LE VOYAGE DE THILDE 1 I
En quelques coups de perche, il s'éloigna.
La barque de Thilde, qui s'appuyait contre le bac, fut libre et continua son chemin. Mais, à une courbe du fleuve, elle alla frôler la berge où elle s'embarrassa dans les roseaux. Il y avait là un jardin avec des sentiers bien ratisses, bordés de platebandes de rosiers et de géraniums. Au fond du jardin était une maison tapissée de glycines. Thilde aperçut un petit garçon aux cheveux bouclés, partaigés au milieu du front ; il avait un costume de marin avec des boutons brillants. Il était assis sur une chaise et faisait semblant délire.
— Eh! appela Thilde, petit garçon, viens t'amuser.
— Ne parle pas si fort. Si papa t'entendait, il te renverrait et il me gronderait. J'apprends ma leçon.
— Qu'est-ce qu'il fait ton papa?
— Rien.
— Et toi quand tu seras grand que feras-tu?
— Je ferai comme papa.
— Ce n'est pas lui qui arrange le jardin.
— Nous avons un jardinier.
— Tiens, c'est comme chez nous. Est-ce que ton papa est prince ?
-— Non, il n'est rien du tout.
— Voilà qui est encore mieux. Quand on est prince, il faut être très méchant, faire tout le temps les gros yeux, plisser le front; on a toujours des gens ennuyeux qui vous regardent.
— Qu'est-ce que tu en sais ?
Quand Thilde se fut expliquée, elle dit :
— Je vais habiter ici ; c'est tout à fait mon affaire.
— Papa ne te gardera pas et, s'il sait qui tu es, il te ramènera chez toi.
— Je préfère m'en aller. Mais tu seras prince. Tu as un beau costume de marin et tu as les mains propres. Les autres ont des habits déchirés et les ongles noirs. Quand maman le verra, elle chassera les autres. Seulement il faut que tu lui portes quelque choa§ de ma
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part. C'est que j'ai tout donné.
Elle penchait la tête, soucieuse.
— Il me reste mes souliers, dit-elle.
Elle se déchaussa et les donna au petit garçon. Il lui dit joyeusement adieu et escalada la haie du jardin.
A cause des herbes et de la faiblesse du courant, Thilde eut grand mal à s'éloigner et fut longtemps obligée de se maintenir loin de la rive à l'aide du bâton du berger.
Elle n'avait plus qu'un peu de pain : il était si rassis qu'elle s'y écorchait la bouche. Elle le fit tremper dans l'eau et acheva ainsi ce qui lui restait, confiante pour l'avenir dans sa fortune. Puis, elle se roula dans les tapis et s'endormit.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, le lendemain, elle sentit que la barque était immobile. Elle s'était enlizée dans le sable. Thilde se désola,
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jamais elle ne pourrait se tirer de là et Tappetit la tiraillait cruellement.
Elle sauta sur le rivage et après avoir fait quelques pas à travers des buissons, elle s'aperçut qu'elle était sur une île, que de l'autre côté un mince bras d'eau séparait des terres. Il était peu profond; on voyait sur les graviers passer l'ombre de poissons minuscules. Mais elle n'osa pas le traverser ; et elle attendit qu'une conscience plus nette de son malheur lui en donnât le courage.
Enfin un écolier qui flânait passa en sifflant, un panier à la main.
— Viens ici, dit-il à Tliilde.
— Je ne peux pas ; il y a trop d'eau.
— Et comment es-tu venue ?
— Avec ma barque.
— Puisque tu as un bateau, je veux bien me mouiller. Nous nous promènerons dessus.
11 traversa le gué en gambadant. Thilde le conduisit vers le bateau.
Il s'exclama :
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