LA VILLE AUX AVEUGLES
leurs demeures, et ils s'éloignèrent de moi, désespérés.
Gomme ce mystère me plongeait dans rétonnement,la curiosité me vint de pénétrer dans un de ces palais dont les seuils étaient béants. Je m'enfonçai sous une voûte et bientôt s'effacèrent les derniers rayons du jour. Je dus me diriger à tâtons au milieu
d'une impénétrable nuit : toutes les fenêtres avaient été murées. J'étais glacé de froid et écœuré par l'odeur immonde qui empoisonnait les salles closes. Je m'égarai dans le dédale des appartements déserts et j'eus grand peiné à retrouver mon chemin. Grelottant et pris de nausées, je visitai tour à tour plusieurs demeures, toutes semblables, noires, froides et inhabitées.
Je franchissais une porte quand un aveugle me supplia de le ramener à son logis. Je le pris par le bras et lui dis :
— Ne te mets pas en peine ; je te reconduirai chez toi ; toutes les habitations de la ville
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sont pareilles et chacunepourraitôtrela tienne. En vain te demanderaîs-je, comme à tous ceux qui implorèrent de moi le môme service, en quel lieu précis tu habites ; tu ne saurais me
répondre V
— Il est vrai, fit-il tristement, je ne sais pas ouest ma maison. Je n'en étais jamais sorti lorsqu'on m'en chassa et je devins aussitôt aveugle. Heureux toi qui sais d'où tu viens, où tu vas, toi qui peux te rassasier du spectacle de la lumière et de la nature. Mais j'y songe. Quel homme es-tu donc, toi qui n'es pas, comme nous tous, privé de l'usage de tes yeux? N'es-tu pas un de ces ennemis qui ont causé notre irréparable misère ?
Sa voix était devenue haineuse et il cherchait à s'éloigner de moi. Je le retins.
Je ne comprends aucune de tes paroles, lui dis-je. Je suis arrivé naguère d'un pays bien différent de celui-ci ; toute ma jeimessc s'était écoulée dans l'envie d'atteindre un jour cette ville. Mais le souffle de l'épouvante
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a abattu mon admiration. Explique-toi ; quels sont ces ennemis dont tu parles ?
— Asseyons-nous un instant, répondit-il; je suis las de promener au hasard mes pas incertains. Puisque tu y compatis, je te ferai le récit de nos malheurs.
Nous vivions heureux dans nos demeures fermées, quand une troupe d'hommes, venus comme toi de T autre côté des monts, foula le sol inviolé de nos rues et déchira de ses appels la virginité du silence. Nous les enten' dimes s'exclamer d'admiration et nous nous moquâmes d'eux en nous mêmes. Ils s'étonnèrent de trouver les voies désertes et frappèrent à nos portes, nous conviant à partager leur bonheur. Us étaient, disaient-ils, des sages ; mais ils se vantaient, puisqu'ils ont fait de nous ce que nous sommes. Gomme nous ne répondions pas, ils s'irritèrent, et animés d'une colère charitable, ils ont enfoncé les vantaux, ils sont entrés dans nos appartements etnous ont poussé devant eux malgré notre ré-
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sistance. Et quand nous avons eu franchi le seuil, le cri de stupeur, que nous poussions devant la beauté qui nous était révélée, s'acheva dans un hurlement de souffrance.
Nos yeux accoutumés à l'obscurité ont été brûlés par l'éclat de la lumière. Et les sages, prenant nôtre clameur pour une explosion de joie sont partis, sans se retourner, fiers de leur œuvre.
— Hélas! lui dis-je, quel homme généreux n'eût pas convié ses semblables à cette contemplation dont il jouissait? Mais pourquoi vous en étiez-vous privés vous-mêmes?
— Nous nous complaisions daiîs nos palais sordides et sombres, et nous ne concevions point d'autre bonheur que le nôtre.
— Ne vous plaignez pas. Vous avez quitté la nuit pour la nuit.
— Mais la fugitive vision nous a remplis de regrets sans remède.
— Vous expiez votre lâche bonheur. Vous n'avez pas osé ouvrir vos fenêtres et vous
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avez méprisé la lumière qui éclairait un incomparable décor. Ces hommes que vous nommez vos ennemis n'étaient point fous. Ils ont accompli le devoir de charité, mais les bienfaits se retournent contre ceux qui ne les méritent point.
L'aveugle tourna vers moi sa face pâle ; je vis couler des larmes de ses paupières saignantes. Une immense pitié pour lui m'émut Et je m'efforçai à le consoler.
— Donne-moi la main, lui dis-je. Je te promènerai parmi la ville et mes paroles enthou siastes susciteront en ton âme les images que tu ne peux découvrir.
Il m'écouta un instant, puis dit :
— Laisse-moi seul. Tes paroles sont inutiles, car je ne veux pas y croire ; elles irriteraient mon désespoir au lieu de l'endormir. Ta charité m'est cruelle.
Je ne voulus pas l'abandonner ; mais il devint furieux :
— Va-t'en ; va-t'en. Insensé ou imposteur,
je te hais. Et je te hais davantage encore si vraiment tes yeux sont ouverts. Je voudrais guider mes doigts sur ton visage pour les arracher de leur orbite. Eloigne-toi de moi ; je suis aveugle.
Je Tai quitté. Ma pitié s*est dissipée et le saint égoïsme est descendu dans mon cœur.
Et j*admire désormais la cité merveilleuse, sans prendre garde au troupeau misérable qui a mérité son sorî.