LA VILLE AUX AVEUGLES
A Jacques des Gâchons.
Quand, au prix d'une jeunesse consumée dans les fatigues de travaux hésitants et infructueux, il me fut donné d'atteindre le sommet de la montagne sacrée et d'apercevoir, au pied du versant inconnu, la ville, terme de mes nobles ambitions, je tombai à genoux sur le sol et je rendis grâce à la Divinité.
Tapissés de fleurs, les flancs de la montagne s'abaissaient mollement jusqu'à la mer et le long des flots s'étageaient des palais entourés de jardins. Une surnaturelle lumière qui ne provenait point de l'é-
clat offensant du soleil, mais qui cependant remportait en éclat sur celui de cet astre, enveloppait les choses d'un azuup radieux.
Je n^entreprendrai point de décrire davantage cette merveilleuse vision. La parole humaine y serait impuissante. Les mots ne savent représenter que les aspects de ce monde et rien ici-bas n'est comparable au spectacle que j'admirais.
Je descendis vers cette contrée que j'allais désormais habiter. Mon être était transporté de joie ; il me semblait que j'étais devenu un autre homme. Je marchais sans fatigue et respirais un air léger, plein de vivifiants parfums. Mes sens plus subtils subissaient des impressions ignorées ; et, de même que mes yeux contemplaient ce qu'il leur eût été autrefois impossible de regarder, mes oreilles s'emplissaient de la musique inconnue du rythme de la vie universelle. Tout était pour moi un sujet d'admiration, et le ciel, et la mer, et la