LB VOYAGE DE THILDE IO
avait les yeux rouges ; t-lle avait pleuré toute la nuit, en pensant à sa mère qu elle aimait bien et qu'elle ne re verrait plus. Elle avait une robe de soie brociiée, et elle tenait à la main ses souliers pour ne pas faire de bruit. De sa poche dépassait un pain qu'elle avait dérobé la veille, car il fallait avoir à manger pendant le grand voyage qu'elle avait décidé. Elle avait pris aussi un couteau pour couper son pain, ou pour se défendre (on peut rencontrer des brigands en voyage, mais Tiiilde n'avait pas peur et peut-être n'avait-elle pas songé aux brigands, mais seulement à son pain). Elle descendit l'escalier et sauta dans la barque ; mais elle était retenue par un cordage à moitié pourri. Thilde voulut d'abord l'arracher et se déchira les doigts, puis elle se souvint de son couteau et coupa l'amarre. Le cygne glissa sur le fleuve.
Thilde n'était déjà plus triste. L'air vif du matin avait séché ses joues et rafraîchi ses paupières ; elle regarda ses doigts où perlaient
des gouttelettes rouges et de voir son sang la fît rire de bon cœur pour la première fois de sa vie. Cependant, comme du haut des terrasses on pouvait la découvrir, elle se cacha sous les tapis et elle ne se risqua à sortir tout à fait la tète que lorsque la façade de la villa ne fut plus qu'une tache claire parmi la verdu?3. Elle s'assit à l'arrière et, laissant pendre ses mains dans l'eau, elle contempla, émerveillée.
La barque descendait lentement entre les rives bordées de joncs et de saules nains ; ici s'étendaient des prairies, là des champs d'avoine tachés de coquelicots, là des jardins plantés d'arbres fruitiers ; des coteaux sur lesquels verdissaient des vignes s'élevaient et s'abaissaient avec de gracieuses ondulations. Les riants aspects du paysage se renouvelaient sans cesse.
Quand le soleil fut monté dans le ciel, Thilde eut faim ; elle coupa son pain et mangea de grand appétit ; elle puisa de l'eau
hk VOYAGE DK TIIILDE IO9
fraîche dans le creux de ses paumes, et but.
Il lui sembla qu'elle n'avait jamais fait un meilleur repa . Plus tard, elle aperçut près du rivage un jeune garçon qui gardait des bestiaux. Elle battit des mains et, comme elle longeait le bord, elle s'accrocha à la branche pendante d'un bouleau. La barque, arrêtée dans son élan, tourna sur elle-même et Thilde, pensant chavirer, poussa un grand cri. Le jeune berger stupéfait regardait la barque au cygne doré et sa belle passagère ; il n'osait approcher.
— Au secours, cria Thilde. Tu vois bien que je ne peux pas descendre.
Le berger se décida, tira la barque, et Thilde sauta sur l'herbe. Elle lui dit :
— Accroche la barque.
Et quand ce fut fait :
— Gomment t'appelles-tu ?
11 répondit : — Marcel.
— Moi, dit-elle, je m'appelle Thilde. Pourquoi ne venais-tu pas m'aider?
— J'avais honte ; tu as une si belle robe.
— C'est que je suis la princesse Thilde ; mais je voudrais être bergère. Prête-moi ton bâton ; nous garderons le troupeau et plus tard quand nous serons grands nous nous marierons.
Le berger regardait Thilde avec admiration.
— Pourquoi ne dis-tu rien, fit Thilde?
— Je voudrais bien être prince, répondit-il,
— Tu ne sais pas ce que c'est ; on a des habits neufs qu'il ne faut pas déchirer, on ne peut pas sortir seul, on ne voyage jamais, on s'ennuye et on est grondé quand on rit trop fort.
— Tu dis cela; tout de même j'aimerais mieux être prince.
— Je ne mens pas. La preuve, c'est que je vais rester ici. Je garderai tes vaches, ce n est pas difficile. Et toi, tu seras prince, puisque tu en as envie. Prends la barque, tu iras par là-bas jusqu a ce que tu voies une