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LES CONQUÉRANTS

pas à les rejoindre ; nous nous trouvâmes ainsi bientôt un grand nombre de jeunes hommes, réunis au carrefour de plusieurs routes. D'autres encore se joignirent à nous; nous formions toute une armée. Nous nous regardions mutuellement pour habituer nos visages les mis aux autres ; mais nous ne manifestions point d'étonnement, comme si de tout temps nous avions su que nous nous rencontrerions. Nous semblions plutôt nous retrouver après une longue absence que nous apparaître en inconnus.

Personne ne donna le signal. A un moment nous prîmes place en bon ordre et nous nous mîmes en marche.

Je me trouvais avec trois compagnons en tète du cortège. Nous maintenions d'un poing ferme nos montures fougueuses que la course du matin n'avait point lassées. Des colloques s'étaient engagés entre les cavaliers et j'entendais derrière moî un tumulte dé voix hatî-

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tes, de cris, de rires, de chants, le cliquetis des armures et des mors, le roulement des sabots des chevaux foulant la terre. Le soleil tombait d'aplomb sur nous ; et les aciers, les caparaçons dorés scintillaient. Les étendards aux vives couleurs claquaient au bout des hampes. Nous gravissions une colline et on eût dit que nous montions dans une apothéose recevoir la couronne du triomphe.

Mes trois compagnons discouraient entre eux; j'écoutai et j^appris qu'à ma droite était AglovaU à ma gauche Marc et Firmin.

Nous avions le même âge : mais des caractères différents avaient imprimé leur marque sur nos aspects de jeunesse et nous rendaient dissemblables. Agio val portait la tète haute ; il ppon^en^it; insolemn^ent ses yei^x autour (Jo lui. Sa voix était sonore et il riait souvent, découvrant avec fatuité des dents éclatantes. Firmin avait d^s lèvres minces ; la moitié de son visage était cachée sous de la barbe ; ses regards ne se posaient fixement nulle part.

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Il semblait notre aîné ; il parlait peu et ne riait jamais. Marc avait la face illuminée par la bonté ; un continuel sourire parait sa bouche ; à peine si parfois un pli dessiné sur son front heureux accusait le passage d*un furtif souci. Je ne saurais me décrire tel que j'étais alors ; je ne m'étais jamais attardé devant des miroirs à contempler mon visage.

Agloval disait :

— J'ai honte de porter un glaive qui n'est qu'un hochet. L'acier ne reste vierge que dans les mains du lâche ; il faut le consacrer par des rouilles sanglantes. Batailles, j'attends votre heure avec impatience. Je rêve de mêlées furieuses, de larges coups donnés à travers les masses humaines, de corps piétines, de tètes tranchées, de chevaux baignant jusqu'au poitrail dans des flots rouges. Gloire aux conquérants. Je veux entrer dans les villes par la brèche de leurs murailles, chanter en traversant les rues que la peur a rendues désertes, répondre par le fer aux

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suppliants. Les vaincus nous serviront de piédestal. Saccageons les maisons, pillons les trésors, enivrons-nous de vin et de sang au milieu des ruines ; \\o\, meurtre, incendie, voilà la guerre. Pour Tliomme courageux et fort, c'est toute la vie.

Marc dit à son tour :

— Certes nous sommes partis pour la conquête et c'est elle qui nous rassemble. On n'est pas le maître de son destin et il est bon d'être joyeux aujourd'hui. Mais j'ambitionne des victoires clémentes ; on ne triomphe vraiment que par la douceur et la pitié. La parole est souvent plus cruelle que l'épée, mais l'épcc tarit les bienfaits dont la parole est la source. Le sang rougit les mains et rien ne purifie les mains qu'il a souillées ; l'odeur du sang soulève le cœur. Il faut nous emparer des villes sans violence et entrer sans orgueil par les portes ouvertes. Il faut relever les femmes agenouillées sur notre passsage et essuyer les larmes des faibles. Oui, la vie a

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