhomme Tattendrirent tout d'abord ; rapidement remise de son effroi, elle fit des efforts pour comprendre les douces paroles que murmurait cette bouche courtoise, et ces efforts eurent un plein succès. La femme sauvage devina en quelques instants ces lois de la chevalerie que tant de siècles ont encore si mal gravées dans bien des intelligences. Briolan lui faisait signe de s'asseoir sur le cheval dont il venait de renverser le chef caraïbe ; c'est ce qu'elle fit, d'uD air fort noble, ma foi.

Saladin prit alors la bride du coursier, et, le conduisant avec la gravité qu'aurait mise un page à conduire le palefroi d'une reine, il se dirigea vers le carbet de Favonette en compagnie de la dame caraïbe. Favonette était assis à la porte de son carbet, entre Mafré et Dranmor, fumant avec eux le calumet, quand il aperçut, au bout

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d'une des vertes routes où plongeait sa vue, Saladin et sa conquête.^

— Que diable est cela ? s'écria-t-il ; quel gibier le comte de Briolan rapporte-t-il de sa chasse ? II est avec une femme, et uoe femme caraïbe, par la mordieu ! une femme de la tribu des Grandes Bouclies, Par Tenfer 1 pourvu qu'il n'ait pas enlevé la belle I Si cela était, je ne sais point comment je pourrais le sauver, non-seulement de nos ennemis, mais de mes sujets.

Et Fancien capitaine, évidemment inquiet, se précipita, suivi de Dranmor et de Mafré, au-devant de Saladiu. Briolan raconta, de Tair du monde le plus fier et le plus satisfait, toute sa conduite envers YÊdair qui tue et le Nuage rose. Ubumeùr la plus sombre, le plus chagrin dépit, se peignaient sur les traits de Favonette, au fur et à mesure que le comte poursuivait complaisamment son récit. Tous les sentiments, du reste, qu'exprimait le visage du souverain des Lmigues Oreilles semblaient partagés par Dranmor et surtout par Mafré.

— La peste soit de votre chevalerie, Briolan I s'écria ce dernier ; la voilà qui devient presque aussi insupportable que la gentilhommerie de Narille. Vous avez fait une vraie folie en traitant cette sauvage comme une marquise ou une duchesse. Il faut que vous vous débarrassiez au plus vite dix' Nuage rose en la rendant aux Grandes Bouches, avec force peaiix de renards, de bisons, de castors,

. et nombres d'outrés pleines d'eau-de-vie. C'est le seul moyen de prévenir le mal que peut causer votre bel exploit.

— H. de Mafré a raison, se hâta de dire alors Favo-

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nette. Il faut apaiser sur-le-champ les Grandes Bouches, et pour cela ne point garder un instant ce Nuage rose de tous les diables. Je vais appeler quatre de mes guerriers, qui se muniront de présents et ramèneront la dame à son carbet lestement, en la faisant marcher à pied, comme il oonvient à une créature de son espèce^ n'en déplaise à votre chevalerie, monsieur le comte.

— Vrai Dieu! dit alors Saladin, la flamme aux joues, Téclair aux yeux, Mafré et vous, monsieur de Favonette, je vous croyais d'autres compagnons! Vous voici prêts à me maudire, parce que j'ai attiré un péril sur vous. C'est moi, ou du moins c'est mon corps, que vous serez obligé délivrer aux Grandes Bouches, si les Grandes Bouches vous font tant peur; car, tant que je serai vivant, tant que j'aurai ce cOBur et cette épée qui se répondent, je ferai respecter le Nvuige rose, comme si c'était, non pas une duchesse ou une marquise, Mafré, mais une reine ! Toutes les femmes sont reines pour les Briolan.

Autant qu'il pouvait aimer quelqu'un, Favonette aimait Briolan, qui, le premier, s'était jeté dans ses bras, quand il avait chanté la chanson française, et dont l'humeur si franchement audacieuse le charmait.

— Allons, fit-îl, puisque vous le prenez ainsi, notre cher comte, nous supporterons tous les suites de votre chevalerie. On se battra pour le N\mge rose; seulement, comme je ne répondrais pas de mes sujets, s'ils apprenaient pour quelle cause ils vont s'exposer aux flèches empoisonnées, aux balles et aux casse-têtes, je vous prierai de ne point leur raconter votre exploit. Je leur trouverai un antre grief contre les Grandes Bouches que la fa-*

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çon dont VÉclair qui tue faisait voyager sa femme, car cette façon, ils Tapprouveraient fort. Vous n'êtes point ici parmi des chevaliers, monsieur de Briolan, mais vous êtes parmi des hommes qui savent fort bien se battre, et qui vous le prouveront ; vous êtes aussi parmi des hommes qui vous aiment, et qui, je le crois, vous le prouvent.

En achevant ces derniers mots, le prince des Longues Oreilles tendit à Saladin, d'un air vraiment royal, une main que notre gentilhomme serra avec un sincère attendrissement. Le sacrifice de Favonette, que lui reprochaient les regards sévères, quoique sans courroux, de Dranmor et de Mafré, lui causait un chagrin réel ; un coup d'oeil jeté sur le Nuage rose Tempécha de le repousser. Il dit à l'ancien capitaine de grenadiers, d'une voix où l'on sentait la sainte trinité de vertus qui règne aux cœurs héroïques, la franchise, le courage et la bonté :

— Je vous remercie, mon ami, et je suis sûr, après tout, que je vous fais combattre pour une bonne cause. Ce qui est bien dans un bdis du Périgord doit être bien dans une forêt de l'Amérique. Ce ne sont point, en tout cas, des passions coupables qui me mettent au cœur ce que j*y sens en ce moment.

— Mon cher Briolan, dit Mafré, vous êtes jeune, vous êtes brave, voilà ce qui met dans votre cœur des mouvements qui ont pour vous un immense charme ! Si vous étiez au milieu d'autres compagnons que nous, ce charmelà, vous courriez grand risque de ne point le faire comprendre ; mais, nous autres gens de périls et de hasards, nous avons tous une paladinerie qui est indulgente pour

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la vôtre. Le fait est, ajouta-t-il avec uu sourire mélancolique et comme répondant à une pensée qu'avaient éveillée en lui ces derniers propos, le fait est que Télégance et le plaisir sont ce qu'il y a de mieux en ce monde, et que la bravoure est, après tout,*^ ce qu'il y a de plus élégant, le danger ce qu*il y a de moins ennuyeux.

On entra, sur ces mots, au carbet. Tandis que Favonette réunissait les chefs des Longues Oreilles pour les préparer, par des récits de sa façon, à la guerre contre les Grandes Bouches, Saladin conduisait le Nuage rose à la chambre qu'il habitait. Par un retour aux mœurs sauvages, la belle, quand elle fut seule avec son chevalier, voulut le traiter en maître, et se précipita à ses genoux. Le bon Saladin la releva, la fit asseoir sur le sofa caraïbe, c'est-à-dire sur l'amas de peaux de bisons et de castors qui garnissait un des coins de sa chambre, et prit place à ses pieds. Alors, lui saisissant la main, il lui dit de sa voix la plus tendre :

— Chez les guerriers rouges, on vous faisait obéir ; avec moi vous commanderez. Aimer et respecter les femmes, c'est là une religion chez ceux qui sorties plus braves et les plus vaillants parmi les guerriers pâles.

Le Ntuige rose trouvait cette religion sublime et son apôtre charmant.

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