‹ Aventures du temps passéChapitre 6 sur 37 · MÉLANCOLIQUE · texte numérisé non relu

MÉLANCOLIQUE

(h) n'était pas en paisible compagnie sur le vaisseau \ Indompté. V Indompté avait reçu l'ordre de transporter eu Amérique toute une population d'aventuriers aux projets, surtout aux principes fort vagues et très-périlleux. Les uns songeaient à la vie du boucanier, cette vie de chasses formidables et de hasardeux trafics, où Ton est obligé de réunir souvent le métier de tueur d'hommes à celui de tueur de bétes. Les autres pensaient tout simplement à l'existence du flibustier, cette existence dont la

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durée moyenne était d'un an, où Ton vous payait taa pour un œil crevé, tant pour une oreille emportée, tat pour un nez coupé.

On s'imagine sans peine ce que devait être une banA de pareils hommes. Les cartes, les dés, les bouteilles e les pipes, jouaient un grand rôle dans cette société; lei querelles ; avaient aussi leur place. On fumait, on jouait on buvait, on se battait, et cela si invariablement di soir au matin, du matin au soir, que la monotonie trouvait moyen de s'établir dans la plus agitée, en apparence, de toutes les vies.

Quatre personnages de notre connaissance, Brioian, Mafré, Narille et Dranmor, se conduisaient fort diversement au milieu de tout ce fracas.

Dranmor passait ses journées entières à fumer en regardant les vagues ; il paraissait dans un état de complète béatitude.

Narille jouait vis-à-vis de lui-même au grand seigneur ruiné, au fils de famille qui a vendu le château et jus' qu'aux portraits de ses ancêtres pour payer de folles dettes.

Mafré promenait à travers un monde qui lui était de^ puis longtemps familier son humeur moqueuse et philosophique.

Briolan était profondément triste. Tout en contemplaa rimmensité de la mer et en Tadmirant, car son cœur quoiqu'il tie fût pas celui d'un poète, n'était pas entière ment muet devant les spectacles de la nature, il se péné Irait de cette vérité : à vingt ans, pour é<;lairer les mers es montagnes, les forêts, les plus libres et les plus ma

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jestaeux espaces, ce n'est point le soleil qu'on invoque, c'est le regard de deux yeux aimés. Il n'y a que désolation et ténèbres où le cher regard ne brille pas.

Briolan n'oubliait les yeux noirs de sa cousine Brigitte que pour songer à son vieux château, réuni maintenant aux domaines d'un Turcaret du voisinage. Cette seconde pensée n'était point propre à dissiper la mélancolie de la première. Notre pauvre paladin avait donc vraiment un chagrin dont toute âme un peu sensible aurait été attendrie; mais les âmes sensibles, comme on le pense bien, étaient fort rares sur YIndompté. Pourtant le capitaine même du vaisseau, à en juger du moins par sa physionomie, n'était pas un homme complètement brouillé avec toute idée sentimentale : c'était un Anglais de tempérament et d'origine, quoique ce fût un sujet du roi de France. Le vicomte Jacques de Caringham était d'une famille qui avait quitté l'Angleterre avec les Stuarts et s'était fait inscrire, comme les Fitz-James, dans la noblesse de notre pays. Ainsi qu'on le verra tout à l'heure, les Caringham, en se faisant Français, n'avaient point renoncé à l'excentricité britannique.

Le capitaine Jacques avait tout au plus trente ans, et semblait souffrir d'un chagrin d'amour ou d'une maladie de poitrine. Il mangeait peu et ne buvait que de l'eau, quand il ne se grisait pas, ce qui, par exemple, lui arri' Vaitde temps en temps. Il ne souriait jamais, il avait la parole triste et rare; c'était, du reste, un fort galant homme, aimant la politesse et la pratiquant.

Au] milieu des gens que portait son vaisseau, il avait distingué Briolan, Maft^ et mêmeNarille; mais Naritle

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Tavait tout de suite ennuyé, Mafrë lui avait rapidement déplu; Briolan, au contraire, lui avait inspiré une confiance et une amitié qui allaient toujours en croissant. Il le faisait demander, le soir, après son dîner, et allait se promener avec lui sur le pont. Dans les premiers temps, il ne lui disait rien. Beaucoup de gens ont cette manie de se mettre en quête d'un compagnon pour ne lui rien dire; mais peu à peu il prononça quelques mots, et une fois, je ne sais trop comment, peut-être le capitaine Jacques, après avoir bu de Teau pendant tout le cours de son dîner, avait-il tout à coup vidé au dessert une bouteille de vin de Porto, ou bien peut-être Vénus, qui se levait alors à Thorizon, avait-elle, dans son regard d'étoile, un attrait plus puissant, plus tendre, plus provO" quant aux confidences et aux rêveries que d'habitude; une fois, dis-je, un des mots prononcés par la plus discrète des bouches fut un nom de femme, le nom de lady Émilia*

Briolan sut bientôt ce qu'était lady Ëmilia. C'était une de ces belles qui, depuis que le monde existe» ont fait verser assez de larmes pour mettre des navires â flot, ont fait pousser assez de soupirs pour remplacer le souffle des autans. Elle, la beauté qui causait de si grands chagrins, était la personne la plus rieuse, la plus gaie, la plus libre de souci qu'il fût possible de rencontrer sous le ciel. Elle avait reçu les déclarations passionnées du pauvre Jacques de Garingham avec cette tigrerie enjouée dont parle et que pratiquait trop bien la marquise de Sévigné. Transports de colère, mornes tristesses, désespoirs, reproches, pâleurs, rien n'avait pu la fléchir. Elle avait

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de ces yeux qui semblent ignorer pourquoi sont faits le gazoD, le feuillage et la lune. Amour et rêverie étaient des mots qu'elle ne comprenait pas. On juge donc de ce qae devait souffrir près d'elle un homme qui aurait fait paraître Hamlet badin. Jacques Tavait quittée pour courir les mers; mais sur les mers il la retrouvait, car Tafflour est maître sorcier dans la conjuration des fantômes. Notre homme s'attristait, maigrissait et se plaignait à firiolan.

Eotre amoureux,, on est d'une grande indulgence. Saladin, qui, depuis quelques jours, s'était hasardé à pro-. Doncer à son tour un nom chéri, écoutait, sans un bâillement, ni un sourire, ni une parole grondeuse, ni une parole de raison, les doléances du capitaine sur TinhuiBaine gaieté de lady Émilia. Un soir où, contre son habitade, le vicomte de Caringham ne l'avait pas fait avertir après son dîner, Saladin se sentait profondément triste et abominablement ennuyé..

Le ciel pourtant était magnifique ; il y avait à l'horizon UQ coucher de soleil à rendre fou d'enthousiasme et de jaloasie nu peintre comme Claude Lorrain. Dranmor, tout kaigné d'une lumière rougQ, et couché sur le rebord du navire, regardait la mer de l'œil dont un amant regarde sa maîtresse qui s'endort. Mafré semblait prendre plaisir . à un jeu assez bizarre que venaient d'inventer à l'instant r les passagers turbulents de V Indompté: c'était un combat ou du moins le simulacre d'un combat de taureaux. Des Espagnols, quelle nation n'était point représentée sur ^'Indmnpté! avaient parié des courses de taureaux, puis proposé d'en donner le spectacle ; mais une course de

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taureaux à bord d uu bâtiment, c'est chose difficile à organiser. La première difficulté que Ton rencontre, c'est l'absence de taureaux ; cette difficulté n'avait pas arrêté un instant nos aventuriers. Il avait été convenu que le rôle des bêtes serait rempli par des hommes de bonne volonté ; puis ou avait équipé des picadors, des matadors, et le jeu avait commencé.

Mafré, qui possédait une de ces étranges natures mélangées de capricieuse barbarie et d'excessive civilisation, qu'une épigramme murmurée derrière un éventail on la morsure d'une béte dans une chaire vivante peuvent distraire également, Mafré était très-occupé de ce combat. Un nègre, armé d'un épieu, venait de sauter par-dessus le taureau, c'est-à-dire par-dessus un gros Normand â l'œil fauve, au poil roux, dont le front était orné de deux grandes cornes empruntées à une de ces coiffures bizarres qui servent aux mascarades marines du passage sous 1a ligne. Mafré applaudissait à outrance. Bridan, tout à fait las et dégoûté de cette scène, prit soudain une résolution.

La résolution de Saladin était d'aller voir ce que devenait le vicomte Jacques de Caringham.

Notre gentilhomme arriva jusqu'à la chambre du capitaine. Le valet de chambre du vicomte, un de ces vieux domestiques tenant du bouledogue et de la nourrice, qu'il faut souhaiter à tout fils de famille d'un caractère aventureux, voulait empêcher qu'on ne troublât son maître dans sa solitude, car le vicomte, disait-il, était enfermé seul dans sa cabine. Saladin, dont tout l'équipage connaissait l'intimité avec le capitaine, finit par triompher

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des scrupules du serviteur. Il trouva le capitaine dans Tattitude d'une profonde méditation ; mais il était facile de voir à quoi cette méditation était due. Jacques était assis en face d'une table, et sur cette table étaient plusieurs rangées de bouteilles, dont quelques-unes, débouchées et couchées sur le flanc, ne laissaient plus couler nne seule goutte de vin.

Les buveurs d'eau, quand ils se mettent à boire, sont comme les avares quand ils se mettent en jfrais. C'est là un fait certain, que tous les philosophes ont constaté. Jacques, de temps en temps, lorsque Ja voix de lady Êmilia vibrait d'une façon trop douloureuse dans son eœur, lorsque l'image qui 'le poursuivait hii apparaissait sous des couleurs trop vives/ tandis qu'au contraire les choses réelles dont il était environné lui semblaient trop pUes, Jacques enfin, lorsquMl souffrait trop, appelait pour le distraire les diables à quatre cachés dans les bouteilles. Hélas ! c'était encore un mécompte qui l'attendait. Des démons lugubres, et non de joyeux démons, sortaient pour lui des flots blonds ou vermeils de l'ai et du porto.

Le pauvre Jacques avait le vîn triste : au milieu des bouteilles, il demeurait aussi mélancolique qu'il l'eût été au milieu des pâles soucis et des noirs cyprès d'un cimetière. Seulement, il se mettait alors à parler beaucoup. S'il eût été poète, un essaim de vers élégiaques se fût envolé de ses lèvres ; comme il n'avait jamais rien eu à démêler avec les muses, il s'exprimait en prose, et dans une prose que, faute de confidents, il adressait quelquefois aux tentures de sa cabine, ou, ce qui revenait à peu près au même, aux oreilles de son valet de chambre.

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Il montra un vif plaisir en apercevant Briolan, ce qui indiquait d'une façon certaine que sa raison était déjà partie pour la planète où voyage le bon sens des buveurs; car, avant de se mettre à boire, il recommandait qu'on ne laissât pénétrer auprès de lui personne, se défiant, à juste titre, des confidences auxquelles pourrait Tentratner le vin.

Au bout de quelques instants, voici, entre autres choses, ce qu'il disait à Saladin :

— Mon cher comte, dans très-peu de jours je ferai tout simplement ce que j'aurais dû faire depuis longtemps. J'irai voir quels yeux on rencontre dansTautre monde.

— On n'y rencontre pas les yeux que Ton aime, dit briolan, et voilà pourquoi vous ne vous tuerez pas. ..

— Et voilà pourquoi, au contraire, je me tuerai, reprit le vicomte. Si charmant que soit le visage de iady Émilia, il me fait plus souffrir que ne pourront me faire souffrir jamais têtes de larves ou de fantômes attachant leurs

regards sur moi. C'est le grand mystère de ce monde : les poignards dentelés, les fers rouges, les balles mâchées, les flèches à cran trempées dans du venin, font moins de mal aux chairs qu'elles percent, brûlent et déchirent, que n'en font au coeur, sur des bouches plus douces que des fleurs, certains sourires plus gais que l'aube. Je me tuerai, Briolan...

Puis, après un moment de silence, il ajouta :

— Hais voyez un peu quelle singulière bonté, quelle étrange, quelle folle faiblesse se mêlent chez moi pour la cruelle à la rage de ma douleur. Je ne veux point faire de ma mort une vengeance contre celle qui me tue. Cette

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gaieté sans tendresse, sans pitié, qui m'a désespéré tant de fois, je ne veux point la combattre, la détruire peutêtre par un fantôme. Écoutez bien ; un soir, je sortais avec lady Émilia d'une maison où venaient de s'écouler, à travers les passe>temps tantôt insipides, tantôt irritants du monde, des heures indifférentes, peut-être même amusantes pour elle, atroces, intolérables pour moi. Je descendais avec elle un escalier, lui donnant un bras qu'elle avait accepté jusqu'à son carrosse, quand tout à coup je loi dis d'un accent dont sans doute la sincérité la frappa : I Madame, il faudra bien que demain vous prononciez mon nom d'une bouche sérieuse, car cette nuit je logerai deux balles dans mon cerveau. D'un vivant qui vous aimait du plus ardent, du plus dévoué des amours, vous aurez fait un mort qui peut*être vous maudira et vous euTerra de glacïiales pensées au cœur. » Lady Émilia me répondit d'une voix brève, et cette fois sans légèreté : f Vous ne mourrez pas cette nuit, car demain, à midi, chez moi, je veux vous parler. » Cette nuit-là, en effet, les balles restèrent au fond de mes pistolets. Tattendis dans la fièvre de l'impatience, et pour la première fois de l'espoir, rheure où je devais me rendre vers lady Emilia. Je vois encore son visage quand je l'abordai ; il n'exprimait point, comme à l'ordinaire, un cruel enjouement, mais on n'y lisait pas la moindre tendresse. Lady Émilia me fit signe de m'asseoir près d'elle, et, d'une voix résolue : « Monsieur de Carihgham, fit-elle, je ne vous aime pas, et ne pois pas faire que je vous aime ; mais, si vous ressentez pour moi cette passion désintéressée dont vous m^avez parlé si souvent, vous ne voudrez point me punir, par le

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plus eruei des châtimeDts, du mal involontaire que je Yous cause. Un heureux destin a voulu que jusqu'à présent il n'y eût rien de lugubre en ma vie, j'ai le lugubre en horreur. Une mort à laquelle je pourrais m*attribuer quelque part détruirait chez moi cette parfaite gaieté qui est mon véritable bien dans ce monde. Si F amour est vraiment cette passion de dévouement héroïque dont je vous ai entendu parler, prouvez-le-moi en me promettant de ne m'infliger jamais la peirie d'un remords. »

Et je lui ai promis, reprit le vicomte après un intervalle de quelques secondes rempli par des soupirs, et, par respect pour cette gaieté qui a été le plus implacable instrument de mes tortures, j'ai choisi un genre de trépas qui doit éviter à lady Émilia tout remords.

— Et ce genre de trépas? dit Briolan, qui commençait à prendre intérêt aux confidences de Garingham, dont il admirait la chevalerie.

— Me jurez-vous, s'écria le vicomte, qu'une pensée de précaution prudente vint tout à coup arrêter dans l'entraînement de son ivresse, me jurez-vous, par votre honneur de gentilhomme, de cacher à tous ce que je vais vous apprendre?

— Je le jure, fit impétueusement Saladin avec la précipitation traditionnelle qui produit tous les serments absurdes dont rhistoire des preux est remplie.

^r- Eh bien donc ! reprit le vicomte, après-demain, mon cher QrioUn, peut-être même demain, quelques étincelles quon croira tombées par hasard, et que j'aurai laissé tomber exprès dans la soute aux poudras, feront sauter en Tair yindonyi>té avec tout son équipage.

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Briolan, comme on ie sait, était de ceux qui, pour son compte et le compte des autres, sont toujours prêts à traiter fort cavalièrement la mort. Toutefois, à cette déclaration inattendue, il ne put s'empêcher de trouver que ie capitaine sacrifiait bien lestement cinq cents existences; outre la sienne, au repos de lady Émilia.

— Mais, capitaine, se hasarda-t-il à lui dire, permettez^^moi de vous ouvrir un avis. Si vous n'avez envie que de donner à votre mort un air d'accident, ne pourriez- TOUS pas atteindre votre but en vous laissant tomber à la mer par un gros temps, tout aussi bien qu'en faisant sauter avec vous des gens qui n'ont jamais connu lady Émilia ?

— Mon cher comte, répondit Caringham, celui qui tombe à la mer peut toujours être repéché. Et puis, j'y ai bien réfléchi, rien ne saurait avoir, aux yeux de lady Émilia, cet air de catastrophe fortuite, étrangère à toute idée de suicide, qu'auront le saut dans les airs et le plongeon dans l'océan du vaisseau VIndompté. Enfin, mon cher comte, entre nous, sauf un bien petit nombre d'exceptions, une seule même peut-être, celle que vous formez, Téquipage de VIndompté ne vaut guère la peine qu'on ait des ménagements pour lui. Mon cher Briolan, a' essayez point de combattre ma résolution, elle est inébranlable, et votre parole me rend certain que vous ne chercherez point à en empêcher l'effet. Buvons à l'heureux succès du grand voyage que nous allons entreprendre. A nos âmes, mou cher Briolan, car de nos corps il ne faut déjà plus avoir souci.

Et ie capitaine se mit à boire si copieusement, que 8a-

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ladin renonça, pour cette soirée du moins, à toute discussion. Le lendemain matin, Briolan se promenait sur le pont, après avoir fort peu dormi, en songeant aux confidences de la veille. Bien d'autres à sa place peut-être auraient en- «iisagé sans scrupule l'idée de sauver leur vie et celle de leurs compagnons en jetant leur serment à Toubli ; une pareille idée ne traversa même pas un instant Tesprit de Saladin. Je ne sais point s'il n'eût pas, comme les rois des contes de fées, livré consciencieusement sa fille à un dragon, dans le cas où il aurait eu une fille et Teût promise à un dragon, sauf à se prendre ensuite corps à corps avec le monstre. Il était, en un mot^ impossible d'aller plus loin que lui dans les exagérations de la délicatesse à J' endroit du serment. Saladin envisageait donc, sans trouver aucun moyen de Tempêcher, la brusque fin qui allait terminer ses aventures, et les aventures de beaucoup d'autres, quand il aperçut le capitaine Jacques qui se dirigeait vers lui.

Les traits du vicomte, sauf une expression de fatigue plus marquée que d'ordinaire, avaient repris leur aspect accoutumé. Us étaient tristes, mais d une tristesse sombre et contenue, non point expansive et exaltée.

— Écoutez, monsieur, dit d'une voix solennelle le mélancolique Jacques quand il eut rejoint Saladin, aujourd'hui, contre mon habitude, je me suis rappelé le matin à jeun les propos tenus la veille dans l'ivresse. Mes confidences se sont représentées à mon esprit ainsi que votre serment. Je compte sur ce serment, et ne change rien au fond même de mes projets; mais voici ce qui se passera : nous entrons aujourd'hui, vers le milieu de la journée,

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dans des mers où Ton rencontre toujouï*s des baleines. Je ferai équiper un bateau baleinier. Ce bateau prolongera sa chasse jusqu'au soir, et, quand la nuit tombera, s'é* loignera du vaisseau au Heu de s* en rapprocher. Vous, mon cher comte, vos trois compagnons, et quelques hommes de F équipage, vous serez parmi les chasseurs de baleines ; vous devinez pourquoi, n'est-ce pas? vous vous écarterez de YIndompté,

UNE PETITE Ile habitée par quatre grandes dames.

Le soleil en avait fini avec son royal coucher. Débarrassé de sa couronne d'or et de son manteau de pourpre, il dormait depuis longtemps au fond de la mer. Le règne des étoiles commençait. Gomme des beautés entrent dans one salle de fête, elles faisaient leur entrée Tune après l'autre dans les bleus espaces du ciel. Une petite barque dans un coin de TOcéan voguait entre la nuit et les fiots. Cette barque portait les destinées auxquelles nous nous intéressons.

— Je crois, par Satan I pilote de malheur, criait une

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voix sur la frêle embarcation, je crois que tu 'veux nous perdre. Nous nous sommes éloignés de Tlndompté au lieu de nous en rapprocher. Tout à Theure j'apercevais encore une cime de mftts que je ne vois plus à présent. Où diable nous mènes-tu t En plein jour nous n* avons pas découvert une seule baleine. S'il en rôdait maintena^nt quelqu'une autour de nous, il faudrait, pour qu'on la vît, qu'elle jetât des flammes par les naseaux. Âllonb, pilote d'enfer, tâche de retrouver ta route, ou, Dieu me damne ! je t'enverrai aux poissons et prendrai ta place. Ce n'est pas la première fois que j'aurai tenu un gouvernail.

Celui à qui ces paroles s'adressaient, au lieu de répondre, échangea un signe d'intelligence avec un grand et mince jeune homme qui se tenait auprès de lui, et que nous reconnaissons, malgré Tobscurité, pour notre ami Saladin deBrioIan.

Comme la voix grondeuse devenait de plus en plus véhémente, Saladin s'écria tout à coup :

— Voyons, Mafré, laissez manœuvrer en paix ce brave homme. Écoutez-moi. Ce qui peut arriver de pis, n'est-ce pas? à des ^ens qui sont sur la mer, c'est d'aller où soni entrés tout à 1* heure les rayons du soleil. Or, votre cœui n'a pas plus peur que le mien de ce qui se cache sous les flots. Quand nous devrions aller, cette nuit, visiter les dieux marins, ce ne serait point la peine de crier si fort Eh bien ! c'est pour éviter une visite à laquelle vous seriez prêt, comme moi, qu'on fait la manœuvre dont vous vous plaignez. Notre pilote n'agit point au hasard. Vous, le roi des aventuriers, abandonnez-vous avec confiance â la fortune. Sachez, pendant quelques instants, supportei

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m bandeau sur vos yeux ; ront à ]'heure ce bandeau tombera.

Mafré était précisément de ces gens qui, par caractère, aiment infiniment mieux, dans les moments de danger, se confier à leur destinée que d'entrer en dispute avec elle, le fait est que le laisser-aller dans le péril est une façon d*agir à la fois brave et de bon goût. Dans un langage qui, par malheur, sent un peu celui de Jodelet, Narille confirma tout à fait notre avis.

— Le cher comte a raison, fit l'enragé marquis (c'est ainsi que Mafré l'appelait souvent), le cher comte a raison, livrons-*nous à la fortune. C'est une drôlesse qu'il Ëkut traiter comme nous traitons nos maltresses et nos intendants, c'est-à-dire ne pas honorer de la plus légère surveillance. Si elle nous sert bien, tant mieux; tant pis si elle nous sert mal. Elle ne dérangera pas un instant Tèquilibre de notre humeur.

Mais Hafré, Narille, Briolan et l'impassible Dranmor ne composaient point tout l'équipage du bateau baleinier. Quelques aventuriers de mœurs vulgaires étaient embarqaés avec nos quatre intrépides et dédaigneux compa* gnons. Cette plèbe, qui avait fort approuvé Mafré dans ses apostrophe^ au pilote, ne l'approuva plus dans sa philosophique et chevaleresque résignation. Dix voix rauques^ sortant de gosiers minés par l'humidité des mers et brûlés par les ardeurs de l' eau-de-vie, reprirent en termes plas énergiques les reproches qui venaient d'être adressés à rhomme du gouvernail.

Cependant, au plus fort d'un combat d'injures et de blasphèmes entre l'équipage et son pilote, on aperçut

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tout à coup à rhorizon, dans la direction de V Indompté, une lueur écarlate'qui, spectre terrible, grandit et s'éleva dans le ciel, puis fut suivie dun nuage immense aux teintes à la fois ardentes et blafardes, dans lequel son sanglant éclat s'éteignit.

— Ah ! s'écria un aventurier, j'ai déjà vu sauter des vaisseaux : c'est V Indompté qui saute !

Un bruit dout semblèrent s'ébranler toutes les cavernes de rOcéan accompagna et couvrit ces paroles.

Le fait est qu'en ce moment Tâme du capitaine Jacques de Caringham, escortée d'une légion d'autres âmes, franchissait les distances qui séparent le monde des morts du monde des vivants.

— Eh bien ! dit le pilote au milieu du silence de stupeur qui régna dans la barque après le tonnerre de l'explosion, si nous avions rejoint Ylndomptéy maintenant nous passerions du feu à Feau.

— Tu savais donc, crièrent en même temps dix voix, que Vlndompté devait sauter ce soir?

Le pilote était un Breton appelé Pierre Kormeuc. En sa qualité de Breton, il pouvait professer des croyances qui auraient fait rougir un Provençal.

— La nuit dernière, répondit-il, j'ai vu feu mon grandpère, Jean Kormeuc, qu'on appelait l'homme aux harengs. Il m'a dit : « Pierre, mon petit-fils, l'Indompté doit sauter au commencement de la nuit prochaine, entre huit et neuf heures. Tiens-toi la chose pour dite. Adieu. » Mon grand-père parlait peu pendant sa vie ; la mort ne l'a point rendu bavard, c'est tout simple. Il a disparu làdessus. Moi, j'ai raconté l'apparition du bonhomme au

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comte SaladÎQ. Le comte Saladin n'est pas de ces seipeurs comme il y en a tant aujourd'hui, qui croient gue les pauvres gens ont pendant la nuit des yeux et des oreilles dldiot3. Les vrais nobles, pas ceux des villes, mais ceux des vieux châteaux, savent à quoi s'en tenir sur les morts. M. Saladin m'a dit : a 11 ne faut pas négliger l'avis de Jean Kormeuc. » Ainsi ai-je fait ; au lieu de retourner vers VIndompté, j'ai pris le large, et bien nous en a pris, €Omme vous voyez. Les corps de nos camarades sont daus la mer, leurs âmes je ne sais où. Nous voici, nous, encore rivants, sentant la brise et voyant le ciel. Remercions le Tout-Puissant et Jean Kormeuc.

Il y en avait plus d'un sur le bateau baleinier à qui l'apparition de Jean Kormeuc semblait chose difficile à croire; mais le pilote.Pierre avait un tel air de bonne foi, que les plus incrédules se sentaient tout ébranlés. Nous voyons, nous autres, que Pierre était un Breton moins naïf qu'il ne voulait le sembler. Vieux marin, dévoué à loutes les volontés de ses chefs, il avait été mis par Saladin, avec la permission du capitaine, dans la confldence du sort réservé à Y Indompté, et voilà comme il s'y p;enait, d'après des instructions, bien entendu, mais des instructions comprises à merveille, pour empêcher que la vérité lie fût jamais connue sur la fin de Garingham et de son vaisseau, partant pour assurer le repos de la trop jojense lady Émilia.

Mafré comprit à un regard de Saladin, dont il. s'était approché pendant le discours de Kormeuc, qu'il était au milieu d*un mystère; mais il prit le parti, avec sa philo* ^\\ie accoutumée, d'attendre un moment favorable pour

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obtenir l'explication de ce qull voyait et entendait.

Quant à Nariile, une seule chose Toccupa vivement : ce fut cette maxime de Kormeuc : « Les vrais nobles savent à quoi s'en tenir sur les morts. » Avec cet étrange instinct de la véritable nature du gentilhomme qu'il avait souvent au milieu de ses plus grotesques folies, il se dit : a Le maraud a raison ; quoique Tincrédulité soit dairs ce mo~ roent-ci à la mode, croire sent. plus le descendant des preux que se moquer de tout. » Et Thonnéte Narille se promit d'être superstitieux.

Cependant ce n'était point .tout pour Téquipage du ba* leinier que de n'avoir pas fait dans les airs l'évolution des fusées et des boïnbes, comme les gens de V Indompté, On était au milieu de la nuit, sur l'Océan, dans un esquif que la première tempête ne manquerait certes pas d'engloutir. Cette situation était assez triste, et déjà plus d'un aventurier commençait à faire de mélancoliques réflexions, quand Pierre Kormeuc, en regardant les étoiles, s'écria :

— J'en suis sûr! là, du côté de Vénus, nous devons rencontrer une lie où je n'ai jamais abordé, mais que j'ai rasée plus d'une fois ; tâchons de la gagner.

— Et si elle est habitée par des sauvages? dirent quelques voix,

— Avec des fusils, fit Mafré, et nous avons des fosils, avec des couteaux, et nous avons des couteaux, on fait entendre raison aux sauvages. Allons, pilote, conduisnous vers ton lié; j'en ai bonne idée, puisqu'elle est sous l'étoile de Vénus.

tlue heure après cet échange de paroles, la barque qui portait nos aventuriers entrait, par la plus limpide des

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ouits, dans une baie ombragée de grands arbres, mystèrieoK et poétique asile digne d'être habité par des océa- DÎdes, Coin charftaut comme en cachent les mers.

L'équipage descendit sur une rive tapissée d'un gazon vert sombre tout parsemé d'insectes luisants. On fut d'avis d'attendre le jour pour pénétrer dans le pays, et l'on demanda au sommeil d'abréger la nuit. Enveloppés dans des manteaux et des couvertures, nos aventuriers s' endormirent avec cette voluptueuse insouciance propice aux sommes profonds que donne la vie des hasards. Un homme, pourtant, ne prit point sa part du repos qui semblait accordé à tous : ce fut le comte de Briolan. Saladia, quand il se fut étendu dans l'herbe, au lieu de sentir dans son cerveau cet accablement souvent plein de charme qui fait éprouver à l'esprit comme un désir de Béant, sentit, au contraire, s'élever en lui mille pensées héroiques et aventureuses. L'envie lui prit, pendant que ses comp)[ignons dormaient, de s'avancer seul dans Tile. Périon, Amadis, Galaor, Lancelot, Tristan et tant d'autres, l'auraient bien fait : ce n'était point pour marcher toujours entouré de sabres et de mousquetons qu'il s'était nus en tête de courir le monde. Il s'arma tout simple^ iDent de son épée, et, se levant doucement, entra dans une sombre allée resserrée par des arbres gigantesques, d'où l'on apercevait, comme d'un abîme, les étoiles briller à travers un espace étroit du ciel.

U marcha pendant longtemps ; l'allée formait des si^ nuosités, il les suivait. Du resté, il ne rencontrait pas de sérieux obstacles et n'entendait aucuir bruit, si ce n'est ^fois celui d'une source dont l'eau, éclairée par des

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rayons de hine, rampait devant lui sor le sol couvert d'ombre, comme un filet de lumineux argent. Mais il lui sembla tout, à coup que Tair venait de retentir d'une explosion de mousqueterie, et, en levant la tête, il aperçut, 'dans la direction de ses pas, au-dessus des cimes les plus hautes des arbres, des globes qui montaient dans le ciel, puis éclataient en répandant à travers Tespace une pluie d'étoiles colorées comme des fleurs, ardentes comme des étincelles. Évidemment assez près de lui on tirait un feu d'artifice.

On comprend combien fut excitée la curiosité de Briolan. 11 n'était donc point chez des sauvages, puisque là, devant ses yeux, il voyait monter dans l'air des fusées et des bombes 'qui auraient fait honneur à une fétç royale de Versailles ou de Paris. Dans quel monde était-il, alors? Enivrante question que peu de gens ont le bonheur de s'adresser pendant l'union de leur âme avec cette vieille machine sans perfectionnement ni aucun avenir de perfectionnement qu'on appelle le corps. Dans quel monde étailril? Le bon Saladjn se sentait déjà quelque penchant à croire que c'était dans celui des fées. Son cœur lui avait bien dit qu'Urgande et Morgane devaient exister quelque part! Au lieu de Topinambous on d'Algonquins,' il allait voir- apparaître les bonnes amies de son enfance. Il faut convenir que sa situation avait du charme. Se sentir éveillé, bien éveillé, au milieu d'une aventure pins étrange que celles dont nous amuse le sommeil, c'est ce qui est arrivé à un bien petit nombre d'élus depuis le commencement du monde. Combien ont vieilli,' combien doivent vieillir, combien ont bâillé, bâillent, bâille-

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roDt, puis mourront saas avoir eu rémotion de Saladin !

Après quelques instants d'une marche précipitée, notre paladin, parvenu au bout de l'allée où il avait marché jusqu'alors, put tout à coup contempler un spectacle qui n'était pas de nature à le tirer de ses heureuses illusions. Une ouverture, semblable à ce qu'on appelle dans les campagnes un saut-de-loup, pratiquée entre deux murs couronnés d'énormes vases remplis de fleurs, lais* sait voir, an bout d'un parc d'une élégance rêveuse, d'une majesté romanesque, un château à faire pleurer de joie et de tendresse un amant des fées, un de ces châteaux dont toutes les pierres vous attirent par un regard en* chanté. Devant la façade du magique édifice, que baignait une éclatante lumière, sur un riant et gracieux perron aux marches de marbre, ou apercevait quatre femmes, ou, pour mieux dire, quatre êtres, vêtues de robes à faire pâlir les robes de Peau d'Ane. Briolan porta la main à ses yeux, puis à son cœur ; il éprouvait de tels trans-* ports d'ivresse, de tels éblouissements d'esprit, qu'il ne voyait plus, je crois, en ce moment, le soleil ordinaire de. ses pensées, la belle Brigitte de Lorédan.

Cependant Saladin n'était pas homme à perdre son ,tenps en ébahissements xfans aucune circonstance de sa vie. En vrai chevalier, il voulut pousser l'avénlure qui se présentait à lui d'une si magnifique et si galante façon. Leste et souple, il franchit d'un bond le fossé qui s'éten* dait devant l'ouverture pratiquée aux murailles du parc, et se trouva ainsi tout à coup dans le merveilleux séjour. Tandis que le château rayonnait de clarté, tes jardins étaient plongés dans l'ombre; Ss^ladin put donc s'av^^n-

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cer, sans être aperçu, jusqu'à ud massif de feuillage placé à quelque distance du perron. Il résolut de se cacher là un instant pour bien voir, avant de poursuivre son entrepris e, à .quels êtres il avait affaire. Les quatre beautés aux robes éblouissantes qu'il' avait contemplées de loin ne perdaient rien à être examinées de près. Deux avaient les cheveux d*un blond pâle, les joues d'un rose tendre et les yeux couleur des plumes de Foiseau bleu. Une, évidemment^ était poudrée. (Saladin souleva, à propos de celle-là, cette grave question, qu'il n'osa pas résoudre : Une fée s'est-elle poudrée jamais?) La danîe.poudrée avait une petite mouche noire au coin d'une bouche vermeille, et de joKs yeux d'un brun luisant. Enfin la quatrième beauté avait les cheveux d'un noir éclatant, le teint d'une blancheur de lune et les yeux comme une nuit d'orage, c'est-à-dire pleins d'abimes sombres et ardents. Se sert-on de flammes de Bengale dans le royaume des fées? Voilà une nouvelle question que Saladin eut à se poser pendant sa contemplation. Si vous avez jamais, célébré dans un parc l'anniversaire d'un mariage, d'un jour de naissance, ou bien encore de quelque glorieux combat gagné par quelqu'un des vôtres, sur terre ou sur mer, contre les Allemands ou contre les Anglais, vous savez qu'en allant cacher derrière les arbres quelques feux de Bengale, on produit des effets charmants ; on se trouve entouré de bosquets d'un rose vif ou d'un bleu tendre, on peut croire un instant les lois de la nature changées, ce qui est tout à fait réjouissant. Sans doute les quatre belles dames que regardait Saladin voulaient se donner ce plaisir obligé de toutes les fêtes de ohâ-

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teaiix, car, prenant entre leurs mains des vases où brûlaient des flammes de toutes les couleurs, elles se mirent à courir dans le parc, plaçant ces flammes derrière les arbres. Or, il arriva que la dame poudrée se dirigea vers Tasile que s'était choisi Saladin.

En apercevant un homme derrière le feuillage qu'elle voulait illuminer, la belle poussa un grand cri et laissa tomber sa flamme. Saladin, toujours fidèle aux traditions, se jeta sur-le-champ à ses genoux, et lui dit de sa voix la plus respectueuse comme la plus douce :

— Je suis le comte Saladin de Briolan, des Briolan du Périgord. Que vous soyez une fée ou une noble dame, vous devez me voir avec bonté. Loin d'être un méchant ou un félon, je suis de ceux qui tuent les méchants et les félons. Mon cœur et mon épée sont honnêtes. Enfin, Si vous daigniez jeter les yeux sur moi, vous verriez que je n'ai point Tair d'un brigand. On m'a toujours dit que j'avais le regard très-doux ; je ne puis pas avoir vieilli dans le crime, car je n'ai pas encore vingt-cinq ans.

On voit que, dans la dernière partie de son discours, le bon Saladin, sans le savoir, bien certainement, usait du moyen qu'aurait dû employer Apollon, suivant Fontenelle, pour forcer Daphné à tourner la tête. Au lieu de dire : Je suis le dieu de la médecine, du chant, etc., que si le blond Phœbus eût dit :

Je suis un jeune dieu toujours beau, toujours frais, Daphné, surjna parole, aurait tourné la tête.

Quand l'heureuse pensée vint à Briolan de laisser de

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côté ses ancêtres et son épée, dont il parlait volontiers, en toute occurrence, pour dire qu'il était jeune et qu*il avait les yeux fort dou^L, la dame à laquelle il s'adressait tourna la tête de son c6té. On sait déjà que le regard* d'une jolie femme pouvait s'arrêter avec plaisir sur Saladin. La dame poudrée se rassura promptement, et^ d'une voix qui répondait au charme enjoué de sa personne :

— Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle; je ne suis pas une fée, comme ne vous Ta que trop montré ma frayeur. Je ne sais point d'où vous venez ni comment, vous vous êtes introduit ici, mais votre mine encore mieux que vos paroles m'apprend que vous n'ayez point de coupables desseins. Suivez-moi, je vais vous conduire îV mes compagnes; ce sont des femmes de qualité près desquelles un homme de votre sorte, dans quelque situation qu'il se trouve, est toujours sôr de trouver un bon accueil.

Ce langage, qui reproduisait les formes habituelles du langage mondain, dissipait un peu le merveilleux dont Saladm s'était plu à se croire entouré ; mais l'aventure restait des plus agréables encore. Comme l'indique- fort bien notre langue par son mot admirable de charme^ qui sert il désigner l'agrément des jolis visages et des corps bien formés, toutes les belles sont un peu magiciennes ou fées. Saladin n'avait donc pas un trop cruel mécompte à subir. Les caractères, surtout la situation étrange des femmes au milieu desquelles il se trouvait transporté, nous montreront quelles faveurs avait le destin pour le rejeton des Briolan.

La dame poudrée avait dit vrai en assurant notjre jçen-

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tilhomme qu'il trouverait un bon accueil auprès de ses compagnes : elles furent toutes, même la belle au teint p&le et aux yeux menaçants, de la plus exquise aménité. Quand Saladin eut, en termes choisis, avec toute la grâce dont il disposait, dépeint sa situation et celle de ses compagnons, la beauté pâle murmura quelques mots à Foreiile d'une femme qui était près d'elle ; cette femme disparut, puis revint au bout de quelques instants, sui^vie de valets en livrée éclatante, qui tenaient d'une main un chapeau galonné,- de l'autre une torché.

^ Monsieur le comte, dit la dame pâle en s'adressant à Saladin, voici des gens qui vont vous conduire jusqu'à la baie où vous avez laissé vos compagnons. Suivez-les; vous verrez que, notre île n*est pas sauvage, qu'on y trouve des carrosses qui valent les carrosses de France, et des chevaux qui valent les iîhevaux d'Espagne.

Saladin, se laissant guider par la livrée, trouva en effet, au milieu d'une grande cbur, quatre équipages complets qui eussent fait honneur à l'ambassadeur d'un grand prince le jour de son entrée dans une capitale. Beux heiduques lui ouvrirent la portière d'un véritable chariot de fée tout brillant de peintures et de dorures. H s'installa sur de moelleux coussins, et, suivi de voitures destinées à recevoir ses compagnons, partit à travers h nuit, au grand galop de quatre chevaux vites comme le vent, blancs comme la lune.

Mafré, Narille, et tous les hommes du bateau baleinier -dormaient d'un profond sommeil quand ils furent réveillés par une clarté de torches et un bruit de chevaux. Leur premier mouvement fut de se jeter sur leurs armes.

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On compi'end leur surprise quaud ils aperçurent tout le magnifique et galant attirail que traînait avec lui Saladin, e.t surtout quand Saladin lui-même, descendant, r^péeau oùié, de son éblouissant carrosse; s'avança en souriant vers eux. Des mains dont ils apprêtaient leurs armes, tous se frottèrent les yeux en même temps. Évidemment ils n'étaient pas les jouets d'un songe, comme Màfré put le reconnaître en touchant la main de Briolan. Après quelques instants donnés à l'étonnement, à la joie, 6t à un étourdissant pêle-mêle de questions, on s^étabiit dans les voitures dorées, et on gagna, de toute la vitesse des fringants attelages, le merveilleux château des quatre beautés.

' Si Ton désire savoir maintenant qifelles étaient ces quatre beautés, il faut se transporter, quelques jours après cette singulière nuit, dans une chambre où sont réunis Mafré, Narille, Briolan et Dranmor, vêtus de robes comme celles des convives des noces de Cana dans le tableau de Véronèse, étendus sur les plus sultanesquesdes divans, puisant enfin la volupté songeuse des fumeurs dans les flancs de cristal du nafguilé.

Mafré, dont on voit briller les yeux et remuer les lèvres derrière un blanc nuage de fumée, parle ainsi à ses compagnons :

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