CHAPITRE I
La résidence d'été de la reine Bathilde s'élevait à mi-coteau et sa blanche façade apparaissait encadrée par des allées de marronniers et de tilleuls qui s'étageaient de terrasse en terrasse, depuis le sommet de la colline jusque sur les bords du fleuve. Par une douce pente, coupée de larges paliers, un escalier de marbre, bordé de balustres, menait delà villa au fleuve; contre les dernières marches se balançait une barque recouverte de tapis et dont la proue figurait un cygne doré.
Bathilde aimait ce séjour : non seulement par
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haine de Texistence de fêtes et d'apparat qu'elle devait mener à la cour, mais parce que son âme inquiète trouvait sa nourriture dans les aspects du paysage. Pendant de longues journées, elle restait assise sousFombre des allées et contemplait le spectacle offert à sa vue.
Par delà le calme et majestueux cours des eaux, elle découvrait l'étendue de molles plaines, noyées là-bas dans ime brume légère où s'estompaient les arêtes d'une chaîne de montagnes. Le fleuve surgissait au détour d'une colline et déroulait ses replis, caché parfois par des saussaies touffues, puis se montrant à nouveau pour disparaître enfin derrière un lointain rideau de peupliers. Et Bathilde rêvait ; sa pensée suivait la marche du fleuve vers les pays qu'elle ne connaîtrait pas, ou bien s'égarait à travers la plaine. Et elle soupirait mélancoliquement.
Cependant le roi son mari visitait ses Etats et promenait parmi ses sujets l'insolence de sa majesté tyrannique.
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Cette année-là, Bathilde avait pour compagne sa fille, Bathilde comme elle, mais tendrement appelée Thilde. Elle ne l'avait guère vue encore, enlevée dès sa naissance pour être confiée aux nourrices, puis aux gouvernantes. Elle Tavait réclamée pour se sauver des dangereux conseils des regrets et de Tennui qui Fassaillaient plus vivement, Tâge venant.
Thilde avait alors dix ans; on en avait fait une petite fille très grave, déjà préparée à ses devoirs futurs ; elle était gourmée dans ses robes pompeuses et lourdes ; elle ne riait jamais à belles dents comme un enfant de pauvres ; elle faisait des révérences et tendait majestueusement sa main à baiser ; elle ne poursuivait pas les grands lévriers qui l'invitaient à jouer ; elle délaissait ses poupées neuves et se promenait dans les allées sans décapiter les iris des bordures et sans bouleverser le sable. Elle demeurait le plus souvent auprès de sa mère et avec elle regardait la plaine et le courant. Bathilde s'en attristait ; elle avait
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compté sur la gaielé de ses cris et de ses rires, épars dans Tapaisement du jardin.
Qui connaîtra jamais les secrètes pensées des enfants et des femmes et des femmes enfants? A quoi pouvait songer Thilde ? Inutilement Battiilde se le demandait, sans deviner que Tàme des enfants est un miroir où se reflète Tàme des mères et qu'en ïliilde se réalisaient ses propres rêves et ses regrets.
Rompant le silence, Thilde demanda à sa mère :
— Où le fleuve va-t-il ainsi?
— Il descend vers Tocéan où se perdent tous les fleuves, répondit Bathilde.
— Et il traverse de beaux pays ?
— Il divise notre royaume. Tous les pays ont leur beauté, mais ils ne se ressemblent
pas.
— Notre royaume ne s*étend pas plus loin
que la mer?
— Non, il s'arrête là.