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L'AUTRE PECHE

Irène et Sabas avaient traversé les rues sans mot dire. Quand ils eurent franchi les portes des remparts et qu'ils se trouvèrent dans la campagne silencieuse et recueillie, un flot de paroles s'échappa de leurs lèvres, comme si une digue, qui les avait jusqu'alors contenues, venait de se rompre. Ils devisèrent de leur amour ainsi qu'ils avaient accoutumé de le faire pendant cette promenade quotidienne au crépuscule.

Le soleil avait disparu et peu à peu se dispersait la poussière dorée qu'avaient soulevée

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les roues de son char, alors qu'il s'était précipité sur Tautre versant de Thorizon. Au sommet de la voûte céleste quelques étoiles naissaient. Les moissons sommeillaient, bercées par rhaleine d'un vent léger. Des cloches carillonnaient sur la ville. Irène et Sabas marchaient côte à côte et parlaient sans se regarder avec des voix graves comme le soir. Ils restaient séparés l'un de l'autre, assez pour que môme ne se frôlassent point les plis de leurs longues robes.

Sabas disait :

— Mon amour est une lampe dont les moindres souffles couchent la flamme. Mon amour ne brille que dans le recueillement En vain je voudrais m'isoler de la foule; son contact m'enveloppe, et ma pensée est détournée de ses voies. Hors de la ville, je reprends conscience de moi-même. Voici l'heure où nous pouvons librement échanger les émotions de nos ànies. La vie s'interrompt ; nous n'entendons plus venir de là-

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bas qu'une rumeur vaine comme chaque mot qui la compose, mais trop confuse pour signifier et nous atteindre ; les cloches tintent, mais leur pure musique est Faccompagnement qui convient à nos pensées ; le bruissement des champs ne saurait nous distraire, car il témoigne de rimmensité du silence.

. — Au long du jour, disait Irène, je ne me possède pas. Mon amour est comme upe

demeure tranquille dont les fenêtres regardent le ciel ; par ces fenêtres les étrangers pénètrent dans la demeure et s'y installent en maîtres. Je suis la proie des passions de tous les êtres qui m'environnent.

— Tout à l'heure quand la nuit aura tendu ses voiles sur la nature livrée au sommeil, nous veillerons seuls. Plus rien ne distraira nos âmes; nos paroles mêmes les troubleraient; nous nous tairons et elles converseront entre elles délicieusement. Pour nous la nuit est la vie, alors que pour le mondeentier elle est la mort. Les hommes n'y voient que

de l'ombre ; nous y découvrons une éclatante lumière auprès de laquelle pâlissent les miâis les plus éclatants. Nous sommes illuminés par un rayonnement intérieur ; la flamme, sur laquelle soufflaient tant de vents contraires, s'élève, pure et vive; elles nous éclaire et nous réchauffe ; notre mutuelle tendresse se connaît et se pénètre en une extase ardente.

— Amour, terre merveilleuse et lointaine, on ne connaît ici-bas que ton nom. Les lâches navigateurs ont fait escale aux premières îles rencontrées ; ils se sont oubliés en de faciles et trompeuses* joies. Mais nous avons fermé les yeux quand notre vaisseau longeait les côtes et nous avons abordé sans défaillir aux grèves de Tunique Eden. Et je n'y puis songer sans orgueil.

— Tu peux te glorifier, dit Sabas. Le péché a terni le miroir où Dieu se contemplait et nous avons rendu à ce miroir son primitif éclat. Nous avons recouvré la pureté origi-

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nelle, et nous ne sommes plus les enfants du péché, mais les enfants de Dieu, créés à son image.

— Victorieuses du désir, nos âmes se sont détachées de la chair misérable et communient en une passion immaculée. L'humanité est une reine, déchue pour avoir écouté les conseils de ses esclaves; elle est devenue leur jouet et ils lui crachent au visage. Et, àchaque effort qu'elle fait pour reconquérir son royaume, elle resserre les liens où elle est captive.

— La faute d'Eve a changé le cours des lois du monde ; la désobéissance a engendré le mal et tout être en naissant ajoute à la puissance du mal. Nous seuls avons transgressé la mauvaise loi et nous sommes les exceptions splendides en qui Dieu se complaît à retrouver son rêve perdu.

— Je connais tout ton amour, car toutes tes pensées sont les miennes. Notre sublime égoïsme est fraternel. Je m'aime en toi et tu t'aimes en moi-même.

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— Nous ne sommes plus qu*mi. Nos essences différentes s'attirent et se complètent en se rejoignant ; elles forment une âme unique, Fànie d'Adam avant que le Créateur ait tiré de lui la femme. Lorsque Adam était seul dans l'Eden, il était inondé d'amour.

— L'amour que les autres connaissent est l'éternelle dualité ; il lui est impossible de franchir l'obstacle. Par le péché l'unité a été proscrite du monde.

— Et nous avons retrouvé l'unité ; nous sommes vraiment les reflets de la Divinité une et infinie.

Cependant qu'ils s'entretenaient ainsi, Ils s'étaient avancés très loin de la ville, et, indifférents au spectacle des choses extérieures, ils ne s'étaient pas aperçus qu'ils avaient quitté la route où ils s'étaient engagés, et qu'aux champs avait succédé une forêt obscure qui gardait farouchement l'entrée d'im merveilleux jardin dont leurs pieds écrasaient

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maintenant le sable doré. La nuit avait fait place à la douce lueur de l'aube.

Dans ce jardin s'épanouissaient les fleurs de toutes les plantes de la terre; les animaux des pôles et des tropiques s'y ébattaient ensemble.

Les deux amants, comme s'éveillant, regardèrent alors autour d'eux. Mais ils n'eurent pas de surprise ; ce jardin était le lieu où devait aboutir leur rêve.

Ils s'assirent au pied d'un arbre dont les larges branches s'étendaient en tous sens, chargées de fruits, à l'odeur saine et forte, qui s'offraient à la portée de la main.

Sabas désigna à Irène une branche de l'arbre qui venait effleurer leurs fronts et il dit :

— Le Seigneur nous a commandé de ne point toucher à ces fruits.

— Aussi n'y toucherons-nous point, répondit Irène. Restons à l'ombre de ce feuillage ; plus proche est la tentation, plus belle est la victoire.

Ils demeurèrent longtemps silencieux. Leurs âmes se possédaient et ils s'aimaient.

Les fruits mûrissaient supTarbreet, n'étant pas cueillis, ils tombaient sur le sol et y pourrissaient.

Mais une voix se fit entendre :

— Le Démon de l'orgueil vous a interdit de cueillir les fruits dont vous devez vous nourrir. Or je vous dis : prenez-les et mangez.

Irène dit à Sabas : — Le serpent caché dans l'arbre voudrait nous séduire. Ne l'écoute pas. La première Eve a perdu l'homme ; je suis l'Eve nouvelle et je te sauverai.

Sabas répondit :

— Si pourtant c'était Dieu.

La voix reprit :

— Vous ne toucherez point aux fruits de l'arbre de la double science. Tel fut mon commandement alors que ni le bien ni le mal n'existaient encore. L'humanité sortait de mes mains pétrie à ma ressemblance; elle était libre comme moi ; aussi avais-je placé

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cet arbre dans l'Eden en interdisant à Thomme d'y toucher, car il n'y a pas de liberté hors de la contrainte et de Tobéissance. La suprême science était dans Tignorance. La voix du Démon fut écoutée plutôt que la mienne, et le monde achète durement la science du bien au prix de la science du mal. Mais, puisque la faute a détruit l'harmonie, vous devez subir les lois engendrées parla faute. En cherchant à les enfreindre vous commettez un nouveau crime. Or je vous dis : prenez ces fruits et mangez.

Sabas tremblait :

— Si c'était Dieu, répéta-t-il, et il tendit la main vers une branche; mais Irène arrêta cette main et dit:

— As-tu donc cessé de m'aimer ?

Sabas obéit à la femme.

Alors la voix reprit, courroucée :

— Le Démon vous a gonflé de vanité et vous êtes sourds à mes ordres. Vous oubliez que vous êtes des hommes et non plus des

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Dieux. Vous m'êtes semblables, mais vous êtes aussi les pareils des animaux. Au lieu d'associer, ainsi qu'il est dans Tordre, les éléments contraires de votre double nature, vous avez détourné l'amour de ses voies.

L'amour est la science du bien et du mal, et votre amour est la science du mal autant que l'amour des luxurieux. Vous avez exalté vos âmes et piétiné vos corps comme d'inutiles dépouilles. Votre châtiment est proche.

Irène et Sabas ne répondirent pas et laissèrent les fruits mûrs tomber et s'amonceler à terre.

Mais de toute cette pourriture montait une odeur violente qui les troublait étrangement. Leurs pensées avaient quitté les régions élevées où elles planaient et elles luttaient contre l'ivresse irritante que suscitaient ces senteurs à la fois fétides et exquises.

Sabas et Irène se regardèrent; ils rou-

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girent de désir à se voir vêtus de longues robes, et ils s'accouplèrent honteusement comme des botes.

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