SURPRENANTE, AMOUREUSE ET TERRIBLE HISTOIRE
— A la distance où nous sommes de Paris, au milieu des étrangetés de ia vie que nous menons, je ne me crois pas obligé à une discrétion qui^ d'ailleurs, n'a jamais été beaucoup dans mon caractère, quoique j'estime infiniipent les héros discrète, comme le sait mon chevaleresque ami le comte Saladin. Je ne vous cacherai donc point que iady Mac-Mor(h, la ]pâle lady Mac-Horth, malgré son regard effrayant de magicienne, me traite avec la plus grande bonté. Moi qui ai épousé quatre sauvages les plus accomplies de leurs tribus, qui ai enlevé deux sultanes, séduit la fille du roi de Guinée, connu les yeux les plaâ noirs de Madrid, les teints les plus transparents de Londres, les nez les plus retroussés de Paris, j'apporte maintenant un esprit très-observateur et très-calme dans les choses amoureuses, cela est^tout simple. Et vou^mème, mon cher Briolan, vous sur qui un* regard de femme peut faire encore l'effet de dix mille cymbales sur les oreilles- d'un coursier, vous auriez ma tranquillité dcf cœur si vous aviez vécu comme moi. Je fais de cette tranquillité l'usage qn^il faut faire de la tranquillité sui^
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vant la sagesse et la science, je m'en sers pour inter* roger et apprendre. Voici ce que j*ai appris avec lady Mac-Mortb.
Il existait un Espagnol appelé don José de Temera, qui vint en Angleterre, à vingt ans, avec un précepteur chargé de lui apprendre à voyager. Cet Espagnol avait une immense fortune ; il était d'une parfaite beauté, et il désirait le bonheur, comme on Tenteiid dans la jeunesse, le bonheur qui étourdit Tâme et brûle le corps, avec une passion si puissante, si expansive, qu'elle se communiquait à tous ceux, surtout à toutes celles dont il s'approchait. Au moment où don José arrivait à Londres, lady MaC'lUorth venait d'y arriver de son côté, conduite par le vieil amiral Mac-Horth, son époux, qui Tavait tirée, pour la mener à Tàutel, d'un château écossais peuplé de morts, de lutins et de sorcières, où s'était passée son enfance. La première femme de l'amiral Mac-Morth, qui avait fait la guerre en Espagne, était une tante de don José. La maison de lady Mac-Morth s'ouvrit doiic à Temerâ aussitôt qu'il eut mis les pieds dans Londres. Un jeuQ^e homme avec un précepteur, une jeune femme avec un vieux mari, ce sont oiseaux qui ne demandent qu'à prendre même volée, et soupirer même chanson.
Messieurs, j.e n'ai point le bopheur d'être les premières aftours de lady Mac-Morth. Elle aima don José, et l'aima même, dit-elle, fort passionnément. Le vieil amiral Mao- Morth^ qui cependant avait gagné, dans son métier de marin, la goutte, les rhumatismes, toutes les infirmités qui peuvent tourmenter une créature de chair et d'os, eut l'idée d'exposer encore son pavillon au vent des mersi
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Au moment où les yeux de Teiuera et ceux de sa femme se disaient les plus tendres choses, le vieux marin s'en alla passer .les nuits sur TOcéan. On devine la vie que menèrent nos amants. L'amiral Mac-Mortb était parti au Gommenceniênl d'un hiver. Quand le soleil de Naples, la verdure du Rhin, les fleurs parfumées du Gange, auraient tout à coup brillé, se seraient soudain épanouis dans Fatmosphëre brumeuse de Londres, la saison où entrèrent ces amoureux ne leur aurait point paru plus gaie, plus heureuse, plus parée d*un éclat d'été.
L'amiral revint au printemps ; alors tout sembla sombre, désolé, en deuil, au couple tout à l'heure si joyeux. Ce n'est point que lord Hac-Morth fût un mari très-incommode ; mais les époux les moins gênants, comme les rois les plus débonnaires, sont ceux^qu'on supporte avec le plus d'impatience. On se trouvait si bien de son absence ! Qu'avait-il besoin de quitter la mer, la vraie, la seule amante des marins à barbe blanche? Les soirées étaient si courtes pendant qu'il courait sur l'Océan, et si longues maintenant qu'il était là, au coin du feu, tisonnant avec ses béquilles! José et Argine, c'est ainsi que appelle lady Mac-Morth, en vinrent à s'estimer les amants les plus malheureux de ce monde. Un soir que l'amiral était sorti pour aller faire sa coiir à un ministre, et qu'ils avaient passé à gémir un temps qu'ils auraient pu mieux employer, Temera fit à sa maîtresse une sîngu-lière confidence. Un de ses grands-ondes, il y a près d*uo siècle, fuyant devant le courroux de l'inquisition, qu'il s'était attiré en sauvant d'un auto-da-fé une sorcière juive, s était enfui dans le Pérou avec celle qu'il avait dé-
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livrée. Du Pérou il avait passé dans le Brésil, et du Brésil s'était embarqué sur l'Océan atlantique*. Là il avait dé- «couvert, à quelqjue distance du cap Saint- Augustin, une lie dont les sites et le climat l'avaient tellement charmé, qu il avait résolu de s'y établir en compagnie de sa magicienne. 11 s'y était établi en effet, et, s'il fallait en croire les récits que don José avait entendus dans son enfance, il y avait construit un palais qu'une fée ou un génie n'aurait pas dédaigné d'habiter. Don José avait toujours été possédé du désir d'aller visiter ce palais, domaine mystérieux et lointain de sa famille ; il avait rêvé une vie étrange et splendide dans le château d'outre-mer de Temera, l'amant de la juive, comme on désignait son grand-onde. Maintenant, disait-il, une existence pourrait surpasser en incroyable bonheur l'existence même de ses rêves : ce serait celle qu'il mènerait dans ce lieu féerique avec une femme aimée par lui de tout l'amour de sa jeunesse.
La pensée d'un musulman qui fume le soir en regardant le ciel sur la terrasse embaumée de sa maison ne part pa3 plus vite pour les étoiles ou la lune, aux premières bouffées de la pipe, que l'âme de lady Hac-MortlK à ces paroles, ne partit pour le château de l'Océan. Elle fit jurer à son amant qu'il l'enlèverait et la conduirait â travers les mers jusqu'à l'Ile où s'étaient cachés jadis ia juive et son chevalier. Quelques jours après ce serment, un autre soir où elle se trouvait seule encore avec l'Espagnol, elle dit qu'elle ne pouvait plus résister au désir d'aller embrasser la vie entrevue par sa pensée, qu^'elle voulait partir sur-le-champ. Alors elle remarqua sur la
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ligure de don José une expression mystMense. Le beau jeane liomme lui déelara qu'il lui donnerait, si elle le Toulait, tes moyens de se rendre à VMe désirée, et qu'il irait Fy rejoindre au bout d*un mois, mais qu'il ne poufait point être son compagnon de voyage. Son père Tappelait en Hollande dans une lettre qu'il lui avait cachée, et les nécessités les plus inflexibles le forçaient de se rendre à cet appel ; mais il saurait rapidement se soustraire à la société paternelle, et de la Haye, où il se rendrait, il s'embarquerait pour aller retrouver la vie de ses songes et Tépouse de son cœur.
Lady Mac-Morth est de ces êtres que leurs désirs pourraient entraîner à travers toutes les routes les plus remplies de ténèbres et d'épouvante, les plus horriblement solitaires, les plus hantées de voyageurs sinistres. Une nuit, elle quitta le logis conjugal et gagna un port de mer, d'où elle s'embarqua sur l'Océan. Elle avait été confiée, par don José, à un ami ^u précepteur qu'on avait mis auprès de lui pour lui apprendre à voyager.
Lady Mac-Morth parvint, sans aucun événemeut, jusqu'à rile où ellenous reçoit aujourd'hui. Son étonnement fiit vif, lorsqu'elle entra dans le château du grand-oncle de don José, de trouver ce château rempli de livrée, resplendissant des peintures les plus fraîches et des dorures les plus neuves, semblable enfin à une demeure qui n'a jamais cessé d'être habitée. Elle pensa que son amant avait voulu lui ménager une surprise, que depuis longr temps il connaissait ces lieux, où peut-être il était déjà Tenu, et depuis longtemps méditait d'y passer avec elle des années de délices au milieu de toutes 1^ magies du.
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luxe ; mais ce qui fit succéder chez elle à un étonnemeut plein de joie un étonnement pénible, ce fut Tordre donné, lui assura-t-on, par don José, et exécuté avec un air d'autorité par Tami du précepteur, son compagnon de voyage, de lui assigner pour demeure, d'où, sous nul prétexte, elle, ne devait sortir, une partie du château. Quoique son domaine fût magnifique, il avait des limites qui l'attristaient et même Tirritaient. Le jour où on lui dit qu avant l'arrivée de don José ses promenades seraient enfermées dans le jardin suspendu qbt s^étendait sous ses fenêtres, elle versa des larmes à la fois de colère et de tristesse. D'abord elle prit le parti d« ne plus sortir ; mais ce jardin qu'elle dédaignait, parce qu'elle y voyait une prison, avec ses orangers, ses fleurs gigantesques, ses bassins de porphyre et ses statues de toutes sortes, les unes aux formes de péris et de chevaliers rap-* pelant l'Arabie et l'Espagne, les autres par des formes de déesses et de héros antiques rappelant l'Italie et la Grèce, ce jardjn certes était plus beau qu'aucun de ceux dont furent jamais couronnés les palais de Sémiramis. 11 rinvitait, elle qui était songeuse, puis la curiosité aussi venait jouer son rôle auprès d'elle. Rien n'appelle la curiosité comme la prison, surtout une prison semblable à celle de lady Mac-Morth. Un jour donc^ â sou réveil, malgré ce qu'elle s'était juré, elle descendit sur la terrasse. Une balustrade de marbre blanc régnait tout autour du jardin aérien Elle s accouda sur cette balustrade et se mit à promener la vue dans les profondeurs du grand parc, aux allées pleines de lumière verte et peuplées de blanches statues qui s'étendaient à ses pieds.
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Il lui sembla tout à coup qu'à rextrémité d une de ces allées elle voyait marcher une femme. Alors elle redoubla d'attention, et, Tétre qu'elle avait aperçu s'étant rappro> ché, elle put se convaincre qu'en eiFet elle avait bien une femme sous les yeux, et une femme que son port, sou air, ses vêtements, ne lui permettaient point de confondre avec celles qui avaient été placées dans le château pour la servir. Tandis qu'elle examinait cette habitante inattendue de Tîle avec la plus ardente curiosité, elle était, elle aussi, l'objet du plus attentif examen, car la dame errante, de son côté, la regardait avec une expression de surprise et d'anxiété. Pendant que ces deux femmes s'abandonnaient à cette mutuelle contemplation, le person^ nage qui exerçait rautorité dans le palais de don José, l'homme qui avait accompagné lady Hac-Morlh, parut dans le jardiu. Il avait les traits bouleversés d'un gar^ dien de ménagerie qui a laissé s'échapper la sultane des panthères, la reine des gazelles ou l'empereur des katakoouas.Le trouble qui était sur ses traits devint bien plus frappant encore lorsqu'il aperçut la dame du balco éebaugeant des regards avec la dame du parc. H courut à cette dernière, et, après avoir eu avec elle un entretien de quelques instants, qui parut fort animé à lady Mac- Morth, il parvint à l'emmener vers un des pavillons du château.
Argtne était fort occupée de celte aventure, et les con jectures les plus bizarres se succédaient dans son esprit, quand, un matin, une des femmes qui l'habillaient lui remit un petit billet ainsi conçu : « La présidente de 6azay serait fort heureuse de voir lady Mac-Morth et de