LA VILLB AUX AVEUGLES 9I
végétation des jardins et enfin la ville dont j'approchais.
Bientôt, je foulai les pavés de marbre, et je m'extasiai devant rarchitecture des palais, et la splendide ordonnance des rues et des carrefours. Instant trop brefi De tragiques objets firent déborder mon cœur de pitié et d'épouvante.
Je vis s'avancer quelques-uns des habitants de la ville . Ils titubaient et chancelaient comme des ivrognes ; ils se heurtaient contre les murs, s'entrechoquaient les uns les autres, tombaient, se relevaient et repartaient, précédés de leurs mains tendues. Ils étaient aveugles. Leur visage était mquiet et doulom*eux; leur yeux larges ouverts étaient vitreux, immobiles dans le cercle saignant des paupières.
Et je ne songeais plus à admirer; je ne pouvais me détacher de l'aspect de ces horribles promeneurs, me demandant comment le créateur de tant de merveilles en avait refusé
la vue à leurs habitants. Je doutai de sa bonté, oubliant la faveur qu'il m'avait faite.
J'errais en tous sens au milieu de ce peuple lamentable. Il y en avait qui gisaient, le crâne fendu, là où ils étaient tombés, et qui gémissaient, d'autres qui restaient assis, crispant les poings et se mordant les lèvres, d'autres qui. blasphémaient avec des gestes de révolte. Au bord de la mer j'en vis choir dans les vagues ; ils se débattirent, puis enfoncèrent. Je ne les plaignis pas ; mieux leur valait être délivrés.
Lorsque les aveugles se rencontraient, avertis par le bruit de leurs pas traînants ils s'interpellaient et se demandaient mutuellement le chemin de leur maison ; alors ils comprenaient qu'ils l'ignoraient également et se séparaient avec des injures. Plusieurs en m'écoutant passer me demandèrent de les guider; mais quand je voulus m'offrir à les conduire, ils devinrent tout à coup muets : il leur fut impossible de me désigner le lieu de